Archives du mot-clé Digital Humanities

Humanités numériques et patrimoine

En com­pa­gnie d’Aurélien Berra et Bjorn-​Olav Dozo, je suis en train de rédi­ger un petit ouvrage de vul­ga­ri­sa­tion « Qu’est-ce que les Digi­tal Huma­ni­ties ? » pour Ope­nE­di­tion Press. Je publie­rai ici les pre­mières ver­sions des textes for­mant ma contri­bu­tion à cet ouvrage. N’hésitez pas à com­men­ter et cor­ri­ger, j’intégrerai les sug­ges­tions à la ver­sion défi­ni­tive du texte. Celui qui suit consti­tue un bout de cha­pitre consa­cré aux rela­tions entre les huma­ni­tés numé­riques et la société. Il traite de l’aspect patri­mo­nial. Le pro­chain trai­tera des appli­ca­tions indus­trielles en matière de trai­te­ment de l’information.

Lire la suite

Figures de la citoyenneté numérique

Modèle écono­mique, modèle écono­mique, modèle écono­mique. En ces temps de crise, la dimen­sion finan­cière et com­mer­ciale de la révo­lu­tion numé­rique foca­lise l’attention : les stra­té­gies de Google, Apple, Face­book, les pro­blèmes de reve­nus des indus­tries de contenu, les luttes sourdes entre opé­ra­teurs de télé­com­mu­ni­ca­tion, on ne parle que de cela. La révo­lu­tion numé­rique, c’est pour­tant bien autre chose ; elle est d’abord por­tée par tout un ensemble d’acteurs non mar­chands, enga­gés pour un déve­lop­pe­ment des usages citoyens sur les réseaux. J’ai eu la chance de faire récem­ment de belles ren­contres qui en sont des illus­tra­tions très diverses mais tou­jours passionnantes.

J’ai d’abord ren­con­tré Pas­cal, qui est conseiller en inser­tion à l’Ins­ti­tut Infor­ma­tique Sud Avey­ron : 2isa, à Mil­lau. Cet ins­ti­tut, asso­cia­tion à but non lucra­tif, a pour mis­sion de per­mettre aux per­sonnes han­di­ca­pées de béné­fi­cier d’une for­ma­tion aux métiers de l’informatique et de faci­li­ter à l’issue de leur cur­sus leur inser­tion pro­fes­sion­nelle. Pas­cal m’a expli­qué que la loi de 2003 qui avait durci les obli­ga­tions des entre­prises (et de l’Etat employeur) en matière de recru­te­ment des per­sonnes han­di­ca­pées avait beau­coup fait pour le déve­lop­pe­ment de son acti­vité. Son tra­vail consiste à accom­pa­gner les per­sonnes dans la construc­tion de leur pro­jet pro­fes­sion­nel et à mettre en place des par­te­na­riats avec des entre­prises par­tout en France (et bien­tôt en Europe semble-​t-​il). Il faut savoir qu’un bon nombre des per­sonnes qui sont accueillies à l’Institut viennent d’horizons très divers et ont déjà une expé­rience pro­fes­sion­nelle avant d’entamer leur formation.

Tech­ni­ciens réseaux, tech­ni­ciens de ges­tion de res­sources infor­ma­tiques, déve­lop­peurs ou même concep­teurs déve­lop­peurs de logi­ciels, ils pré­sentent sou­vent un pro­fil plus riche que d’autres du fait de la diver­sité des expé­riences qu’ils ont pu vivre au cours de leur vie, ainsi qu’une bonne dose d’engagement et de volonté car celle-​ci est de toute façon néces­saire pour rebon­dir après un « acci­dent de vie », quelle qu’en soit la nature, et faire repar­tir une vie pro­fes­sion­nelle sur des bases com­plè­te­ment nou­velles. Pas­cal m’a expli­qué pour finir que le recru­te­ment de per­sonnes han­di­ca­pés n’est pas aussi lourd pour une entre­prise qu’on le croit sou­vent. Il existe d’ailleurs des sou­tiens finan­ciers s’il est besoin de conce­voir un poste de tra­vail adapté. Si cer­tains lec­teurs de Blogo Nume­ri­cus sont inté­res­sés, que ce soit pour une entre­prise ou une admi­nis­tra­tion publique, il est pos­sible d’accueillir des sta­giaires de fin de cur­sus, ou de recru­ter direc­te­ment.

