Archives mensuelles : février 2011

De l’édition électronique ouverte à OpenEdition

Je suis invité à inter­ve­nir dans une jour­née d’étude qu’organisent demain aujourd’hui à Lyon Joëlle Le Marec et Igor Babou sur les études de sciences. Le pro­gramme est dis­po­nible ici.

On m’a demandé de par­ler du numé­rique pour l’édition de sciences humaines et sociales. Mais le Cléo est à la veille de lan­cer son grand pro­gramme : Ope­nE­di­tion qui repré­sente un sacré défi et une pro­po­si­tion par­ti­cu­liè­re­ment inno­vante pour l’édition élec­tro­nique en libre accès. Dans ces condi­tions, pro­duire une ana­lyse abs­traite et pure­ment théo­rique sur le sujet n’a pas beau­coup de sens pour moi. Je pré­fère ten­ter d’expliquer ce que nous vou­lons faire et expo­ser l’analyse de la situa­tion sur laquelle repose ce pro­gramme. Voici donc un « argu­ment » sec, sans les exemples et illus­tra­tion de mon inter­ven­tion de demain tout à l’heure.

Intro­duc­tion

Je vais pré­sen­ter une ana­lyse de la situa­tion de l’édition élec­tro­nique comme on me l’a demandé, mais aujourd’hui je ne conçois pas de pos­si­bi­lité de livrer une ana­lyse sur cette ques­tion indé­pen­dam­ment de l’engagement dans l’action, et par­ti­cu­liè­re­ment dans l’action col­lec­tive avec le Cléo où je tra­vaille. C’est donc une ana­lyse située et je vais tenir à expo­ser les consé­quences les plus immé­diates de cette ana­lyse à savoir un pro­jet sur lequel le Cléo tra­vaille depuis presque un an, qui est sur le point d’aboutir et qui s’appelle OpenEdition.

Cette ana­lyse et son pro­jet reposent sur deux bases :

1. La situa­tion de l’édition de sciences humaines est une appli­ca­tion à un domaine par­ti­cu­lier d’une situa­tion que l’on peut consta­ter à un niveau plus géné­ral au niveau de l’édition, et même, avec des spé­ci­fi­ci­tés pour chaque champ, à tous les domaines de la créa­tion cultu­relle. C’est pour cette rai­son que nous avons mené l’enquête qui a conduit au Repères sur l’édition élec­tro­nique et qui nous a per­mis d’élargir notre base de réflexion.

2. Glo­ba­le­ment, cette situa­tion peut être carac­té­ri­sée comme une zone de ten­sions, un éche­veau de contra­dic­tions entre deux mondes. Un monde de l’édition, qui mal­gré sa diver­sité repo­sait jusqu’ici sur un socle stable tech­nique (l’imprimerie), juri­dique (les droits de pro­priété intel­lec­tuelle), écono­mique (la vente en librai­rie et biblio­thèques) et un monde en train de naître et se for­mer, carac­té­risé par des tech­no­lo­gies, des pra­tiques et même des normes très différentes.

Le Cléo se posi­tionne, comme d’autres bien sûr, exac­te­ment à la croi­sée de ces deux mondes ; il est de ce fait tra­versé lui aussi de contra­dic­tions ; il peut sans doute consti­tuer un point d’observation inté­res­sant, mais sur­tout il est le lieu de l’invention néces­saire de nou­veaux modèles qui tentent de rete­nir et conci­lier le meilleur des deux mondes.

A par­tir de ce point : quoi de neuf pour l’édition élec­tro­nique aujourd’hui, c’est-à-dire au cours des der­niers mois, des der­nières semaines ? C’est sans doute que les deux mondes qui res­taient jusqu’à pré­sent en ten­sion rela­tive, fei­gnant de s’ignorer l’un l’autre et se tenant à dis­tance de sécu­rité, entrent vio­lem­ment en col­li­sion aujourd’hui avec le bas­cu­le­ment du livre dans le numé­rique. Cer­taines contra­dic­tions qui pou­vaient être rai­son­na­ble­ment main­te­nues en l’état doivent donc main­te­nant être réso­lues. Et c’est l’objet de ma pre­mière partie.

