Archives mensuelles : juin 2011

Dans la Toile des médias sociaux : nouveaux moyens de communication et de publication pour les sciences humaines et sociales

Depuis quelques semaines, j’ai le très grand plai­sir de don­ner un coup de main à Mareike König de l’Institut His­to­rique Alle­mand pour l’organisation d’un col­loque sur les réseaux ou médias sociaux dans les sciences humaines et sociales, qui se déroule aujourd’hui et demain à Paris dans les locaux de l’Institut. Le pro­gramme est ici. Il reste quelques places, vous pou­vez encore vous ins­crire (c’est ici), mais dépê­chez vous ! Le col­loque sera ouvert ce soir plu­tôt de belle manière par une confé­rence de Geert Lovink, le fon­da­teur et direc­teur de l’Institute of Net­work Cultures.

Pour ma part, je ferai une petite inter­ven­tion intro­duc­tive en com­pa­gnie de Mareike demain matin. Voici un brouillon de ce que je vou­drais dire. Je suis pre­neur d’ici demain de toute remarque que vous pour­riez faire sur cette proposition.

Merci !

Les médias sociaux dans la recherche /​dans le pro­cès de pro­duc­tion de savoir : Les pre­miers réseaux sociaux ont émergé à par­tir de 2003 – 4. Au départ, grand public : outils de socia­bi­lité pour tout un cha­cun. Pour­tant, rapi­de­ment, émer­gence de réseaux sociaux pro­fes­sion­nels : Lin­ke­din ou Via­deo, et puis scien­ti­fiques : Aca​de​mia​.edu, Uni­Phy, Bio­me­dex­pert, Sci­table, Mys­cien­ce­work, etc. Men­de­ley ou CiteU­like pour les biblio­gra­phies.
De manière géné­rale, ces réseaux sociaux scien­ti­fiques four­nissent trois types de services :

  • affi­chage de l’identité du cher­cheur (CV en ligne)
  • outils de socia­bi­lité et de conver­sa­tion en ligne
  • par­tage de réfé­rences biblio­gra­phiques qui consti­tuent la matière pre­mière du chercheur

Il y a deux manières d’envisager le déve­lop­pe­ment des réseaux sociaux scientifiques :

  • ils se situent dans la conti­nuité d’une socia­bi­lité scien­ti­fique tra­di­tion­nelle : l’Académie a un fonc­tion­ne­ment très com­mu­nau­taire et a déve­loppé depuis très long­temps des lieux et pra­tiques de socia­bi­lité : machine à café, sémi­naire, col­loque, revues, comi­tés, etc. C’est le phé­no­mène “un Tout Petit Monde” [ce titre a-​t-​il été tra­duit en alle­mand ?] de David Lodge. Les réseaux sociaux sont la conti­nua­tion de ces pra­tiques par le moyen des nou­velles technologies.
  • En science comme dans d’autres sec­teurs, on assiste à un affai­blis­se­ment des ins­ti­tu­tions (de recherche ici) : les struc­tures ins­ti­tu­tion­na­li­sées de recherche (ins­ti­tuts, uni­ver­si­tés, labo­ra­toires) seraient des lieux de socia­bi­lité scien­ti­fique de moins en moins satis­fai­sants et de plus en plus concur­ren­tiels (clas­se­ment de Shan­gaï). Les cher­cheurs inven­te­raient alors des lieux de socia­bi­lité, d’échange, mais aussi de co-​construction des savoirs trans­ver­saux aux ins­ti­tu­tions moins hié­rar­chi­sés, plus coopé­ra­tifs, plus ouverts (aussi sur la société), plus flexibles, mais aussi plus indi­vi­dua­listes. C’est le pas­sage d’une société de classe à une société en réseau théo­ri­sée par M. Cas­tells par exemple.