Plus récem­ment, j’ai été invité par Théo à par­ti­ci­per à un forum qu’il orga­ni­sait à Lau­sanne sur la citoyen­neté numé­rique. Théo est un gar­çon incroyable, animé par une éner­gie et un enthou­siasme assez com­mu­ni­ca­tifs. Il pré­side la fon­da­tion Ynter​net​.org qui est enga­gée dans mille et un pro­jets de déve­lop­pe­ment des usages citoyens des tech­no­lo­gies de l’information : il s’agit de construire des centre de for­ma­tion en Afrique et par­tout dans le monde, de mettre en place des pla­te­formes de e-​learning ou des cur­sus de for­ma­tion aux usages des nou­velles tech­no­lo­gies, ou encore de déve­lop­per les eport­fo­lio. J’ai été invité dans sa « mai­son com­mu­nau­taire » magni­fi­que­ment située dans les coteaux qui donnent sur le lac à quelques kilo­mètres de Lau­sanne. Mai­son « com­mu­nau­taire » parce qu’outre son appar­te­ment fami­lial, il y a logé les bureaux de la fon­da­tion adjoints de plu­sieurs chambres d’amis rece­vant en per­ma­nence sala­riés de l’association en télé­tra­vail et membres de réseaux par­te­naires. Bref, une ruche hyper-​active où l’on croise ces citoyens du Réseau qui donnent une autre visage à la révo­lu­tion numé­rique. J’ai ainsi eu l’occasion de dis­cu­ter lon­gue­ment avec Rémi, de Tours, qui est engagé dans un pro­jet de réa­li­sa­tion d’une pla­te­forme com­mu­nau­taire de for­ma­tion et de res­sources pour des réseaux d’agriculteurs bio en vente directe. J’y ai aussi croisé Flo­rence Devouard, l’ancienne pré­si­dente de la fon­da­tion Wiki­mé­dia, invi­tée en tant que key­note spea­ker du forum, mais avec qui je n’ai mal­heu­reu­se­ment pas eu l’occasion de dis­cu­ter. J’ai en revanche lon­gue­ment parlé de « cyber-​bullying » avec des uni­ver­si­taires de Coim­bra au Por­tu­gal engagé dans un pro­jet euro­péen sur ce thème.

Au cours du forum, je par­ti­ci­pais à une table-​ronde sur les ques­tions de res­pon­sa­bi­lité citoyenne des jour­na­listes et des blo­gueurs. Cela m’a donné l’occasion de ren­con­trer Samuel Dix­neuf, alias @Heraclite sur Twit­ter, rédac­teur en chef du Bon­dy­blog et jour­na­liste à Média­part. Longue dis­cus­sion à la tri­bune et dans les cou­loirs sur les notions d’espace public et de blo­go­sphère. Tan­dis que de mon côté je défen­dais l’idée du web­mestre, du blo­gueur, du jour­na­liste comme légis­la­teur d’un petit espace public construit autour du dis­po­si­tif de com­mu­ni­ca­tion dont il a la res­pon­sa­bi­lité — j’ai pré­senté Solon comme le pre­mier des com­mu­nity mana­gers — Raphaël Rous­seau pro­po­sait d’adjoindre une dimen­sion péda­go­gique à ces rôles. Il y eut un moment assez magique au cours de cette table-​ronde, lorsque Théo a demandé impromptu à son com­mu­nity mana­ger, Dushan Jan­cik en l’occurrence, de défi­nir son métier. Confronté à la dif­fi­culté de devoir répondre spon­ta­né­ment sans pré­pa­ra­tion, Dushan en a donné une très belle repré­sen­ta­tion il me semble : pour lui, le rôle du com­mu­nity mana­ger est d’abord de tra­vailler pour per­mettre aux voix faibles, à ceux qui ne s’expriment pas faci­le­ment et qui res­tent en retrait, de par­ti­ci­per d’avantage au débat ou à la vie de la com­mu­nauté. J’ai beau­coup appré­cié cette approche redis­tri­bu­trice de la parole qui me semble en effet essen­tielle. C’est pour moi tout sim­ple­ment une approche civi­li­sa­trice qui n’entérine pas la loi du plus fort (du plus visible, de la plus grande gueule, du mieux doté) au sein des espaces publics numé­riques et per­met à tous de prendre la parole, même ceux pour qui ce n’est pas facile. Il y a d’ailleurs une par­faite conti­nuité de vue entre cette concep­tion du com­mu­nity mana­ger, celle qui lui donne un rôle de péda­gogue ou de for­ma­teur et celle qui en fait un légis­la­teur solo­nien (quelqu’un a jus­te­ment fait remar­quer que Solon en établis­sant les ins­ti­tu­tions de la démo­cra­tie athé­nienne avait donné la parole à ses concitoyens).

