Archives mensuelles : août 2010

Habiter Genève

Ce texte est publié en réponse au concours 2010 « Décris-​moi la citoyen­neté numé­rique » orga­nisé par le 9eme forum eCul­ture. Le thème de ce concours est : « Citoyen­neté numé­rique: mes pra­tiques, mes expé­riences, mes histoires… ».

« Si j’avais eu à choi­sir le lieu de ma nais­sance, j’aurais choisi une société d’une gran­deur bor­née par l’étendue des facul­tés humaines, c’est-à-dire par la pos­si­bi­lité d’être bien gou­ver­née, et où cha­cun suf­fi­sant à son emploi, nul n’eût été contraint de com­mettre à d’autres les fonc­tions dont il était chargé : un État où tous les par­ti­cu­liers se connais­sant entre eux, les manœuvres obs­cures du vice ni la modes­tie de la vertu n’eussent pu se déro­ber aux regards et au juge­ment du public, et où cette douce habi­tude de se voir et de se connaître, fît de l’amour de la patrie l’amour des citoyens plu­tôt que celui de la terre. » Au moment d’entamer son Dis­cours sur l’origine et les fon­de­ments de l’inégalité parmi les hommes, Jean-​Jacques Rous­seau choi­sit par une dédi­cace de rendre hom­mage à sa patrie natale, la Répu­blique de Genève, dont il célèbre les ver­tus démo­cra­tiques et qui lui per­met, dit-​il, de défi­nir les contours d’un gou­ver­ne­ment exem­plaire. L’expérience de la citoyen­neté tel que la décrit Rous­seau est pas­sa­ble­ment exo­tique pour le fran­çais que je suis, pour qui cette expé­rience est davan­tage théo­rique que pra­tique, délé­guée à l’Etat qu’appropriée par l’ensemble des citoyens, opaque plu­tôt que trans­pa­rente et en tout cas, bien peu fon­dée sur l’« amour des citoyens », sur­tout sous cer­tains gouvernements.…

Elle est bien plus fami­lière en revanche, pour l’internaute que je suis devenu, qui fit l’expérience dès ses pre­miers pas dans le cybe­res­pace de ce qu’on pour­rait appe­ler une citoyen­neté de proxi­mité. Cette citoyen­neté dont la défi­ni­tion ne sup­pose pas l’Etat, s’épanouit dans les mille espaces col­lec­tifs, de plus ou moins grandes taille, plus ou moins élabo­rés, qui forment la véri­table struc­ture d’Internet : listes de dis­cus­sions, forums publics, blogs où naissent de véri­tables espaces de dis­cus­sion, espaces de par­tage et sys­tèmes col­la­bo­ra­tifs comme les wikis, jusqu’à Wiki­pé­dia qui consti­tue, à mon avis, l’exemple le plus élaboré à l’heure actuelle de ce qu’est la citoyen­neté numé­rique.

C’était il y a presque dix ans. J’avais créé mon site Web, Homo Nume­ri­cus, quelques temps aupa­ra­vant, que je conce­vais comme beau­coup de gens à l’époque, à la main, page par page, avec un logi­ciel de concep­tion de site du type Dream­wea­ver. Puis je découvre l’univers des CMS, ces logi­ciels de ges­tion de conte­nus sur le Web, qui per­mettent de publier très faci­le­ment des articles sur un site. Bien entendu, je com­mence par tes­ter le stan­dard de l’époque : Php­nuke, mais qui me rebute du fait de sa com­plexité tech­nique et des nom­breux bugs qui en empĉchent le fonc­tion­ne­ment. Et voici Spip, Sys­tème de Publi­ca­tion pour l’Internet Par­tagé, un logi­ciel libre aussi, mais beau­coup plus facile à ins­tal­ler et uti­li­ser, dis­po­sant de nom­breuses fonc­tion­na­li­tés et d’un sys­tème de gaba­rits per­met­tant de per­son­na­li­ser faci­le­ment l’apparence de son site.

Mais ce n’est pas pour ses qua­li­tés tech­niques que ce logi­ciel m’a plu et que je l’ai adopté. C’est bien plu­tôt la qua­lité de la com­mu­nauté humaine consti­tuée par l’ensemble de ses uti­li­sa­teurs et de ses déve­lop­peurs qui m’a séduit et l’accueil fait au new­bie que j’étais sur la liste de dis­cus­sion des uti­li­sa­teurs du logi­ciel. Contrai­re­ment à ce que l’on dit méca­ni­que­ment, l’expérience de la citoyen­neté ne se vit pas dans le secret de l’isoloir – c’est une expé­rience anec­do­tique – mais bien plu­tôt dans la « mise en com­mun des paroles et des actes” selon la belle expres­sion d’Annah Arendt, que consti­tue l’insertion au sein de col­lec­tifs humains. Or, jusque là, mon expé­rience des col­lec­tifs – par­tis poli­tiques et asso­cia­tions – était peu enga­geante, faite pour l’essentiel de réunions un peu glauques à deux pelés et trois ton­dus après les heures de bureau. Sur la liste de dis­cus­sion de Spip, j’ai trouvé au contraire ce qui consti­tuait à mon grand éton­ne­ment un veri­table espace public, dyna­mique et vivant, ras­sem­blant tou­jours plus de per­sonnes, plus de 1400 aujourd’hui, echan­geant toutes sortes d’informations et d’opinions sur tous les sujets rela­tifs au logi­ciel : des trucs et astuces pra­tiques bien sûr, mais aussi de véri­tables dis­cus­sions sur les orien­ta­tions géné­rales du déve­lop­pe­ment du logi­ciel, sur la notion de logi­ciel libre, et plus lar­ge­ment sur la régu­la­tion d’Internet, mais aussi, plus étroi­te­ment, sur la régu­la­tion de la liste elle-​même.

C’est en effet une carac­té­ris­tique impor­tante de ce type de liste qu’une par­tie des mes­sages construisent des dis­cus­sions « méta », sur la manière dont les échanges doivent se dérou­ler sur cet espace ; les com­por­te­ments accep­tables et ceux qui ne le sont pas, com­ment gérer les inom­brables conflits qui émaillent ces échanges, com­ment per­mettre à tous de par­ti­ci­per, et sur­tout, com­ment auto-​réguler cet espace sans chef, gou­ver­ne­ment ni police. En bref, ce qu’on appelle la neti­quette. J’ai donc d’abord fait l’expérience d’un col­lec­tif ouvert, sans bar­rière, et basé sur l’entraide, c’est-à-dire per­met­tant à l’utilisateur, aidé par d’autres lorsqu’il débute, d’être très rapi­de­ment en posi­tion d’aider à son tour, et de faire évoluer sa par­ti­ci­pa­tion à la com­mu­nauté vers des formes plus élabo­rées : rédac­tion de docu­men­ta­tion, orga­ni­sa­tion de for­ma­tions et d’événements, actions de com­mu­ni­ca­tion, par­tage de gaba­rits, jusqu’à l’écriture du code lui-​même. La vidéo qui suit montre l’agrégation, année après année, de nou­veaux déve­lop­peurs qui viennent aider à la pro­gram­ma­tion du logi­ciel, sur la base du seul volontariat.