L’édition à l’épreuve du web

Contrai­re­ment à ce qu’on pense, la pointe de l’offensive qui vient désta­bi­li­ser le sec­teur de l’édition n‘est pas tant le numé­rique que le web. Le web, défini par son pro­to­cole (http), son lan­gage (html), son mode de mise en rela­tion (le lien hyper­texte), per­met la nais­sance de nou­velles pra­tiques d’écriture et de lec­ture, mais sur­tout repose sur un prin­cipe de libre accès à l’information qui est mena­çant pour le monde de l’édition. Ce monde a donc d’abord attendu (long­temps) puis a fini par déve­lop­per une contre-​offensive en pro­mou­vant un mode de dis­tri­bu­tion de ses conte­nus recons­trui­sant sa logique propre à la fois à par­tir de et isolé du web : c’est le e-​book avec ses tablettes élec­tro­niques de lec­ture, ses fichiers ver­rouillés sous DRM, ses cata­logues clos sur eux-​mêmes et, bien sûr, son mode d’acquisition payant comme s’il s’agissant d’un livre imprimé.
Le pro­blème est que cette ten­ta­tive ignore et reste à l’écart d’une part de l’incroyable bouillon­ne­ment intel­lec­tuel, l’extraordinaire créa­ti­vité cultu­relle que per­met le web en libre accès, et abou­tit d’autre part à une véri­table régres­sion même par rap­port à ce que per­met­tait l’édition impri­mée !
C’est la rai­son pour laquelle nous avons tou­jours fait le choix à la fois du web et du libre accès et nous consi­dé­rons que notre mis­sion consiste d’abord à dif­fu­ser sur le web, là où sont les lec­teurs, pro­fes­sion­nels et non-​professionnels, les infor­ma­tions et les ana­lyses de haute qua­lité que pro­duit la recherche de sciences humaines et sociales. L’enjeu est d’abord là : que ces conte­nus soient réel­le­ment acces­sibles (trou­vables, uti­li­sables, citables, liables) au coeur de ce grand chau­dron cultu­rel qu’est le web aujourd’hui. Afin qu’ils soient féconds et non sté­riles.
Le bouillon­ne­ment créa­teur du web que je viens de men­tion­ner s’exerce par ailleurs en grande par­tie sur les formes édito­riales elles-​mêmes. C’est quelque chose que met très bien en évidence le rap­port Ithaka sur les nou­velles formes de com­mu­ni­ca­tion aca­dé­mique à l’ère numé­rique. Par rap­port à cela, l’objectif d’OpenEdition, en tant qu’il ras­semble nos trois pla­te­formes (Revues​.org, Calenda, Hypo­thèses) et les relie entre elles, est de per­mettre à la com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique de béné­fi­cier de cette évolu­tion et ne res­tant pas pri­son­nier des formes édito­riales canoniques.

Un espace édito­rial transnational

Le web abaisse les fron­tières, c’est bien connu. On peut par­ler des fron­tières entre types de conte­nus, entre milieux pro­fes­sion­nels, entre science et société, mais aussi, évidem­ment, entre pays et espaces lin­guis­tiques. De ce point de vue, la situa­tion fran­çaise est un peu par­ti­cu­lière avec le syn­drome de la for­te­resse assié­gée qui s’y est déve­loppé sur cette ques­tion. La menace des pla­te­formes amé­ri­caines sur l’édition fran­çaise d’un côté, la domi­na­tion de la langue anglaise de l’autre (cette ques­tion est par­ti­cu­liè­re­ment vive en SHS) fixent les posi­tions anta­go­niques sur la dimen­sion inter­na­tio­nale.
Pour notre part, nous avons choisi d’observer les équipes scien­ti­fiques et édito­riales qui animent nos revues, col­lec­tions de livres, car­nets de recherche. Et nous avons observé que ces équipes tra­vaillaient sou­vent au sein de réseaux trans­na­tio­naux (plu­tôt qu’internationaux). Ce n’est pas un hasard si nombre de nos revues portent sur des aires géo­gra­phiques et lin­guis­tiques, par exemple. Mais pas seule­ment, et nous voyons appa­raître depuis quelques temps plu­sieurs pro­jets de revues euro­péennes dans dif­fé­rents domaines.
Dans ces condi­tions, la ques­tion lin­guis­tique ne se réduit pas à la fameuse oppo­si­tion fron­tale entre l’anglais et le fran­çais, mais passe aussi par l’investissement d’espaces lin­guis­tiques très impor­tants (l’espagnol et le por­tu­gais par exemple), par des tra­vaux de tra­duc­tions (et pas for­cé­ment vers l’anglais), par des publi­ca­tions mul­ti­lingues. Ope­nE­di­tion, c’est donc aussi la volonté de ne pas resté can­ton­nés dans un espace natio­nal qui n’a pas beau­coup de sens à l’ère d’Internet. C’est la volonté de per­mettre aux publi­ca­tions de sciences humaines de cir­cu­ler « world wide » comme l’est le web lui-​même et de construire des pla­te­formes réel­le­ment trans­na­tio­nales. C’est enfin ten­ter de don­ner à ces com­mu­nau­tés scien­ti­fiques trans­na­tio­nales qui sont sou­vent très fécondes, les moyens de tra­vailler ensemble, de dif­fu­ser et faire connaître leur tra­vaux par la publication.

