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Publications en accès libre en sciences humaines et sociales : les exemples de Revues​.org et de HAL-​SHS

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Je suis invité demain à inter­ve­nir dans le col­loque sur « Les sciences humaines et le patri­moine cultu­rel à l’ère digi­tale » qu’organise l’Institut His­to­rique Alle­mand à Paris. Voici mon résumé et mon sup­port de présentation

Résumé

On dis­tingue habi­tuel­le­ment deux voies au sein du mou­ve­ment pour l’accès ouvert aux résul­tats de la recherche : la voie « or » (gold open access) qui concerne les publi­ca­tions — essen­tiel­le­ment les revues à comité de lec­ture, et la voie « verte » (green open access) qui désigne l’auto-archivage par les cher­cheurs eux-​mêmes des ver­sion pré-​prints de leurs articles. Deux inter­ro­ga­tions sont régu­liè­re­ment sou­le­vées à ce pro­pos :
1. Le mou­ve­ment pour l’accès ouvert trouve son ori­gine et s’est mas­si­ve­ment déve­loppé au sein de dis­ci­plines scien­ti­fiques par­ti­cu­lière (sciences phy­siques, mathé­ma­tiques, bio­lo­gie et méde­cine). Est-​ce qu’il ne résulte pas d’un mode de com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique propre à ces dis­ci­plines qui ne convien­drait pas à d’autres ? L’open access est-​il un mode de déve­lop­pe­ment sou­te­nable pour les sciences humaines et sociales qui ont leur culture scien­ti­fique propre ?
2. Un cer­tain nombre d’observateurs opposent les voies « or » et » verte » de l’accès ouvert, les consi­dé­rant comme deux modèles alter­na­tifs parmi les­quels il fau­dra choi­sir. Com­ment faire son choix, quels sont les inté­rêts et les incon­vé­nients de l’une et de l’autre ?
On mon­trera à par­tir d’une ana­lyse de deux exemples fran­çais : le por­tail de revues en ligne de sciences humaines et sociales Revues​.org (200 revues en ligne) et l’archive ouverte HAL-​SHS (20 000 dépôts en texte inté­gral) qu’il est pos­sible d’apporter des réponses viables, concrètes et en acte, à ces deux ques­tions : d’un côté les modèles d’accès ouvert « or » et « vert » sont com­pa­tibles avec les sciences humaines et sociales, sous condi­tion d’adaptations. De l’autre, les deux voies ne doivent pas être conçues comme concur­rentes mais com­plé­men­taires, parce qu’elles répondent à des besoins très différents.

Sup­port de présentation

L’information scientifique en Sciences humaines et sociales : un angle mort?

« Eva­lua­tion et vali­da­tion de l’information sur Internet »

Jour­née d’étude des URFIST

31 jan­vier 2007, Paris

http://​urfis​tre​seau​.word​press​.com/


Les sciences humaines et sociales sont à un moment par­ti­cu­lier de leur his­toire. Tra­di­tion­nel­le­ment, le pro­ces­sus qui menait le lec­teur à la lit­té­ra­ture scien­ti­fique pas­sait par des cir­cuits très ver­ti­caux. Avec l’introduction d’Internet, c’est désor­mais une nébu­leuse d’autorités qui guide le lecteur.

Si ce n’est pas le far-​west sans foi ni loi que cer­tains annon­çaient à la fin du XXe siècle, force est de consta­ter que les tem­po­ra­li­tés et les auto­ri­tés s’y entre­choquent. Dans l’écosystème d’information scien­ti­fique tel qu’il est en train de se des­si­ner, un cer­tain nombre de chaî­nons sont dra­ma­ti­que­ment man­quants. Mal­gré une accé­lé­ra­tion récente de la mise en ligne de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, le cor­pus acces­sible reste par­tiel. La car­to­gra­phie de ces res­sources est, elle-​même, très lacu­naire. Les déten­teurs d’autorité qui ont un rôle de pres­crip­teur (enseignants-​chercheurs, biblio­thé­caires, libraires) sont confron­tés à une redé­fi­ni­tion si pro­fonde de para­digme qu’ils paraissent s’effacer devant la nou­velle donne. Les ins­tru­ments de repé­rage, de clas­se­ment et d’identification sont rares et incom­plets. Seuls semblent émer­ger les por­tails de conte­nus eux-​mêmes, alors que les réper­toires et les moteurs de recherche scien­ti­fiques res­tent marginaux.