His­to­rique du déve­lop­pe­ment de SPIP from mor­ti­mer on Vimeo.

Autre­ment dit, j’ai trouvé là un espace col­lec­tif accueillant au nou­veau venu et met­tant concrè­te­ment en oeuvre une véri­table poli­tique d’intégration, plu­tôt inverse de celle que nous expé­ri­men­tons actuel­le­ment au sein des espaces natio­naux. Je dois donc dire que c’est sur cette liste, cette « Cyber-​Genève » en quelque sorte, et quelques autres espaces publics en ligne où je me suis investi depuis, que j’ai fait mon éduca­tion poli­tique en ligne. Celle-​ci s’est faite au moyen de l’apprentissage concret parce que basé sur la proxi­mité, d’une socia­bi­lité par­ti­cu­lière qui me semble être au fon­de­ment de la citoyen­neté numé­rique. Le socio­logue Nico­las Auray a mon­tré, à pro­pos de la com­mu­nauté des déve­lop­peurs et des uti­li­sa­teurs de la dis­tri­bu­tion Linux Debian, que celle-​ci devait s’appréhender comme une cité poli­tique ayant adopté ses propres lois.

« Inter­net est une zone de non-​droit » ; « Inter­net est un dan­ger public parce que c’est la pos­si­bi­lité pour n’importe qui de dire n’importe quoi », c’est le « tout à l’égout de la démo­cra­tie » . Les décla­ra­tions abruptes, pro­non­cées par quelques per­son­na­li­tés poli­tiques ou média­tiques témoignent de l’incapacité de ceux qui dominent un espace public tra­di­tion­nel, struc­turé par l’Etat Nation et les mass media, à com­prendre les lois fon­da­men­tales de fonc­tion­ne­ment d’Internet. Car celui-​ci n’est pas réduc­tible à des « tuyaux », ni même à des « auto­routes de l’information » comme on disait dans les années 90, expres­sions impli­quant un flux héra­cli­téen, un écou­le­ment per­pé­tuel sans per­ma­nence ni rési­dence, qui n’autorise donc aucune poli­tique pos­sible, sinon impo­sée de l’extérieur des­dits tuyaux. Inter­net est un cybe­res­pace, c’est-à-dire d’abord un espace, et même un espace habité et public comme le pro­cla­mait JP Bar­low en 1996. Mais là où La Décla­ra­tion d’indépendance du Cyber­pes­pace fai­sait fausse route, c’est lorsqu’elle construi­sait un espace poli­tique uni­fié en miroir inversé de cet autre, dominé par « les géants fati­gués de chair et d’acier ».

Il faut bien plu­tôt se repré­sen­ter le cybe­res­pace comme un espace frag­menté, en mille-​feuilles, où se jux­ta­posent des cen­taines de mil­lions d’espaces auto­nomes, auto-​régulés, et aussi en inter­ac­tion les uns avec les autres. Des listes de dis­cus­sion aux forums, des blogs aux wikis, des BBS aux réseaux sociaux, de Use­net au Web 2.0, des jeux mas­si­ve­ment mul­ti­joueurs aux uni­vers vir­tuels, c’est la même his­toire qui se joue, selon des moda­li­tés dif­fé­rentes : c’est la construc­tion d’espaces poli­tiques locaux et inter­con­nec­tés, c’est l’apprentissage invi­sible pour des cen­taines de mil­lions de gens d’une socia­bi­lité de proxi­mité et d’une citoyen­neté à taille humaine. Cette citoyen­neté, je l’ai apprise sur la liste Spip il y a dix ans – en cyber-​papy que je com­mence à deve­nir, tan­dis que des mil­lions de jeunes sont, d’une manière ou d’une autre, en train de l’apprendre à leur tour dans World of War­craft et sur Face­book. La socio­logue Danah Boyd a d’ailleurs bien mon­tré à pro­pos des ces der­niers, quel rôle impor­tant ils pou­vaient jouer dans la construc­tion de l’identité en société des ado­les­cents qui en sont les prin­ci­paux utilisateurs.

C’est très exac­te­ment à ce niveau que se pose, à mon avis, la ques­tion de l’éducation à la citoyen­neté sur Inter­net : celle-​ci passe moins par des injonc­tions glo­bales à res­pec­ter des lois natio­nales abs­traites (droit de pro­priété intel­lec­tuelle, droit à l’image), que par l’apprentissage à par­ti­ci­per à la vie d’un espace col­lec­tif concret qui se donne à lui-​même ses propres lois. Etre un citoyen, pen­sait Rou­seau, ce n’est pas obéir aux lois, c’est obéir aux lois qu’on se donne. La ques­tion doit être posée dans les mêmes termes mais dans des condi­tions maté­rielles dif­fé­rentes à l’heure des tech­no­lo­gies numé­riques : ces tech­no­lo­gies sont-​elles ouvertes ou exclu­sives, favorisent-​elles des rela­tions sociales conflic­tuelles ou coopé­ra­tives et, avant tout, encouragent-​elles l’autonomie ou l’hétéronomie ?

Le cybe­res­pace est le contraire du « vil­lage glo­bal » que pré­di­sait McLu­han. Gib­son se le repré­sen­tait plu­tôt comme une une sorte de métro­pole vir­tuelle « glo­ca­li­sée » : faite d’un réseau de com­mu­nau­tées dif­fé­ren­ciées mais inter­re­liées dans un espace infor­ma­tique et sémio­tique com­mun. L’expérience de la citoyen­neté qui en découle peut-​être posi­tive ou néga­tive. Cer­taines com­mu­nau­tés sont ouvertes et accueillantes, comme celles que j’ai eu la chance de connaître, d’autres sont into­lé­rantes et vio­lentes, abo­mi­nables pour cer­taines d’entre elles. Il reste que ce pay­sage nou­veau, dans sa diver­sité, defi­nit les condi­tions concrètes dans les­quelles nous exer­çons notre citoyen­neté aujourd’hui. Nous habi­tons Genève. Il va bien fal­loir s’y habituer.