Inven­ter un modèle économique

Bon. Des conte­nus en libre accès dans des for­mats ouverts, un bouillon­ne­ment intel­lec­tuel, l’invention de nou­veaux modes de com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique, des publi­ca­tions trans­na­tio­nales. Tout cela est par­fait. Mais avec quels moyens ? C’est ici la ques­tion lan­ci­nante du modèle écono­mique du libre accès qui doit être posée et que l’on retrouve aussi bien pour la presse, que l’édition de lit­té­ra­ture, de sciences ou de sciences humaines et sociales. Pré­ci­sons d’abord que cette ques­tion du modèle écono­mique se pose essen­tiel­le­ment pour les pro­duc­teurs de conte­nus et les éditeurs. Google se porte très bien, merci pour lui, et démontre qu’une écono­mie du web existe, mais pour cer­tains acteurs.
Notre ana­lyse est qu’à ce stade, il n’existe pas encore de modèle écono­mique domi­nant tous domaines confon­dus pour la pro­duc­tion de conte­nus sur le web. Il existe en revanche de nom­breux modèles d’affaires valables pour cer­tains contextes, et cer­tains d’entre eux semblent bien fonc­tion­ner. Pour nous concen­trer sur l’édition scien­ti­fique, le modèle domi­nant pour la dif­fu­sion de conte­nus en libre accès est aujourd’hui le modèle auteur-​payeur.
Ce modèle pose de nom­breuses dif­fi­cul­tés éthiques, poli­tiques et scien­ti­fiques. Je ne veux pas les évoquer ici. Je pré­fère me concen­trer sur une ques­tion mas­sive que pose le déve­lop­pe­ment du libre accès et plus par­ti­cu­lier de ce modèle pour l’édition scien­ti­fique. C’est tout sim­ple­ment la ques­tion de la place des biblio­thèques qui est posée.
Les biblio­thèques n’ont pas seule­ment pour mis­sion d’acquérir des res­sources docu­men­taires. Elles élaborent des poli­tiques docu­men­taires leur per­met­tant de consti­tuer des col­lec­tions et elles pro­posent à leur public des ser­vices de média­tion. Il reste que l’acquisition consti­tue en quelque sorte le pilier, on pour­rait presque dire la condi­tion de pos­si­bi­lité sur laquelle reposent ces autres acti­vi­tés. Aujourd’hui, sans acqui­si­tion, pas de biblio­thèque. La déma­té­ria­li­sa­tion de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, désor­mais acces­sible via des pla­te­formes d’éditeurs ou d’agrégateurs comme Scien­ce­Di­rect ou Sprin­ger­link ont consti­tué une pre­mière dif­fi­culté pour les biblio­thèques, qui géraient jusque là des objets — les livres impri­més — et ont dû se mettre à gérer des accès. Elles s’en sont d’ailleurs par­tiel­le­ment déchar­gées sur de nou­veaux inter­mé­diaires, les ges­tion­naires d’abonnement, sur les­quels il y aurait beau­coup à dire. On reste pour­tant, à ce stade, dans un schéma connu.
Qu’en est-​il main­te­nant de la lit­té­ra­ture en libre accès ? De manière tout à fait logique, une biblio­thèque ne sait pas quoi en faire : com­ment en effet ache­ter ce qui est gra­tuit ? impos­sible. Et comme la base du pilier est sapée, les autres dimen­sions de son acti­vité ne peuvent pas prendre en charge ces conte­nus (impos­sible de construire des col­lec­tions) ou très mal (pour­quoi signa­ler et réfé­ren­cer des conte­nus pour les­quels on n’a pas payé ?) .
Nous pen­sons que cette situa­tion est catas­tro­phique pour tous les acteurs : elle est catas­tro­phique pour les pro­duc­teurs de conte­nus car ils ne béné­fi­cient pas du sou­tien finan­cier que les biblio­thèques donnent pour acqué­rir des res­sources en accès payant. Sacré para­doxe tout de même qu’il faille qu’un contenu soit à accès res­treint pour que sa pro­duc­tion puisse être sou­te­nue par des biblio­thèques, à l’exact inverse de leur mis­sion ! elle est catas­tro­phique pour les lec­teurs qui ne béné­fi­cient plus de toute la com­pé­tence pro­fes­sion­nelle des biblio­thé­caires pour qua­li­fier et trou­ver rapi­de­ment l’information dont ils ont besoin. En ce qui concerne les res­sources en libre accès, ils sont peu ou prou aban­don­nés à eux-​mêmes. Elle est catas­tro­phique enfin pour les biblio­thèques elles-​mêmes qui dis­pa­raissent tota­le­ment du cir­cuit de dif­fu­sion de ces res­sources et risquent d’être mar­gi­na­li­sées en res­tant enfer­mées dans l’ancien monde.
On voit donc que der­rière la ques­tion appa­rem­ment tri­viale du modèle d’affaire, c’est en réa­lité la ques­tion cen­trale de la média­tion édito­riale et docu­men­taire qui est posée, et qui nous fait d’ailleurs retom­ber nez-​à-​nez avec Google, seul acteur qui, en l’absence d’alternative, devient la pla­te­forme de dif­fu­sion et en même temps la biblio­thèque d’accès domi­nante à des conte­nus en libre accès.