La domi­na­tion de Google sur les usages est telle que le Page­Rank semble avoir rem­placé toute autre auto­rité. Les moteurs de recherche scien­ti­fiques peinent à per­cer dans les usages des cher­cheurs et des étudiants. Eux-​mêmes s’appuient sur des méthodes et des cor­pus qui ne sont, à l’heure actuelle, pas tota­le­ment satis­fai­sants. Il faut dire qu’en géné­ral leurs ambi­tions ne peuvent se confondre avec des mis­sions de ser­vice public. De plus, les bonnes volon­tés sont confron­tées à l’ampleur de la tâche et à la dif­fi­culté de construire des indi­ca­teurs signi­fiants. Les condi­tions de la cita­bi­lité ne sont pas réunies de façon tota­le­ment satis­fai­santes ; les mesures de fré­quen­ta­tion des sites scien­ti­fiques sont gar­dées secrètes, comme autant de secrets indus­triels ; l’usage des rétro­liens, qui pour­rait deve­nir un outil scien­ti­fique de pre­mier ordre, est menacé par le spamdexing.

Au fond, les pers­pec­tives d’avenir semblent devoir s’appuyer sur l’introduction de nou­veaux ins­tru­ments, l’émergence de nou­velles com­pé­tences et la mise en place de nou­velles formes éditoriales.

http://​urfis​tre​seau​.word​press​.com/​2​0​0​7​/​0​1​/​2​9​/​i​n​t​e​r​v​e​n​t​i​o​n​-​d​e​-​m​a​r​i​n​-​d​a​c​o​s​-​r​e​s​u​me/

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La «french touch» des archives ouvertes


Conférence de presse
La semaine der­nière, les repré­sen­tants des prin­ci­paux orga­nismes de recherche et de l’enseignement supé­rieur en France, on fait une confé­rence de presse pour pré­sen­ter la plate-​forme natio­nale d’archives ouvertes qu’ils sont en train de mettre en place. En fait, quand on creuse un peu, on se rend compte que ce n’est pas tel­le­ment la plate-​forme en soi qui est nou­velle (elle existe en effet depuis 2001), que le pro­to­cole d’accord, signé par tous, qui lui donne un sta­tut de plate-​forme natio­nale uni­fiée pour les archives ouvertes en France.

Ce pro­to­cole d’accord, et l’approche des archives ouvertes qu’il sou­tient, est très par­ti­cu­lier, et mérite quelque expli­ca­tion. Les bons connais­seurs de la ques­tion n’ont en effet pas man­qué de remar­quer à quel point le texte, mais sur­tout la notion même de plate-​forme natio­nale, est en déca­lage par rap­port à la réa­lité et au mode opé­ra­toire du mou­ve­ment à l’échelle inter­na­tio­nale. Comme on le voit écrit sou­vent, la notion d’archive ouverte signi­fie beau­coup de choses. His­to­ri­que­ment cepen­dant, elle est liée à l’implémentation d’un pro­to­cole d’interopérabilité per­met­tant à des dépôts locaux d’articles scien­ti­fiques d’être indexés par des moteurs spé­cia­li­sés indé­pen­dants de ces dépôts. L’objectif est la sim­pli­cité et la proxi­mité. Il s’agit, à l’origine du mou­ve­ment, de per­mettre à des acteurs proches des équipes de recherche, de mettre très sim­ple­ment et faci­le­ment à leur dis­po­si­tion des outils de mise à dis­po­si­tion des publi­ca­tions tout en satis­fai­sant à des cri­tères mini­maux de des­crip­tion de ces publi­ca­tions leur per­met­tant d’être faci­le­ment agré­gés au niveau d’outils de recherche et d’exploration d’information scien­ti­fique. Ce mou­ve­ment s’appuie donc sur une arti­cu­la­tion local-​global direc­te­ment congruente avec les pro­prié­tés de l’information numé­rique. Dans cette pers­pec­tive, on voit fleu­rir sur la sur­face de la pla­nète une mul­ti­pli­cité d’archives ouvertes basées sur la proxi­mité ins­ti­tu­tion­nelle (l’archive de telle ou telle uni­ver­sité, ou même de tel dépar­te­ment de telle ins­ti­tu­tion de recherche) ou dis­ci­pli­naire (en phy­sique des hautes éner­gies, en écono­mie, en sciences cog­ni­tives, etc.).