Cré­dits pho­to­gra­phiques : Dod­gems, par untrai­ned eyes, en cc by-​nc 2.0 sur Flickr

Belle-​maman championne du monde de Linux

Ubuntu

Ubuntu

Je vous ai raconté com­ment le por­table 17″ HP de belle-​maman, 70 ans, a posé pro­blème avec le Vista pré­ins­tallé d’office et com­ment j’ai pro­posé de lui ins­tal­ler Ubuntu (Linux) en lieu et place de Micro­soft Win­dows ©. Grand bien m’en a pris. Aucun pro­blème d’installation et, sur­tout, aucun pro­blème d’acclimatation. Belle-​maman a adhéré au nou­veau sys­tème comme si je m’étais contenté de chan­ger le fond d’écran et de pla­cer le bou­ton « démar­rer » en haut à droite au lieu d’en bas à gauche. Bref, rien à signaler.

Il est vrai que son uti­li­sa­tion de l’ordinateur est très simple : Google et Gmail sont ses amis, tout autant que Skype. Point. Cela me fait pen­ser, de plus en plus, que Linux est l’ami des uti­li­sa­teurs de base et qu’il ne faut pas écou­ter les geek gad­gé­to­philes qui attendent que Linux soit mûr pour eux. Pour moi, l’absence d’Adobe Pho­to­shop et d’Adobe Ligh­troom, qui n’ont aucun équi­va­lent sérieux dans le monde du libre pour un tra­vail de retouche pho­to­gra­phique pré­cis et qua­li­fié, consti­tuent un obs­tacle majeur à l’utilisation d’Ubuntu. Il est vrai que je prends quelques mil­liers de pho­to­gra­phies par an, au for­mat RAW, et que j’en retouche quelques cen­taines, en réa­li­sant des tirages 40X40. Je suis donc un pho­to­graphe ama­teur pas­sionné. Je sais que Digi­kam couvre l’essentiel des besoins de clas­se­ments et d’étiquettage pho­to­gra­phiques. Ce qui me manque, ce sont des outils pro­fes­sion­nels de déve­lop­pe­ment des fichiers RAW.

Je sou­haite la bien­ve­nue à belle-​maman dans le monde Linux. Et je crois que je ne vais pas tar­der à cher­cher à convaincre ma mère. Celle-​ci est un cas plus corsé, car elle uti­lise énor­mé­ment le trai­te­ment de texte, et n’aime pas l’OpenOffice que je lui ai ins­tallé sur son Win­dows. Cela viendra…

Les tyrannies de l’intimité

Comme prévu, j’ai lu Les Tyran­nies de l’intimité de Richard Sen­nett et suis bien décidé à en par­ler ici tant ce livre me semble impor­tant. Ecrit en 1974, tra­duit et publié en France en 1979, ce livre s’intitule The Fall of the public man dans sa ver­sion ori­gi­nale. « Les tyran­nies de l’intimité » est le titre de la conclu­sion du livre. La thèse de Sen­net est simple : depuis le XVIIIe siècle, nous assis­tons dans les socié­tés occi­den­tales à un dés­équi­libre crois­sant dans la vie sociale et les rela­tions inter-​individuelles qui s’y déroulent. Celle-​ci pour Sen­net, était régu­lée par les contraintes d’un jeu de rôle assi­gnant à cha­cun une place selon son rang et déter­mi­nant son com­por­te­ment en public. A par­tir de cette époque, on assiste à, d’une part, l’émergence de la notion de per­son­na­lité qui sup­pose l’existence d’un moi pré­exis­tant aux inter­ac­tions sociales, et d’autre part à une sépa­ra­tion de plus en plus forte, jusqu’à deve­nir abso­lue entre vie publique et vie pri­vée. Bien­tôt, les valeurs que ces socié­tés attri­buent aux pôles des couples rôle ver­sus moi, vie publique ver­sus vie pri­vée, sont très dés­équi­li­brées. Le moi, la per­son­na­lité intime devient syno­nyme de vérité et et de sin­cé­rité, tan­dis que les rôles sociaux sont déva­lo­ri­sés comme fac­tices et arti­fi­ciels. Par ailleurs, la vie pri­vée, en par­ti­cu­lier fami­liale, en ce qu’elle est fon­dée sur le sen­ti­ment, ce dévoi­le­ment trans­pa­rent de la per­son­na­lité, prend une valeur presque abso­lue, et en tout cas bien supé­rieure à tout enga­ge­ment dans la vie publique.

On recon­naît dans ces traits, toute une tra­di­tion phi­lo­so­phique du XVIIIe siècle, mais aussi lit­té­raire et dra­ma­tique. D’ailleurs Sen­nett s’intéresse beau­coup, tout au long de son enquête, à l’évolution his­to­rique des pra­tiques théâ­trales, signi­fi­ca­tives selon lui, des trans­for­ma­tions à l’oeuvre dans le tissu social. Sen­nett a par ailleurs des pas­sages fas­ci­nants sur le XIXe siècle où il traque la pro­gres­sion de ce dés­équi­libre gran­dis­sant, par exemple à tra­vers l’histoire du vête­ment dont les excen­tri­ci­tés qui explosent tout au long du siècle mani­festent les per­tur­ba­tions à l’oeuvre dans la repré­sen­ta­tions de rôles sociaux en constant dés­équi­libre. Car pour Sen­nett, la concep­tion rous­seauiste puis roman­tique de la vie sociale, qui s’enracine et s’élargit jusqu’à aujourd’hui, cette sépa­ra­tion mar­quée entre vie publique et vie pri­vée, cette inven­tion du moi et de la per­son­na­lité que nous iden­ti­fions comme les prin­cipes de la société libé­rale moderne, est en réa­lité à la racine de bien des dif­fi­cul­tés et appa­raît fina­le­ment comme un prin­cipe acide qui vient ron­ger et fina­le­ment empê­cher toute vie sociale pos­sible. Le refus d’une « socia­bi­lité » construite sur la mise en oeuvre d’un jeu de rôles, l’exigence de sin­cé­rité et d’un dévoi­le­ment du moi dans la vie sociale rendent tout sim­ple­ment les inter­ac­tions qui s’y déroulent extrê­me­ment dan­ge­reuses car non limi­tées : le juge­ment social que nous por­tons les uns sur les autres ne s’applique plus aux rôles que nous endos­sons, mais à notre per­son­na­lité pro­fonde, à notre iden­tité même, ce qui défi­nit un enjeu bien trop impor­tant et presque insupportable.