Conclu­sion : on a une ambigüité des réseaux sociaux, par­fai­te­ment illus­trée par le film The Social Net­work qui montre com­ment Face­book naît au sein de l’institution uni­ver­si­taire, mais en dyna­mite les codes et la struc­ture (le sys­tème des fra­ter­ni­tés par exemple).
Consé­quence de cette ambi­guïté : on est sou­vent confronté à une cri­tique uti­li­ta­riste de ces pra­tiques d’échanges au sein des réseaux sociaux scien­ti­fiques : elles seraient une “perte de temps” par rap­port au tra­vail pro­duc­tif de recherche et de publi­ca­tion qui est de plus contrôlé, évalué, mesuré et inté­gré dans une mise en com­pé­ti­tion et en concur­rence des cher­cheurs entre eux. Le rôle ambigu que jouent les réseaux sociaux aujourd’hui dans les pra­tiques pro­fes­sion­nelles et donc aussi scien­ti­fiques a pour consé­quence que deux réponses à cette cri­tique dia­mé­tra­le­ment oppo­sées sont autant valables :

  • Une réponse “anti-​utilisariste” qui défend un modèle de recherche dés­in­té­ressé (amour de la science et par­tage des savoirs) et col­la­bo­ra­tif qui vien­drait se loger dans les réseaux sociaux à l’écart de tout l’appareil de mise en com­pé­ti­tion des cher­cheurs et des équipes de chercheurs
  • Une réponse uti­li­ta­riste pour qui les réseaux sociaux sont au contraire des outils per­met­tant au cher­cheur “entre­pre­neur de lui-​même” de déve­lop­per un avan­tage com­pa­ra­tif par rap­port à ses col­lègues en enri­chis­sant son car­net d’adresses, en opti­mi­sant sa visi­bi­lité, en “occu­pant le ter­rain” de la conver­sa­tion scien­ti­fique dans son domaine de spécialité.

Cette ambi­guïté fon­da­men­tale des réseaux sociaux n’est pas propre aux réseaux scien­ti­fiques. Théo­ri­sée par Manuel Cas­tells, elle est déve­lop­pée en France par des socio­logues comme Domi­nique Car­don, Nico­las Auray ou Anto­nio Casilli. Mais elle s’applique aussi aux réseaux scien­ti­fiques et il serait inté­res­sant que le col­loque, dans un effort de réflexi­vité de la com­mu­nauté scien­ti­fique sur ses propres pra­tiques contri­bue à l’explorer.

Le livre-​objet, objet fétiche

Le livre-​objet est-​il aux livres ce que la femme-​objet est aux femmes ? C’est la ques­tion que je finis par me poser en m’intéressant depuis quelques mois à la manière dont on peut don­ner accès sur le web à des col­lec­tions de livres élec­tro­niques. Avez-​vous remar­qué à quel point dans l’environnement numé­rique il semble presque impos­sible de dési­gner un livre autre­ment que comme un objet physique ?

Le cham­pion toute caté­go­rie du féti­chisme du livre est sans doute Apple qui va jusqu’à construire des étagères Ikéa en bois à l’intérieur des iPads et mimer l’ouverture du livre et la page-​qui-​se-​tourne dans son appli­ca­tion iBooks.
Ikéaïpad

Ikéaï­pad

Mais sans aller jusqu’à de telles extré­mi­tés, je suis frappé de voir, en pas­sant de sites en por­tails, de pla­te­formes en librai­ries élec­tro­niques (et ici même sur ce blog, regar­dez à gauche et à droite), qu’il semble impos­sible de repré­sen­ter le livre autre­ment que par.…sa cou­ver­ture ! Qu’est-ce qu’un livre ? Une « réunion de plu­sieurs cahiers de pages manus­crites ou impri­mées » répond très pla­te­ment le Lit­tré. Qu’est-ce qu’un livre sur le web ? « Une cou­ver­ture sui­vie de plu­sieurs carac­tères » pourrais-​je ajou­ter dans la même veine.
La-page-qui-se-tourne