Ici, en France, les choses ne sont pas aussi simples. La pré­gnance d’une culture poli­tique idio­tique (atten­tion, je n’ai pas dit idiote), rend très dif­fi­cile le déve­lop­pe­ment et la péren­ni­sa­tion d’initiatives locales non relayées par le pou­voir cen­tral. On peut tou­jours s’agiter autour des slo­gans de la décon­cen­tra­tion, de la décen­tra­li­sa­tion, des pro­ces­sus de prise de déci­sion bottom-​up et de la gou­ver­nance res­pon­sable, la réa­lité quo­ti­dienne de l’exercice banal du pou­voir est encore essen­tiel­le­ment inverse : top-​down, cen­tra­lisé, cloi­sonné dans les limites d’une société de caste. Non pas que toute inno­va­tion en soit ban­nie. On pour­rait citer mille exemples de pro­jets inno­vants, venus des acteurs de ter­rain et ayant connu un cer­tain déve­lop­pe­ment. Ces pro­jets connaissent d’ailleurs sou­vent une cer­taine popu­la­rité : petits, mar­gi­naux, créa­tifs, ils sont sym­pa­thiques. Le drame vient après, lorsqu’il s’agit de gros­sir, d’avoir prise sur son contexte, lorsque l’innovation doit chan­ger véri­ta­ble­ment quelque chose dans son champ. A ce moment, la quasi-​totalité des pro­jets se heurte au mur en béton armé du conser­va­tisme et des posi­tions établies…et dépé­rit. Pour résu­mer un constat fait dans de nom­breux domaines, nous savons conce­voir des pro­jets inno­vants, nous savons faire per­du­rer des ins­ti­tu­tions, mais lorsqu’il s’agit que l’innovation ait prise sur l’institution et, pour le dire sim­ple­ment, la réforme, la bataille est très sou­vent perdue.

Ce pas­sage par lequel l’innovation pla­cée, du fait même de ses carac­té­ris­tiques, dans un sta­tut rela­ti­ve­ment mar­gi­nal prend une posi­tion plus cen­trale et change les choses, est très exac­te­ment ce qui est en train de se dérou­ler pour cette plate-​forme par­ti­cu­lière, mais aussi, plus géné­ra­le­ment pour le mou­ve­ment des archives ouvertes en France. La confé­rence de presse de la semaine der­nière, ne serait-​ce que pour sa mise en scène sym­bo­lique, à l’Académie des sciences au coeur du 6ème arron­dis­se­ment pari­sien avec son pro­to­cole de prise de parole, en est l’éclatante mani­fes­ta­tion. Et évidem­ment, pour en arri­ver là, c’est-à-dire un sou­tien offi­ciel des repré­sen­tants ins­ti­tu­tion­nels au mou­ve­ment, il a fallu le tein­ter for­te­ment de cette culture natio­nale cen­tra­li­sée si étran­gère en fait au mode d’organisation fédé­ra­tif des archives ouvertes dans le monde. Ce serait un bel exer­cice de socio­lo­gie poli­tique appli­quée que de prendre HAL pour objet d’étude et d’en décor­ti­quer les traits dis­tinc­tifs sous cet angle d’analyse ; comme un objet-​frontière, à l’interface entre des envi­ron­ne­ments hété­ro­gènes, ayant pour fonc­tion de résoudre une série de contra­dic­tions. Je n’ai mal­heu­reu­se­ment pas le temps de pous­ser cette ana­lyse ici, mais peux sim­ple­ment indi­quer des pistes, comme l’invention du « tam­pon » qui est propre à cette plate-​forme, véri­table coup de génie techno-​politique et qui méri­te­rait un article à lui tout seul.