Thèse ico­no­claste ! cer­tai­ne­ment polé­mique au coeur des années 70, mais sans doute impo­sible à conce­voir aujourd’hui tant ces prin­cipes qu’il cri­tique avec viru­lence semblent consti­tu­tifs de notre iden­tité cultu­relle. Et pour­tant, cela vaut la peine, il me semble, de l’écouter car le phi­lo­sophe annonce tout un ensemble de déré­gle­ments dans le domaine de la psy­cho­lo­gie, du monde du tra­vail, de l’urbanisme et bien d’autres encore, qui sonnent étran­ge­ment justes aujourd’hui. Je m’attacherai seule­ment à quelques consé­quences poli­tiques de cette évolu­tion. Dans la der­nière par­tie de son ouvrage, inti­tu­lée « La société inti­miste », Sen­nett annonce la fin de la « culture publique », la mort de la res publica où cha­cun se reti­rant dans le confort et l’enfer nar­cis­sique en même temps de sa sphère pri­vée, aban­donne tout espace public, toute vie publique, toute poli­tique à la « tyran­nie du cha­risme » : tyran­nie du nar­cis­sisme d’un côté, tyran­nie du cha­risme de l’autre donc. Car dans le nou­veau sys­tème poli­tique, l’homme d’Etat ne peut lui aussi que recou­rir au dévoi­le­ment simulé de sa per­son­na­lité pro­fonde, ne peut que jouer sur les res­sorts psy­cho­lo­giques du sen­ti­ment pour empor­ter l’adhésion popu­laire. Qu’attend-on de lui ? Rien d’autre que d’être sin­cère et de déclen­cher le sou­tien popu­laire sur la base du simple cha­risme de sa per­son­na­lité. S’appuyant sur la puis­sance émotion­nelle de ce que Sen­nett appelle les « médias élec­tro­niques » mais qui n’est en réa­lité que la télé­vi­sion (nous sommes dans les années 70), l’homme poli­tique s’intègre au star sys­tem, il devient un people

Sen­nett évoque aussi de manière tout à fait frap­pante la réemer­gence des com­mu­nau­tés, sou­dées sur des construc­tions aber­rantes des iden­ti­tés, enfer­mées dans le rejet de l’autre et des­truc­trices pour la société. Je n’ai trouvé que peu de comptes ren­dus d’époque sur cet ouvrage. Cer­tains d’entre eux sont assez néga­tifs, il n’est pas dif­fi­cile de devi­ner sur quelle base : Sen­nett tord la réa­lité his­to­rique pour satis­faire les besoins de sa démons­tra­tion. Il est un phi­lo­sophe empi­riste, qui ne parle pas de chic d’un sujet et appuie au contraire tou­jours sa réflexion sur des éléments concrets très détaillés (voir Ce que sait la main dont j’ai fait un compte rendu ici aussi). Dans cet ouvrage, il brosse à grands traits une évolu­tion cultu­relle pro­fonde qu’il étend sur plus de deux siècles. La pré­ci­sion n’est for­cé­ment pas au rendez-​vous. Mais là n’est pas le plus impor­tant pour moi.

C’est sur la cri­tique qu’il déve­loppe de la notion de vie pri­vée que cet ouvrage me semble le plus sti­mu­lant. Car ce bien que l’on nous a appris à ché­rir au plus haut point, que l’on nous dit devoir pro­té­ger en per­ma­nence, cette vie pri­vée dont la recon­nais­sance est cen­sée défi­nir notre iden­tité cultu­relle et poli­tique et nous pro­cu­rer impli­ci­te­ment une supé­rio­rité morale sur d’autres cultures qui ne la recon­naissent pas (sui­vez mon regard…), ce concept phi­lo­so­phique que l’on nous dit être la condi­tion de pos­si­bi­lité de la démo­cra­tie, peut aussi se révé­ler être un ins­tru­ment d’oppression. Et cette cri­tique que pro­pose Sen­nett ren­contre une réflexion que je me fais depuis quelque temps, sur la ques­tion de l’occupation de l’espace public. Il est extra­or­di­naire de consta­ter à quel point nous, l’ensemble des citoyens, sommes pro­gres­si­ve­ment chas­sés et dépos­sé­dés de toute pos­si­bi­lité de contrôle col­lec­tif de l’espace public, à com­men­cer par la rue. Les res­tric­tions légales et pra­tiques du droit de mani­fes­ter, l’impossibilité légale et pra­tique d’occuper, même tem­po­rai­re­ment, un mor­ceau de cet espace, l’obligation qui est faite d’y cir­cu­ler en per­ma­nence, en sont quelques signes.

C’est pour moi sur­tout, la mul­ti­pli­ca­tion des camé­ras de sur­veillance qui en est le symp­tôme le plus mar­quant. En quoi ces camé­ras provoquent-​elles le malaise ? Non pas parce qu’elles m’observent et me sur­veillent. Comme disent leurs défen­seurs : « je n’ai rien à cacher ». Ces camé­ras me mettent sur­tout mal à l’aise, parce qu’elles me rap­pellent en per­ma­nence que je ne suis pas respo­sable de la rue, que je ne la contrôle pas, comme si j’étais sim­ple­ment toléré à occu­per cet espace dont le maître n’est pas visible, est caché der­rière la caméra et m’observe. Autre­ment dit, la caméra de sur­veillance envoie un mes­sage poli­tique clair aux citoyens : la rue n’est pas à vous ; elle est contrô­lée par un pou­voir dont le siège est caché et ailleurs. Je sais pour avoir vécu plu­sieurs mois dans un quar­tier tra­di­tion­nel et popu­laire d’une ville du Niger, que cette ques­tion y est trai­tée très dif­fé­rem­ment. Là, la rue est constam­ment occu­pée par les rive­rains, les com­mer­çants et même les petits ven­deurs ambu­lants (les « tabliers »), et l’ensemble de ceux qui se trouvent là, se sentent co-​responsables de ce qui s’y passe. J’ai sou­vent été témoin de bagarres entre jeunes immé­dia­te­ment stop­pées et sévè­re­ment, par les adultes pré­sents à ce moment, et qui n’étaient pas leurs parents. Ici, nous avons besoin de camé­ras de sur­veillance parce que si une agres­sion se déroule per­sonne n’intervient. Est-​ce parce que nous sommes lâches ? Pas seule­ment. Nous avons aussi inté­gré que la rue n’est pas à nous, que ce qui s’y déroule n’est pas notre affaire, que nous n’avons pas le droit d’y intervenir.