Je fini­rai en disant que Théo, Raphaël et Samuel sont en train de pré­pa­rer un ouvrage col­lec­tif inti­tulé Citoyens du Net, pra­tiques res­pon­sables sur Inter­net au tra­vail, à l’école, en famille.… Je suis assez fier que mon billet « Habi­ter Genève » y soit publié, ainsi que les deux autres textes lau­réats du concours orga­nisé à cette occa­sion. Je vous incite d’ailleurs à les lire : » Lettre d’une neti­zen en 2025″ et «  Soi­rée angois­sante d’un citoyen du numé­rique  ».


Neti­zen­ship
envoyé par Kaos-​movies. — Décou­vrez les der­nières ten­dances en vidéo.

PizzaWeb. Garderons-​nous le mot « crowdsourcing » dans notre langue ?

Magnetic Poetry, par Surreal Muse, licence CC

Magne­tic Poe­try, par Sur­real Muse, licence CC

L’arrivée du mot care dans le dis­cours du Parti socia­liste fran­çais m’a étonné et inquiété par sa forme. La force de légi­ti­ma­tion du voca­bu­laire anglais semble n’avoir plus de limite. Or, les acteurs du numé­rique ont un voca­bu­laire for­te­ment anglo­phone. Par­fois, c’est logique, et je ne fais pas par­tie des gens mar­qués par un com­plexe obsi­dio­nal dans le domaine lin­guis­tique. J’aime bien me repré­sen­ter la langue fran­çaise comme la table d’un grand ban­quet, auquel sont conviés les génies des langues de tous les pays du monde, de pizza à Web, de même que res­tau­rant est un mot fran­çais qui a dépassé nos fron­tières lin­guis­tiques. Mais, trop sou­vent, nous uti­li­sons des termes anglais sans choix, par défaut, par iner­tie ou, plus pré­ci­sé­ment, par inca­pa­cité à réagir au flot de nou­veau­tés. Il est donc inté­res­sant de se pen­cher, de temps en temps, sur cette question.

J’avais com­mencé un tra­vail de réflexion ter­mi­no­lo­gique sur les mots tour­nant autour des blogs (Do you speak blog?). Je crois que nous devrions prendre le temps de nous arrê­ter un moment de temps en temps, pour nous regar­der, nous écou­ter et nous lire en train de par­ler, écrire et pen­ser. Il ne s’agit pas de contrer l’influence anglo-​américaine, mais de tra­vailler en conscience, avec une boîte à outils concep­tuelle et tech­nique fine, assu­mée et précise.

Crowd­sour­cing

Dif­fi­cile à pro­non­cer cor­rec­te­ment en fran­çais, ce mot décrit un phé­no­mène majeur du Web. Puis­sant et pré­cis, sa sono­rité me semble un véri­table obs­tacle à sa trans­po­si­tion en fran­çais. La notice Wiki­pe­dia fran­çaise pro­pose « appro­vi­sion­ne­ment par la foule », « impar­ti­tion à grande échelle », « exter­na­li­sa­tion à grande échelle ». Tout ceci me paraît dif­fi­cile à mettre en oeuvre.

Pro­po­si­tion : enri­chis­se­ment collaboratif.