La-​page-​qui-​se-​tourne

Mais donc ; aurait-​il échappé à tout le monde que la cou­ver­ture, arte­fact rela­ti­ve­ment pra­tique lorsqu’il s’agit de trans­mettre de l’information au lec­teur sur le contenu de l’objet qu’il tient entre les mains, est très peu adap­tée à la trans­mis­sion d’information via l’écran d’un ordi­na­teur…a for­tiori d’une tablette élec­tro­nique voire un smart­phone ? Mais peu importe semble-​t-​il, puisque la fonc­tion de ces cou­ver­tures de livres sys­té­ma­ti­que­ment mobi­li­sées sur tous les por­tails, que l’on aligne sur de fausses étagères et que l’on fait tour­ner sur de faux car­rou­sels ne semble pas de ren­sei­gner l’utilisateur sur la nature de l’ouvrage qu’il va lire. Mon hypo­thèse est que ces cou­ver­tures per­mettent de faire fonc­tion­ner une magni­fique illu­sion réfé­ren­tielle : « ceci est un vrai livre » (et pas un site, un blog, un twitt, un « mur », une page web) semblent-​elles toutes dire, y com­pris lorsqu’audit livre, pure­ment élec­tro­nique, ne cor­res­pond par­fois aucun objet imprimé mais un simple fichier pdf. La cou­ver­ture confère alors au texte qu’elle désigne toute l’aura du livre, son pres­tige et son impor­tance, elle le hisse au des­sus du babillage quo­ti­dien du web, avec lequel il ne sau­rait être confondu.
Couv'titres

Couv’titres : le duo infernal

Que c’est com­pli­qué pour­tant de pré­sen­ter des livres sur une page web lorsqu’on a la seule pauvre cou­ver­ture pour tout outil sémio­tique : on est alors replacé dans le dilemme clas­sique du libraire qui doit mettre en valeur le maxi­mum d’ouvrages sur un espace limité : la table de pré­sen­ta­tion. Pour que la table soit effi­cace, il faut qu’elle pré­sente très peu de titres ; on dira entre 9 et 12. Mais alors, que faire des autres ? Le libraire les pla­cera debout dans ses rayon­nages où ils ne seront vus que de ceux qui connaissent ce qu’ils viennent cher­cher. Le por­tail web ren­verra via un lien « tous les ouvrages » à une liste tex­tuelle clas­sée, un cata­logue, à peu près aussi effi­cace pour mettre en valeur les titres que le rayon­nage sous la table du libraire.

Générateur automatique d'aura

Géné­ra­teur auto­ma­tique d’aura

La réfé­rence à la cou­ver­ture du livre est par­fai­te­ment jus­ti­fiée lorsque l’interface ren­voie jus­te­ment à des ouvrages phy­siques : por­tails de livres numé­ri­sés comme Gal­lica ou outils de ges­tion de biblio­thèque per­son­nelle comme Libra­ry­thing. Mais dans les autres cas ? Il me semble qu’il serait temps de com­men­cer à se déta­cher de la réfé­rence à l’objet, qui sera de moins en moins per­ti­nente, et de com­men­cer à uti­li­ser de manière plus mas­sive, moins mar­gi­nale d’autres modes de pré­sen­ta­tion ou de repré­sen­ta­tion du livre : illus­tra­tion, por­trait de l’auteur, 

extraits, selon le résul­tat qu’on cher­chera à obte­nir. J’aurais ten­dance à pen­ser que, libéré du car­can réfé­ren­tiel, le livre pour­rait avan­ta­geu­se­ment pro­fi­ter de l’expérience acquise par le Web dans le domaine de la presse et des maga­zines en ligne, voire des blogs en matière de pré­sen­ta­tion et de valo­ri­sa­tion de l’information : ban­nières tour­nantes, nuages de mots-​clés, clas­se­ments mul­tiples et variés, sys­tèmes de rebonds. Et ce ne serait pas for­cé­ment très dif­fi­cile, car cer­tains éditeurs font déjà un tra­vail d’illustration et de mise en valeur ico­no­gra­phique sur leurs ouvrages. Mais alors pour­quoi diable faut-​il lais­ser enfer­mées ces illus­tra­tions dans le cadre pré-​contraint de la cou­ver­ture en mode por­trait ? Contrai­re­ment à la cou­ver­ture, la page web donne de la place, elle per­met de dis­po­ser l’information dif­fé­rem­ment ; elle per­met de res­pi­rer, et d’inventer aussi. Je trouve dom­mage que si peu de ces pos­si­bi­li­tés soient effec­ti­ve­ment exploi­tées, et d’abord, me semble-​t-​il, parce que nous sommes tous sou­mis à la tyran­nie de la cou­ver­ture, qui plaque per­pé­tuel­le­ment le livre sur son actua­li­sa­tion phy­sique. Cette fic­tion du livre-​comme-​livre-​objet que nous avons accep­tée jusqu’à pré­sent est de moins en moins tenable. Il fau­dra bien qu’elle vole en éclat un de ces jours.

Et vous, qu’en pensez-​vous ?