La même ana­lyse pour­rait être menée sur l’affaire du niqab et la volonté du gou­ver­ne­ment d’en inter­dire l’usage dans l’espace public. Au delà des ques­tions pro­pre­ment reli­gieuses et de l’égalité des sexes, tout l’argumentaire du gou­ver­ne­ment consis­tait à d’une part, ren­voyer les pra­tiques reli­gieuses dans l’espace privé exclu­si­ve­ment, et d’autre part à impo­ser le dévoi­le­ment du visage dans l’espace public. Mais les deux argu­ments s’appuient sur le même rai­son­ne­ment : le ren­voi des par­ti­cu­la­ri­tés dans l’espace privé est une inter­dic­tion de leur expres­sion dans l’espace public, c’est une manière d’expulser les citoyens ordi­naires de cet espace qui, du coup, bas­cule tota­le­ment sous les contraintes du contrôle poli­cier. Comme sur sa carte d’identité, il faut en per­ma­nence pou­voir être reconnu et contrôlé. L’espace public devient un espace lissé, vidé de la diver­sité qui fait une société, et sous contrôle d’un pou­voir qui s’est appro­prié la sphère publique dans son ensemble.

Mais là n’est pas le pire à mon avis : le pire est que ce bas­cu­le­ment ne s’est pas fait à la suite d’un coup de force des gou­ver­nants, mais avec notre propre consen­te­ment : nous sommes d’accord pour aban­don­ner la rue, sym­bole éminent de l’espace et de la vie publique, parce que nous ne lui accor­dons aucune valeur et que nous repor­tons toute cette valeur sur notre chère « vie pri­vée » que nous soi­gnons et pro­té­geons tant. Pla­cés dans une posi­tion de ser­vi­tude volon­taire, nous somme fina­le­ment res­pon­sables de cette situa­tion. Et je pense que le rai­son­ne­ment doit être étendu à tous les aspects de la vie publique dont la santé est fina­le­ment, et c’est un truisme que nous avons oublié il me semble, dépen­dante du prix que nous lui accor­dons. La qua­lité de la classe poli­tique qui nous gou­verne, la qua­lité des ser­vices publics qui assurent le bien com­mun, la qua­lité de la socia­bi­lité qui défi­nit nos rela­tions sociales dépendent très étroi­te­ment de notre inves­tis­se­ment col­lec­tif et de la valeur que nous accor­dons à la chose publique. Elle est aujourd’hui très faible.

J’en suis là des réflexions que m’inspire ce livre et elles valent évidem­ment pour les espaces élec­tro­niques. Tout ce rai­son­ne­ment m’incite à déve­lop­per mon approche d’Internet comme cybers­pace et comme espace public. Mais j’aurai l’occasion d’en reparler.

La fin de l’imprimé

Une rapide réac­tion à la suite du billet «  Chan­ger nos façons de tra­vailler  » publié par Vir­gi­nie Clays­sen sur son blog teXtes. Je crois que le fond de la ques­tion n’est pas tel­le­ment celle du rap­port à la tech­nique, de la bonne dis­tance à adop­ter pour un éditeur par exemple dans son rap­port à la tech­nique, qu’à sa capa­cité à gérer la tran­si­tion d’un para­digme à l’autre. Parce qu’en réa­lité, le tra­vail d’un éditeur est déjà très tech­nique, dans sa manière de prendre en charge la pré­pa­ra­tion, la com­mer­cia­li­sa­tion, la cir­cu­la­tion du livre imprimé. Le pas­sage n’est donc pas d’un tra­vail non tech­nique à un tra­vail tech­nique, mais plu­tôt le pas­sage d’un ensemble de com­pé­tences tech­niques exi­gées pour la réa­li­sa­tion du livre imprimé à un ensemble de com­pé­tences tech­niques deman­dées pour la réa­li­sa­tion de livres numé­riques. Du coup, je réagis à ce « on a des livres à faire ! » évoqué par Vir­gi­nie, qui dit que le livre numé­rique vient s’ajouter au livre imprimé. C’est du tra­vail en plus, et donc qui passe après le tra­vail nor­mal que l’on fait tous les jours. Cette posi­tion me semble dif­fi­cile à tenir, pour la simple rai­son que nous assis­tons à la dis­pa­ri­tion du para­digme dans lequel ce tra­vail nor­mal est effec­tué. Nous assis­tons à rien moins que la fin de l’imprimé.

Entendons-​nous : lorsque j’évoque la fin de l’imprimé, c’est exac­te­ment de la même manière que JL Mis­sika évoque la fin de la télé­vi­sion, c’est-à-dire, pas la fin des écrans de télé­vi­sion, mais la fin du para­digme télé­vi­suel tel qu’on l’a vu se déve­lop­per dans la seconde moi­tié du XXe siècle avec ses usages, son modéle écono­mique, et sur­tout la manière dont la télé­vi­sion for­mate les créa­tions cultu­relles. De la même manière, lorsque je dis « fin de l’imprimé », je n’évoque pas la fin de l’impression comme tech­nique — comme les écrans de télé­vi­sion, les docu­ments impri­més se mul­ti­plient au contraire — mais la fin du livre imprimé, de la revue impri­mée et du jour­nal imprimé comme para­digmes cultu­rels et intel­lec­tuels. Il est vrai que ce n’est pas dans le livre qu’on le voir le plus clai­re­ment. Je pré­fère évoquer pour l’instant la presse où l’évolution est beau­coup plus fla­grante : l’apparition des pure players, le sur­gis­se­ment de sources tota­le­ment nou­velles comme Wiki­leaks, le déve­lop­pe­ment du « jour­na­lisme de don­nées » dont on parle tant sont en train de faire explo­ser le para­digme du jour­nal imprimé : c’est-à-dire en par­ti­cu­lier que l’imprimé impose de moins en moins ses contraintes propres au tra­vail et à l’écriture jour­na­lis­tiques, et que ce sont au contraire les nou­veaux sup­ports numé­riques qui imposent aujourd’hui leurs contraintes à ce tra­vail. L’article publié dans Owni sur l’émergence de ces pro­fils hybrides de journalistes-​programmeurs est tout à fait signi­fi­ca­tif il me semble (et il n’épuise pas tous les nou­veaux pro­fils qui sur­gissent d’ailleurs : le journaliste-​community mana­ger en est un autre).

Dans le sec­teur des revues, de sciences humaines en par­ti­cu­lier, puisque je le connais mieux, il me semble qu’on com­mence à voir un fré­mis­se­ment, en par­ti­cu­lier dans la manière dont les sources du tra­vail de recherche sont convo­quées. L’insertion de docu­ments annexes, de docu­ments mul­ti­mé­dias, le ren­voi vers des bases de don­nées sont des éléments qui vont chan­ger pro­gres­si­ve­ment l’écriture scien­ti­fique elle-​même. C’est d’ailleurs pas­sion­nant de voir com­ment cer­taines revues exclu­si­ve­ment numé­riques s’éloignent pro­gres­si­ve­ment du para­digme ori­gi­nal et se met­tant à publier des docu­ments, ou des textes très courts, ou des listes, bref, tout un ensemble de pro­duc­tions, d’écrits qu’on ne trouve pas dans les revues impri­mées. C’est d’ailleurs aussi au niveau des rythmes de publi­ca­tion et de l’organisation docu­men­taire de la revue elle-​même que les choses se mettent à chan­ger pro­gres­si­ve­ment. Il y aura donc tou­jours des revues impri­mées bien sûr, mais je pense que ce seront de plus en plus des ver­sions déri­vées et secon­daires de la ver­sion numé­rique qui por­tera de nou­velles manières d’écrire et de rendre compte de la recherche ou de la réflexion.