Com­mu­nity manager

Défi­nit par l’APEC comme celui qui « a pour mis­sion de fédé­rer les inter­nautes via les pla­te­formes inter­net autour de pôles d’intérêts com­muns (marque, pro­duits, valeurs…), d’animer et de faire res­pec­ter les règles éthiques de la com­mu­nauté ». On uti­lise par­fois ani­ma­teur de com­mu­nau­tés web, ou ges­tion­naire de com­mu­nau­tés. On a pro­posé «  atta­ché de web  », mais je trouve que cela relie trop à la com­mu­ni­ca­tion. Le mot « com­mu­nauté web » a beau­coup de sens, et je crois qu’il fau­drait par­ve­nir à le conser­ver. Ges­tion­naire fait pen­ser à l’administration, ani­ma­teur asso­cie peut-​être trop à l’animateur de colo­nies de vacances. Mais, à tout prendre, je pré­fère un ani­ma­teur à un ges­tion­naire, et un mot peut avoir plu­sieurs conno­ta­tions. Bien sou­vent, il s’agit d’un modé­ra­teur de com­mu­nauté, mais il joue un rôle bien plus large, car c’est véri­ta­ble­ment quelqu’un qui accueille, qui dit aux nou­veaux venus : « sentez-​vous chez vous », qui encou­rage la prise de parole et l’expression. C’est quelqu’un qui donne envie de tra­vailler ensemble, qui donne du sens col­lec­tif à l’apparent désordre des indi­vi­dua­li­tés ; c’est aussi un pas­seur, c’est-à-dire quelqu’un qui trans­met aux pla­te­formes la situa­tion de la « com­mu­nauté », et qui trans­met, dans l’autre sens, les règles et capa­ci­tés de la pla­te­forme au ser­vice de la com­mu­nauté. De ce point de vue, c’est un inter­ces­seur, un média­teur. C’est quelqu’un qui est « chargé des gens », si on peut se per­mettre une telle expres­sion. Le média­teur est, au fond, le meilleur terme, mais il est uti­lisé en France pour dési­gner les per­sonnes qui font de la média­tion sociale, dans les popu­la­tions défa­vo­ri­sées, et pour rece­voir les plaintes et com­plaintes des lec­teurs d’un jour­nal ou des télé­spec­ta­teurs d’une chaine de télévision…

Pro­po­si­tion : chargé de média­tion pour com­mu­nauté web.

Digi­tal evangelist

En France, les « évan­gé­listes numé­riques » risquent de pas­ser pour les têtes de ponts de sectes. La conno­ta­tion reli­gieuse est dif­fi­cile à accep­ter dans notre concep­tion laïque, et la langue s’en fait le por­teur. Pire, ce sont bien sou­vent des « Chief evan­ge­list » qui sont dési­gnés comme tels avec une mis­sion d’évangélisation des foules à un pro­duit par­ti­cu­lier, c’est-à-dire des VRP de luxe. Dans cette der­nière expres­sion « chef » a rem­placé « digi­tal », ce qui ajoute à la dimen­sion mar­ken­ting moderne, quel que soit le « pro­duit », quel que soit le sec­teur. On entend par­fois égale­ment « Digi­tal acti­vist », qui a perdu la conno­ta­tion reli­gieuse, mais qui risque d’affoler les médias, tou­jours enclins à consi­dé­rer que les hackers, pour ne pas dire les ter­ro­ristes du 3e mil­lé­naire, sont au coin de la rue. Les dits hackers ne sont pour­tant pas des pirates, mais c’est ainsi que le mot a été tra­duit. Un bon exemple d’adoption d’un terme anglais, avec per­ver­sion de son sens au moment du pas­sage de la frontière…Pour ceux qui ont inlas­sa­ble­ment dif­fusé et défendu des idées nou­velles qui ont fini par l’emporter, l’université fran­çais uti­lise volon­tiers le terme de pion­niers. Cela élimine la dimen­sion sociale, avec la force de convic­tion du por­teur de la « bonne parole », mais per­met de main­te­nir l’idée d’une conquête nécessaire.

Pro­po­si­tion : pion­niers du numérique.

Early adop­ters

Les « pre­miers adop­tants » sont une tra­duc­tion mot à mot, assez lourde, mais tech­ni­que­ment exploi­table. Je lui pré­fère primo-​adoptants, parce que ça m’amuse d’utiliser la même racine que les primo-​arrivants, ces immi­grés venant d’arriver dans leur nou­veau pays d’adoption, qui sont en géné­ral en situa­tion très dif­fi­cile, ayant à acqué­rir de nou­veaux repères lin­guis­tiques, cultu­rels et même écono­miques. La notion d’early adop­ters a égale­ment une conno­ta­tion sup­plé­men­taire: ce sont des éclai­reurs, cer­tains diraient des influen­ceurs, par leur rôle de défri­cheurs de nou­veaux usages numé­riques, qui servent ensuite de modèle et d’exemples. Comme nous sommes dans une société de consom­ma­tion, il y a sou­vent confu­sion entre les ama­teurs de gad­gets qui font pro­ces­sion le matin dans un i–maga­sin le jour de la sor­tie du der­nier i–gad­get pour lequel roulent les i–médias.

Propositions :

1) primo-​adoptants : pour ceux qui explorent les usages pos­sibles du numé­rique, même sans marque, même obs­cur, même sans grade.