Dire que le mou­ve­ment des archives ouvertes est aujourd’hui au point cri­tique de son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion, de son pas­sage de la mar­gi­na­lité à la cen­tra­lité et que HAL est l’outil de ce pas­sage en France n’est ni opti­miste ni pes­si­miste ; ni cri­tique ni favo­rable à l’égard de HAL. C’est sim­ple­ment dési­gner le lieu où vont s’exercer à par­tir de main­te­nant et de manière de plus en plus puis­sante les rap­ports de force entre des acteurs dif­fé­rents et par­fois oppo­sés, pour­sui­vant cha­cun des objec­tifs dis­cor­dants : cher­cheurs CNRS, uni­ver­si­taires, com­mu­nau­tés dis­ci­pli­naires, docu­men­ta­listes, admi­nis­tra­tifs et poli­tiques de la recherche (direc­tions de ministère/​CNRS/​ANR), direc­teurs d’établissement, res­pon­sables de labo­ra­toire, et je dois en oublier, tout le monde se retrouve dans HAL et cha­cun n’y voit évidem­ment qu’une par­tie de l’ensemble. Les choses auraient été évidem­ment dif­fé­rentes, les forces de pres­sion bien moins fortes dans une contexte natio­nal dif­fé­rent engen­drant plu­sieurs archives dis­sé­mi­nées à plu­sieurs endroits et plu­sieurs niveaux. Mais voilà, nous sommes en France, il ne sert à rien de s’en lamen­ter, nous ne pou­vions donc faire autre­ment que pro­duire une archive unique confor­mé­ment à notre génie natio­nal. Il est à cet égard très ins­truc­tif de lire le véri­table dia­logue de sourds qui a pu s’engager entre le bri­tan­nique (mais bon connais­seur des par­ti­cu­la­ri­tés fran­çaises) Ste­van Har­nad et Franck Laloe sur ce sujet. L’argument de la proxi­mité sur lequel Har­nad revient en per­ma­nence est sans doute valable un peu par­tout dans le monde ; il ne l’est cer­tai­ne­ment pas en France où nous avons besoin, pour des rai­sons socio­lo­giques et poli­tiques bien iden­ti­fiées, d’un lieu spec­ta­cu­laire unique où cha­cun vient se repré­sen­ter sa posi­tion dans la société (savante ici) .

On peut être cocar­dier, fier, comme on l’a sou­vent été, de ce que nous sommes et croire à l’excellence de notre modèle com­pa­ra­ti­ve­ment à ce qui se fait ailleurs dans le monde, sans voir qu’actuellement, la par­ti­cu­la­rité fran­çaise est plu­tôt un han­di­cap qu’autre chose. On peut aussi se haïr soi-​même et regret­ter de n’être pas né ailleurs, comme c’est aujourd’hui le cas pour beau­coup de gens de ma géné­ra­tion. On peut enfin accep­ter son héri­tage poli­tique et ten­ter de voir ce qu’on peut faire avec. Mettre en place l’archive com­mune n’est pas renon­cer à l’esprit des archives ouvertes, mais pla­cer son action dans un contexte donné de manière à lui don­ner prise. Reste à s’organiser.

Cré­dit Photo : Marin