Dans le sec­teur du livre, c’est plus lent et moins évident. Vir­gi­nie est jus­te­ment une bonne obser­va­trice de toutes les expé­ri­men­ta­tions qui foi­sonnent ici et là et elle en rend compte sur son blog. Je pense qu’on aurait tort de consi­dé­rer ces expé­ri­men­ta­tions comme sim­ple­ment mar­gi­nales, parce qu’elles pré­fi­gurent des évolu­tions à venir. Dans cer­tains sec­teurs d’ailleurs (livre pra­tique, guide de voyage, ency­clo­pé­dies), elles sont déjà pré­sentes. Je ne cesse de dire que Wiki­pé­dia, avec toute son ingé­nie­rie sociale et édito­riale en par­ti­cu­lier, est pour moi un livre. C’est même sans doute le pre­mier véri­table exemple abouti de livre du para­digme numé­rique, et on voit bien qu’il a peu à voir, dans son mode de fonc­tion­ne­ment, dans sa réa­li­sa­tion, son modèle écono­mique, ses usages et même son mode d’écriture, avec le para­digme du livre imprimé. Ce qui n’empêche pas qu’il en existe des ver­sion impri­mées bien sûr. C’est ce que dit aussi, mais d’une autre manière, Biblio­man­cienne avec son billet sur la Biblio­thèque du Congrès que je trouve très stimulant.

Alors voilà l’enjeu sans doute pour un éditeur : com­ment pas­ser d’un para­digme à l’autre. C’est-à-dire, com­ment, dans ses com­pé­tences, savoir aban­don­ner pro­gres­si­ve­ment (et l’adverbe est impor­tant) un cer­tain nombre de celles qu’il pos­sède aujourd’hui, parce qu’elles ne sont plus stra­té­giques, pour déga­ger le temps d’en acqué­rir de nou­velles qui, elles, sont en train de le deve­nir. Com­ment iden­ti­fier les tâches qui peuvent être exter­na­li­sées, pour avoir la pos­si­bi­lité d’en prendre en charge, en interne, de nou­velles, sur les­quelles se concen­tre­ront demain l’essentiel de la valeur ajou­tée d’un éditeur ? C’est là-​dessus, que j’aimerais qu’on avance dans la réflexion. J’ai essayé de mon côté, d’explorer cette évolu­tion dans «  le livre et les trois dimen­sions du cybe­res­pace  ». Cet article n’a pas ren­con­tré beau­coup d’écho. Je sais pour en avoir dis­cuté avec cer­tain éditeur de mes amis, qu’il des­sine pour lui, un ave­nir à la fois impro­bable et détes­table de son métier. Mais bon, je suis per­suadé que c’est exac­te­ment à ce niveau que se situe le noeud du problème.

I love le Web

L’iPad de la Méduse

Avec la mul­ti­pli­ca­tion des tablettes de lec­ture élec­tro­nique dédiées et la com­mer­cia­li­sa­tion de l’iPad en par­ti­cu­lier, le Web n’est plus le pas­sage obligé pour la dif­fu­sion de conte­nus sur Inter­net. C’est en tout cas l’idée déve­lop­pée par Michael Hir­schorn dans un article très inté­res­sant que publiait le mois der­nier le maga­zine The Atlan­tic. Les éditeurs de livres d’un côté, qui ont tou­jours regimbé à rendre dis­po­nibles leurs cata­logue sur le Web, se pré­ci­pitent désor­mais, qui chez Apple, qui chez Ama­zon pour être pré­sents dans les librai­ries vir­tuelles que ceux-​ci mettent à leur dis­po­si­tion. Les éditeurs de presse, lami­nés par la loi d’airain du « infor­ma­tion wants to be free » (IWTBF), consi­dèrent l’iPad comme le nau­fragé contemple sa planche de salut. Sur­tout, dans tous les esprits, sur tous les médias, c’est désor­mais la curée contre le Web cou­pable de toutes les tares : inor­ga­nisé, inef­fi­cace, dan­ge­reux, immo­ral, le Web est un ter­rain vague, une zone, une friche, un lieu de per­di­tion à mi-​chemin entre le Saloon et le bor­del d’où Saint Steve ramène les consommateurs-​brebis égarés pour les conduire vers le jar­din d’Eden sécu­risé, ordonné, propre et exempt du péché, enclos de belles palis­sades blanches (« white piquet fence » selon l’expression ima­gée de Hir­schorn) dont il est le gardien.

Je vou­drais sim­ple­ment pro­po­ser ici une défense et illus­tra­tion de ce Web bien mal aimé. En un mot, alors que tous le décrient, je pro­clame pour ma part, bien haut et et bien fort, sans crainte ni trem­ble­ment : I love le Web !

I love le Web

Avant d’égrener les rai­sons de cet atta­che­ment, peut-​être convient-​il de défi­nir le Web, et de dire ce qui le par­ti­cu­la­rise par rap­port à Inter­net en géné­ral. Le meilleur moyen pour com­prendre sim­ple­ment sans recou­rir à la tech­nique ce qu’est le Web, c’est de par­tir du navi­ga­teur : le Web, c’est ce qui nous per­met d’accéder à des conte­nus par l’intermédiaire d’un navi­ga­teur quel qu’il soit — soyons consen­suels pour une fois : Inter­net Explo­rer, Mozilla Fire­fox, Google Chrome, Opera ou Safari. Pour fonc­tion­ner, le navi­ga­teur Web s’appuie sur trois éléments tech­niques dont la conjonc­tion font le Web :

1. un sys­tème d’adressage qui attri­bue une adresse à chaque « page Web », chaque docu­ment, per­met­tant de le retrou­ver dans l’incroyable fouillis de mil­liards de pages que consti­tue le Web. Ce sys­tème des URL — Uni­form Res­source Loca­tor -, c’est l’ossature du Web.