2) gad­gé­to­philes (ou vic­times des gad­gets) : pour ceux qui ont une oreillette blue­tooth même quand ils ne télé­phonent pas et ne font pas des tra­vaux manuels (res­pect) ou pour ceux qui ont un bud­get d’i–acqui­si­tion de i–maté­riel supé­rieur à leur bud­get lec­ture. Ben quoi, je ne suis pas en train de rédi­ger le Petit Robert, j’ai bien le droit de mani­fes­ter un petit peu de sub­jec­ti­vité, non?

Hackers

Ce ne sont pas des pirates. Les pirates de jeux vidéos crackent des logi­ciels, ils ne les hackent pas. Les hackers sont des bidouilleurs, sou­vent géniaux, au moins astu­cieux. Ce sont les gens qui, au XXIe siècle, s’amusent à com­prendre com­ment ça marche, de la même manière que mon grand-​père répa­rait sa mois­son­neuse bat­teuse lui-​même dans les années 1950 (véri­dique). Il y a des hackers sym­pas, d’autres anti­pa­thiques. Les pre­miers conti­nuent à par­ler un lan­gage humain arti­culé. Les autres ont mis en place une stra­té­gie tech­no­cra­tique comme une autre, qui est la consti­tu­tion d’une fron­tière lin­guis­tique entre eux et le reste du monde. Les hackers seront les résis­tants de demain. Lors de la deuxième guerre mon­diale, pour résis­ter au nazisme, il fal­lait du cou­rage, des convic­tions, et savoir uti­li­ser des armes à feu ou les armes à mots. Dans le XXIe siècle, le réseau aura besoin de per­sonnes armées, s’il fal­lait contrer une avan­cée tota­li­taire. Cela dit, il n’est pas néces­saire d’être un hacker pour être res­pec­table… il y a d’ailleurs très peu de vrais hackers. Je n’en connais qu’une poi­gnée. Je crains que leur pro­po­ser le mot « bidouilleurs » ne leur plaise guère, alors que, pour moi, c’est très noble, au sens que donne Tris­tan Nitot à la bidouilla­bi­lité. C’est vrai que bidouille fait un peu pen­ser aux Bido­chons et à l’andouille, toutes choses très fran­çaises, mais il me semble pos­sible de rendre ses lettres de noblesse à ce terme.

Pro­po­si­tion : bidouilleurs de génie.

Hacka­bi­lity

Pro­po­si­tion : bidouilla­bi­lité.

Défi­ni­tion com­plète par Tris­tan Nitot de bidouilla­bii­lité : Bidouilla­bi­lité nom fémi­nin, tra­duc­tion du terme anglais Hacka­bi­lity. Capa­cité – pour un objet tech­nique ou un outil – à être détourné de sa voca­tion ini­tiale en vue d’essayer de lui trou­ver de nou­veaux usages. Se dit d’un sys­tème dont on peut obser­ver le fonc­tion­ne­ment interne pour le com­prendre, en vue de le modi­fier. Issu du terme anglais Hacker qui a donné hacka­bi­lity, qu’il ne faut pas prendre au sens de pirate infor­ma­tique (abus de lan­gage récent, sur­tout dans les médias). La bidouilla­bi­lité ne tient pas compte de la léga­lité de la démarche : quand on détourne l’usage d’un sys­tème tech­nique de façon créa­tive, c’est démon­trer sa bidouilla­bi­lité, que la démarche soit légale ou pas. Voir aussi le Jar­gon file : The mea­ning of Hack, qui défi­nit le hack comme étant « une démons­tra­tion de créa­ti­vité intelligente ».

Free­mium

Ce terme désigne un modèle écono­mique asso­ciant une offre gra­tuite, en libre accès, et une offre « Pre­mium », haut de gamme, en accès payant (décou­vrant que Wiki­pe­dia ne conte­nait pas ce mot, j’ai créé la notice, à vous de l’enrichir : http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​F​r​e​e​m​ium). Cette contrac­tion entre gra­tuit et pre­mium, dont la langue anglaise a le secret, pour ne pas dire le génie, aura du mal à être sup­plan­tée par Gra­tuit­mium ou « Gra­tuit pour tous, payant pour la ver­sion maxi-​luxe », Gra­tos­pour­tous­Payant­pour­le­sautres, ou toute autre inven­tion. Free est un mot simple et com­pris par tous. Free­mium a une ter­mi­nai­son latine, par ailleurs, qui devrait le confor­ter. Bref, en un mot comme en 100, je pro­pose donc de conser­ver le mot original.