Ope­nE­di­tion Free­mium

A par­tir de ces ana­lyses, nous avons élaboré un modèle écono­mique et une pro­po­si­tion com­mer­ciale per­met­tant de sou­te­nir la dif­fu­sion en libre accès sur le web des résul­tats de la recherche en sciences humaines et sociales. Ce modèle, bap­ti­sée Ope­nE­di­tion Free­mium, décon­necte l’accès à l’information, qui reste libre, de la four­ni­ture, payante cette fois, de ser­vices sup­plé­men­taires. Consé­quence : les conte­nus (livres, revues, car­nets, pro­grammes scien­ti­fiques) res­tent dif­fu­sés en libre accès pour tous dans le for­mat le plus uni­ver­sel et le plus acces­sible : celui du web. Mais nous ven­dons des ser­vices sup­plé­men­taires qui per­mettent par exemple de télé­char­ger des fichiers pdf ou epub à par­tir de ces conte­nus (pour les lire plus confor­ta­ble­ment ou les enre­gis­trer plus faci­le­ment), d’accéder à des sta­tis­tiques de consul­ta­tion, de béné­fi­cier d’alertes per­son­na­li­sées sur ces conte­nus, ou encore d’ajouter faci­le­ment les titres au cata­logue. Qui sont les des­ti­na­taires de ces ser­vices payants ? Les biblio­thèques bien sûr, en prio­rité, qui retrouvent par ce moyen la pos­si­bi­lité d’acqué­rir (des ser­vices) pour des conte­nus en libre accès et peuvent donc réin­té­grer le cir­cuit docu­men­taire. Qui sont les béné­fi­ciaires des reve­nus ainsi obte­nus ? Les pro­duc­teurs de conte­nus en libre accès, les revues et leur éditeur par­ti­cu­liè­re­ment, qui trouvent ainsi un sou­tien dont ils ont très sou­vent besoin pour péren­ni­ser et déve­lop­per leur acti­vité.
Qu’essayons-nous de faire ? Nous ten­tons de recons­truire une alliance stra­té­gique entre éditeurs et biblio­thèques pour sou­te­nir la publi­ca­tion en libre accès au coeur même du Web. Nous ne pen­sons pas du tout que ces acteurs his­to­riques de la com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique et de la dif­fu­sion des savoirs doivent être balayés par Google ou bien res­tés can­ton­nés der­rière les murailles sté­ri­li­santes des pla­te­formes à accès res­treint. Nous vou­lons leur per­mettre au contraire d’être bien pré­sents et d’apporter toute leur com­pé­tence accu­mu­lée au coeur du nou­vel envi­ron­ne­ment qui se déve­loppe à grande vitesse.

Je vous le disais : il s’agit tout sim­ple­ment de conju­guer le meilleur des deux mondes.

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