2. Un lan­gage de struc­tu­ra­tion et/​ou de mise en forme, le HTML qui per­met au navi­ga­teur de com­po­ser les pages Web en pla­çant les éléments de conte­nus à la bonne place et en se com­por­tant comme le concep­teur de la page l’a voulu. Le HTML –Hyper­texte Mar­kup Lan­guage, ce sont les muscles du Web.

3. Une tech­no­lo­gie très simple per­met­tant de créer des «  hyper­liens  » entre les docu­ments, de les relier entre eux, don­nant la pos­si­bi­lité à l’utilisateur de sau­ter d’un docu­ment à un autre d’un clic de sou­ris. C’est le lien hyper­texte et le pro­to­cole HTTP — Hyper­text Trans­fer Pro­to­col sur lequel il s’appuie, qui per­met de l’établir. Le lien hyper­texte, c’est le sys­tème san­guin du Web.

(4. On pour­rait ajou­ter, pour être tout à fait com­plet : la mise en forme, l’apparence finale des docu­ments Web, autre­ment dit la peau, défi­nie par le lan­gage CSS –Cas­ca­ding Style Sheet — qui a pris une impor­tance gran­dis­sante au cours des der­nières années et ce n’est pas fini, voir le bonus en fin de billet).

Conclu­sion en forme d’équation : WWW=URL+HTML+HTTP(+CSS)

Main­te­nant que les fon­da­men­taux sont posés, voici pour­quoi le Web consti­tue pour moi une tech­no­lo­gie irrem­pla­çable qu’il convient de défendre et ché­rir avec la der­nière éner­gie ; voici pour­quoi j’aime le Web.

J’aime le Web parce qu’il est simple et low tech

Cyber­monks par PIM­boula en CC by-​nc-​nd 2.0 sur Flickr

Le Web, c’est la sim­pli­cité à tous les niveaux : au niveau des usages tout d’abord, grâce aux liens hyper­textes qui per­mettent de pas­ser d’un docu­ment à l’autre sans devoir apprendre une quel­conque taxo­no­mie ni de syn­taxe de requête. Il n’est pas éton­nant que ce soit l’apparition du pre­mier navi­ga­teur Web — Mosaic — en 1993, qui soit à l’origine de l’explosion des usages de l’Internet que l’on a connu depuis lors. Pour­quoi ? Tout sim­ple­ment parce que sur­fer sur le Web est à la por­tée d’un enfant de 5 ans. Au niveau tech­nique ensuite : le Web est tel­le­ment simple et low tech, demande tel­le­ment peu de res­sources que la der­nière chose que vous per­met­tra de faire un ordi­na­teur caco­chyme en fin de vie, celui qui ne peut même plus ouvrir Word 95 en moins de 3 heures, ce sera de vous per­mettre de sur­fer sur le Web. Du coup, le Web est acces­sible à tous, à toutes les machines, à tous les bud­gets ; biblio­thèques et autres espaces publics numé­riques peuvent mettre à dis­po­si­tion des dizaines d’ordinateurs dotés d’un navi­ga­teur et les cyber­ca­fés fleu­rissent de Gaza à Hanoï, de Delhi à Lagos don­nant un accès gra­tuit ou à très bas coût à une quan­tité consi­dé­rable d’informations de toutes natures pour des mil­liards de per­sonnes. Cela, j’aimerais bien qu’on ne l’oublie pas, parce que c’est tout sim­ple­ment une révo­lu­tion à l’échelle de la pla­nète : « magi­cal, won­der­ful, incre­dible, ama­zing, awe­some, big, big­ger, bet­ter, best, great, huge, ter­ri­fic, tre­men­dous, ambi­tious, gor­geous, beau­ti­ful, phe­no­me­nal, unbe­lie­vable, unbea­table, remar­kable, revo­lu­tio­nary, extra­or­di­nary »» dirait Saint Steve.

Mais aussi, le Web est tel­le­ment simple qu’il per­met à tous ceux qui le sou­haitent de trans­mettre et dif­fu­ser de l’information à bas coût et sans devoir acqué­rir de grandes connais­sances tech­niques. Sait-​on qu’il est tout à fait pos­sible de com­po­ser une page Web en uti­li­sant le bloc-​notes de son ordi­na­teur ? Essayez donc de créer dans les mêmes condi­tions une appli­ca­tion pour iPad pour voir ! Et cette page Web que j’ai com­po­sée sur mon bloc-​notes, rien de plus facile que de la poser sur un ser­veur Web, celui que met gra­tui­te­ment à ma dis­po­si­tion mon four­nis­seur d’accès par exemple, pour la rendre acces­sible à la terre entière, sans rien deman­der à per­sonne (et je peux même dif­fu­ser ma page direc­te­ment à par­tir de mon ordi­na­teur per­sonne, si je veux). A contra­rio, impos­sible de publier mon appli­ca­tion pour iPad sans avoir obtenu le nihil obs­tat et l’impri­ma­tur de Saint Steve…

Homo Nume­ri­cus en 2000 — Hand made

C’est cette sim­pli­cité à la créa­tion de conte­nus qui m’a d’abord séduit et m’a fait plon­ger dans le Web, comme beau­coup de ma géné­ra­tion. Vivant dans un monde où l’on m’explique à lon­gueur de temps que tout est très com­pli­qué, où pour faire ceci ou cela, il faut tou­jours beau­coup de temps, recueillir l’assentiment d’un nombre incroyable de per­sonnes auto­ri­sées, où il faut en per­ma­nence faire des com­pro­mis avec les pou­voirs établis, le Web m’a d’abord donné la goût de la liberté de pou­voir tout faire tout seul, même si j’ai appris par la suite, que c’est aussi bien plus inté­res­sant de faire avec les autres. Mais jus­te­ment, puisque je suis libre d’écrire et dif­fu­ser mes idées, d’explorer les pos­sibles sans rien deman­der à per­sonne, je prends bien plus de plai­sir à le faire avec les autres, et d’abord parce que je n’y suis pas contraint.

J’aime le Web parce qu’il est ouvert et social

Parlons-​en jus­te­ment de ce « faire avec les autres ». Une des évolu­tions les plus réjouis­santes du Web est qu’il devient de plus en plus social : on pense bien sûr aux réseaux sociaux — pro­fon­dé­ment immer­gés dans le Web, mais il faut aussi pen­ser aux cen­taines de mil­liers de com­mu­nau­tés vir­tuelles qui se ras­semblent autour de sites Web de toutes natures et sur tous les sujets, il faut aussi évoquer les fameux « pla­net » qui struc­turent la blo­go­sphère et donnent une nou­velle vie aux anciens « webrings », sans même par­ler de tous les sites col­la­bo­ra­tifs, Wiki­pé­dia et d’autres, qui sont nés du Web et per­mettent à des mil­liers de gens de co-​créer des conte­nus, dans la logique du Web 2.0. Il faut s’interroger sur le moteur de cette « socia­li­sa­tion » pro­gres­sive du Web.