Pro­po­si­tion : Free­mium.

Digi­tal humanities

Stra­té­gi­que­ment, il me parais­sait impor­tant de rédi­ger un Mani­feste des Digi­tal huma­ni­ties incluant ce terme en anglais (ver­sion anglaise du Mani­feste, pour les curieux), pour construire une com­mu­nauté s’inscrivant direc­te­ment dans un mou­ve­ment inter­na­tio­nal au sein duquel nous ne serons ni sui­veurs ni copieurs, mais dont nous serons membres à part entière. Cela était fait, il paraît évident que nous pour­rons pro­chai­ne­ment uti­li­ser Huma­ni­tés numé­riques. D’ici-là, je crois qu’une réflexion sur le fatras de termes dési­gnant nos dis­ci­plines s’imposera : Lettres, Arts, Sciences humaines, Sciences sociales, Sciences humaines et sociales… n’en jetez plus! Huma­ni­tés pour­rait prendre un sens neuf, en recou­vrant l’ensemble des dis­ci­plines citées, sans exclu­sive. Cela nous offri­rait plus de force, en tant que groupe s’étant donné l’homme pour objet d’étude, que ce soit à tra­vers la façon dont il se meut en société, la façon dont il crée ou dont il use de lan­gages. Ma convic­tion est que nous pour­rions ainsi dépous­sié­rer les huma­ni­tés et leur confé­rer noblesse et glo­ba­lité, en les redé­fi­nis­sant. Ce devrait être l’objet d’un futur billet, mais je pro­pose donc comme tra­duc­tion, pour bien­tôt, huma­ni­tés numé­riques. Le terme a donné son titre à un livre publié aux éditions Lavoi­sier. Pierre Mou­nier et moi-​même avions signé un cha­pitre de ce livre. Mais, rece­vant le contrat envoyé par l’éditeur, nous avons décou­vert qu’il exi­geait une ces­sion exclu­sive de nos droits sur ce texte, nous inter­di­sant expli­ci­te­ment de le dépo­ser dans une archive ouverte, refu­sant même de négo­cier une période de bar­rière mobile… Nous avons donc refusé la publi­ca­tion de ce cha­pitre, qui a été trans­formé par l’éditeur en page blanche. Nous l’avons ensuite publié dans la revue Com­mu­ni­ca­tion & lan­gage : « Sciences et société en inter­ac­tion sur Inter­net. Éléments pour une his­toire de l’édition élec­tro­nique en sciences humaines et sociales ». Il est dis­po­nible pour les abon­nés chez l’éditeur. Il est égale­ment dis­po­nible sur HAL : http://​archi​ve​sic​.ccsd​.cnrs​.fr/​s​i​c​_​0​0​4​3​9​8​2​8​/​fr/

Pro­po­si­tion : huma­ni­tés numériques.

Socio-​informatique des controverses

Socio-informatique et argumentation

Socio-​informatique et argumentation

L’analyse de grands cor­pus évolu­tifs et la socio-​informatique des contro­verses : de Pros­pero à Marloweb

Sémi­naire « Digi­tal huma­ni­ties » animé par Marin Dacos et Pierre Mounier

Mer­credi 24 mars 2010 — École des hautes études en sciences sociales, EHESS — 96 Bd Ras­pail, 75006 Paris - Salle informatique

Fran­cis Chateauraynaud

Direc­teur d’études à l’EHESS — GSPR

Jos­quin Debaz

Cher­cheur au GSPR

A par­tir de tra­vaux déve­lop­pés depuis le milieu des années 1990 à la croi­sée de la socio­lo­gie et de l’informatique, cette séance du sémi­naire exa­mi­nera des méthodes et des pro­cé­dures uti­li­sées pour l’analyse de dos­siers com­plexes sai­sis comme autant de grands cor­pus évolu­tifs, for­més de textes numé­ri­sés. La pre­mière par­tie de la séance revien­dra sur la genèse des outils pla­cés au cœur de la suite logi­cielle Prospéro-​Marlowe-​Tirésias tout en les situant dans le champ des outils d’analyse infor­ma­ti­sée pour les SHS. La deuxième par­tie sera consa­crée à une démons­tra­tion réa­li­sée sur plu­sieurs cor­pus de façon à expli­ci­ter un cer­tain nombre de concepts et de pro­to­coles. Bien que for­te­ment orien­tés vers les objets de la socio­lo­gie des contro­verses et des conflits, ces outils peuvent trou­ver des appli­ca­tions sur des cor­pus très dif­fé­rents, et à ce titre devraient inté­res­ser la plu­part des dis­ci­plines des sciences sociales. Enfin, la troi­sième par­tie pren­dra la forme d’un tra­vail d’enquête col­la­bo­ra­tive sur un dos­sier choisi par les par­ti­ci­pants. Les dis­cus­sions qui ne man­que­ront pas de sur­gir per­met­tront d’examiner col­lec­ti­ve­ment les condi­tions dans les­quelles ce type d’approche peut s’insérer dans le mou­ve­ment plus géné­ral des « digi­tal huma­ni­ties » et entrer en inter­ac­tion avec de mul­tiples formes d’archivages et de trai­te­ments numériques.

La socio-​informatique des contro­verses a depuis l’automne 2009 son car­net de recherche surhypo​theses​.orghttp://​socioargu​.hypo​theses​.org/

On y trou­vera des billets métho­do­lo­giques des­ti­nés à accom­pa­gner des recherches col­lec­tives et à ali­men­ter les dis­cus­sions, ainsi que de mul­tiples sources et réfé­rences rela­tives aux logi­ciels uti­li­sés et à leurs grandes applications.

Ins­crip­tion

En rai­son du nombre limité de places, ce sémi­naire se déroule sur ins­crip­tion. Pour s’inscrire à cette séance, écrire à marin.​dacos@​ehess.​fr et pierre.​mounier@​ehess.​fr

Digital communities and scholarly collaboration

J’ai assisté la semaine der­nière au sémi­naire « tech­nique de publi­ca­tion élec­tro­nique » orga­nisé par le Ser­vice édito­rial et Publi­ca­tion élec­tro­nique de l’IRHT. Pour cette séance, c’est Paul Spence du Cen­ter for Com­pu­ting in the Huma­ni­ties (CCH) du King’s Col­lege qui pré­sen­tait un exposé sur « com­mu­nau­tés numé­riques et col­la­bo­ra­tion savante ». Voici un état brut de mes notes :

Le CCH cor­res­pond à un modèle de « digi­tal huma­ni­ties » dont la recon­nais­sance en Angle­terre est aussi pro­blé­ma­tique qu’en France. L’idée la plus impor­tante est qu’il s’agit d’un « dépar­te­ment » dans la School of Arts and Huma­ni­ties. Ce n’est pas un centre tech­nique, mais un vrai dépar­te­ment qui donne des cours en licence, mas­ter et depuis récem­ment, un doc­to­rat en digi­tal huma­ni­ties. Au niveau de la recherche, plus de 40 pro­jets sont en cours, en col­la­bo­ra­tion avec des par­te­naires. Leur stra­té­gie consiste à être bien classé dans le sys­tème d’évaluation de la recherche bri­tan­nique (RAE).

Le CCH se posi­tionne à l’intersection des dis­ci­plines des huma­ni­tés et des tech­no­lo­gies numé­riques pour le déve­lop­pe­ment de pro­jets spé­ci­fiques. Ce dépar­te­ment ne se défi­nit donc pas comme une infra­struc­tures numé­rique, mais tra­vaille avec elles.

Leurs pro­jets : des éditions cri­tiques, de som­maires, de fac­si­mile, de la modé­li­sa­tion géo­spa­tiale, des pro­jets de visua­li­sa­tion 3D, des cata­logues, des modèles rela­tion­nels et ontologiques.

Ils tra­vaillent sur le prin­cipe que les pro­jets numé­riques sont chers à mener à bien : cela implique la stan­dar­di­sa­tion et la réuti­li­sa­tion des don­nées, mais aussi des modèles, des tech­niques et des outils.

Ils tra­vaillent beau­coup avec TEI, mais ce qui est sur­tout inté­res­sant, ce sont les ini­tia­tives de per­son­na­li­sa­tion de la TEI pour des usages par­ti­cu­liers et des com­mu­nau­tés par­ti­cu­lières, comme Epi­doc pour l’épigraphie. Cet exemple est inté­res­sant pour P. Spence car c’est une com­mu­nauté qui tra­vaille bien ensemble, com­mu­nique par blogs et wikis, et uti­lise les stan­dards en se les appropriant.