Don’t use (your) public gar­den ! par Cas­torp Repu­blic en CC by-​nc-​sa 2.0 sur Flickr

Qu’est-ce qui rend pos­sible ces col­la­bo­ra­tions mul­tiples, ces mou­ve­ments par les­quels les gens échangent en per­ma­nence, de manière plus ou moins étroite, mais de plus en plus intense ? Je crois que c’est pré­ci­sé­ment ce pour quoi on cri­tique le plus sou­vent le Web : son carac­tère inor­ga­nisé, sans plan pré­éta­bli, et ouvert à tous les vents. Le Web, c’est un joyeux bazar où un chat ne retrou­ve­rait pas ses petits, c’est une auberge espa­gnole où cha­cun apporte un plat de chez lui com­po­sant un repas pour le moins bigarré, c’est une jungle luxu­riante ou s’épanouissent les cent fleurs de la diver­sité, et c’est jus­te­ment tout cela qui lui donne vie et le fait tel­le­ment res­sem­bler à…la société elle-​même ; une société ouverte et accueillante, s’auto-organisant vaille que vaille, mais aussi vul­gaire, vio­lente, dan­ge­reuse quel­que­fois, créa­trice et des­truc­trice tout à la fois, c’est-à-dire tout sim­ple­ment vivante ! En com­pa­rai­son, l’Eden de Saint Steve est bien confor­table, bien agréable, pas de mau­vaise herbe ni de ronces, les che­mins y sont rec­ti­lignes et bien ratis­sés, chaque chose à sa place et une place pour chaque chose, on peut s’y repo­ser et y lais­ser gam­ba­der les enfants, sans craindre les mau­vais coups. Mais son jar­din de curé ne favo­rise pas les conver­sa­tions ni les ren­contres, il n’autorise pas ses visi­teurs à biner un coin du pota­ger et inven­ter, ensemble, de l’inédit.

Une société n’est pas une entre­prise, ni une armée, pas plus qu’une église. Ce n’est pas une bou­tique ou un média et ce n’est même pas non plus une famille ou une com­mu­nauté. La société englobe et dépasse toutes ces formes de col­lec­tifs. Elle est comme un océan sans limite, elle est mul­ti­di­men­sion­nelle et per­sonne n’en a un plan pré­éta­bli en tête. Cer­tains s’imaginent peut-​être la gou­ver­ner, mais ils se font des illu­sions la plu­part du temps. Une société vit sa propre vie et se déve­loppe dans des direc­tions impré­vi­sibles et inat­ten­dues. Elle se nour­rit des mul­tiples ren­contres, échanges et inter­ac­tions qui relient les membres qui la com­posent. Ces inter­ac­tions sont désor­don­nées, chao­tiques, impré­vues elles aussi, et c’est le moteur de la créa­tion. Il me semble que le Web fonc­tionne à peu près de la même manière.

J’aime le Web parce qu’il est démocratique.

Oui, dé-​mo-​cra-​tique. J’ai bien conscience de dire un gros mot par les temps qui courent, et je prie mes lec­teurs de bien vou­loir m’en excu­ser, mais la conjonc­tion de tout ce qui pré­cède : le Web tel que nous le connais­sons, c’est-à-dire acces­sible, ouvert, social et auto­géré lui confère une qua­lité poli­tique incon­tes­table. C’est la rai­son pour laquelle il est autant déni­gré par les puis­sants, poli­tiques, stars média­tiques et autres capi­taines d’industrie, qui n’ont de mots assez durs pour dénon­cer le «  tout-à-l’égout  », la «  pire salo­pe­rie jamais inven­tée par les hommes  », le repaire de ter­ro­ristes et de pédo­philes et plus récem­ment de trotsko-​fascistes. Le Web fait mal aux puis­sants parce qu’il est le

Student demons­tra­tion par Phi­lippe Leroyer, en by-​nc-​nd 2.0

lieu où le peuple — autre gros mot — s’exprime et les cri­tique libre­ment. Il faut com­prendre que tout l’arsenal légis­la­tif qui s’accumule depuis main­te­nant plus de dix ans et celui qui s’annonce, toutes les mesures récla­mées par les uns et les autres pour régu­ler et contrô­ler la « zone de non-​droit » que serait le Web, tous les dis­cours de déni­gre­ment que l’on entend à lon­gueur de temps contre ce moyen de com­mu­ni­ca­tion consti­tuent des ten­ta­tives de réduire la liberté d’expression qui le caractérise.

« Inter­net [elle vou­lait dire le Web] est un dan­ger public puisque ouvert à n’importe qui pour dire n’importe quoi  » s’est un jour écriée Fran­çoise Giroud. Je suis bien d’accord avec elle, et c’est pour cela pré­ci­sé­ment que j’aime tel­le­ment le Web.

Bonus : Et le Web c’est cool aussi !

La sup­po­sée mau­vaise qua­lité, les soi-​disant limi­ta­tions du lan­gage HTML servent sou­vent à ali­men­ter une cri­tique du Web, de la part des éditeurs et des gra­phistes en par­ti­cu­lier. Le HTML serait inca­pable de satis­faire aux cri­tères élevés de la belle typo­gra­phie, avec césures, polices de choix et glyphes léchés, d’où le recours aux fichiers PDF. Le HTML serait inca­pable de prendre en charge la moindre ani­ma­tion, d’où la mul­ti­pli­ca­tion des sites ou des vidéos en Flash (dont Saint Steve ne veut pas d’ailleurs). Ces cri­tiques pou­vaient être fon­dées à une époque. Elles le sont aujourd’hui de moins en moins, grâce, d’une part, à la moder­ni­sa­tion des navi­ga­teurs, et d’autre part à l’évolution des stan­dards eux-​mêmes. Sur le pre­mier point (texte et typo­gra­phie), il faut savoir que le for­mat Epub qui est en train de l’emporter pour encap­su­ler les livres élec­tro­niques à lire sur les tablettes de lec­ture est basé sur le for­mat HTML et écrase très net­te­ment le for­mat PDF, inca­pable de repo­si­tion­ner un texte à la volée en fonc­tion de la taille du sup­port. Belle revanche ! Sur le second point (images et ani­ma­tions), il faut voir cette vidéo pro­po­sée par Tris­tan Nitot qui asso­cie HTML5, CSS3 et Firefox4 nous en met plein les yeux.

Dis­clai­mer : j’ai un iPad moi aussi et je l’adore.…surtout pour sur­fer sur le Web.