Ensuite, P. Spence pré­sente le pro­jet : Fine Rolls of Henry III. Dans ce pro­jet, l’encodage en TEI n’est pas suf­fi­sant. Ils sou­haitent en par­ti­cu­lier tra­vailler avec des listes d’autorité de per­sonnes et de lieux et déter­mi­ner des rela­tions entre les enti­tés. Cela les a conduit a tra­vailler avec du rdf asso­cié à l’encodage TEI. Le pro­jet repose sur une trans­for­ma­tion xslt du docu­ment TEI pour nour­rir une onto­lo­gie rdf. On découvre à cette occa­sion que tout un ensemble de nou­velles visua­li­sa­tions des rela­tions patro­nymes et topo­nymes (sur carte par exemple) deviennent pos­sibles et utiles pour les chercheurs.

Il pré­sente ensuite le Gas­con Rolls Pro­ject. Il s’agit d’un pro­jet de numé­ri­sa­tion de manus­crits de la chan­cel­le­rie anglaise du duché d’Aquitaine (XIV-​XV). Tout un tra­vail est en train d’être fait sur le work­flow pour les cher­cheurs : sur la manière d’encoder en TEI et de nour­rir paral­lè­le­ment une onto­lo­gie : ils uti­lisent EATS (Entity Autho­rity Tool Set), un outil déve­loppé par le New Zea­land elec­tro­nic text cen­ter. EATS uti­lise son propre modèle d’entités, mais les don­nées peuvent être expor­tées vers d’autres modèles.

De manière géné­rale, le CCH doit répondre à une demande de mutua­li­sa­tion de ses outils pour que d’autres équipes puissent les utiliser.

Le pro­jet TEXTvre (basé sur Text­grid) tente de répondre à cet objec­tif : il s’agit d’un envi­ron­ne­ment d’encodage plus géné­rique pour tous type de projets

Autre voie pos­sible : « Anglo-​saxon clus­ter » : pro­pose d’intégrer ou de mettre en rela­tion plu­sieurs (4) pro­jets de numé­ri­sa­tion qui ont été réa­li­sés de manière indé­pen­dante. L’idée est de mettre en rela­tion les enti­tés dans cha­cun d’eux et de voir les cor­res­pon­dances pos­sibles. Les ques­tions se posent de mettre en rela­tion les don­nées et/​ou les fonc­tion­na­li­tés. C’est en tout cas le point de départ d’un mou­ve­ment vers « un point d’entrée unique pour les diverses res­sources médié­vales numériques ».

En effet, on parle de digi­tal huma­ni­ties, de stan­dards comme TEI pour échan­ger des don­nées. Mais dans les huma­ni­tés, dans la pra­tique, on ne le fait pas vrai­ment. Il y a des rai­sons, de cultures dis­ci­pli­naires par exemple. Anglo-​saxon Pro­ject vise à avan­cer sur ce point. Cela devrait aussi pas­ser par la publi­ca­tion de réfé­ren­tiels, de gui­de­lines, etc. Un dia­logue est engagé avec l’initiative de la Char­ters Enco­ding Ini­tia­tive (une TEI pour l’édition diplomatique).

Conclu­sion : en ce moment au Royaume-​Uni il y a une pres­sion sur les huma­ni­tés pour être évaluées en terme d’ »impact ». C’est aussi une pres­sion pour qu’il y ait un retour vers le grand public. Même s’il faut résis­ter aux torts que cette injonc­tion pour­rait por­ter à la tra­di­tion de rigueur intel­lec­tuelle que porte la tra­di­tion des huma­ni­tés, il est pos­sible de faire quelque chose en ce sens.

La dis­cus­sion porte sur trois aspects :

  1. La ques­tion se pose du niveau de per­son­na­li­sa­tion per­ti­nent pour la TEI. Jusqu’à pré­sent par exemple, la CEI est plu­tôt dans une impasse, sans doute par volonté de trop grande généricité.
  2. L’aspect très inté­res­sant, c’est le déve­lop­pe­ment d’ontologies qui, contrai­re­ment aux index clas­siques, sont indé­pen­dants (mais nour­ris par) des docu­ments. Ces onto­lo­gies pro­mettent d’être des outils de recherche beau­coup plus puis­sants et c’est vrai que les pro­jets sont encore bal­bu­tiants dans le domaine. On en est au point où on sait faire des éditions élec­tro­niques en TEI. La construc­tion d’ontologies sur la base de listes d’autorités est sans doute le pro­chain défi.
  3. Une par­tie de la dis­cus­sion porte sur l’appropriation des méthodes et des outils par les cher­cheurs. De manière éton­nante, le CCH ne semble pas tra­vailler sur une base régu­lière avec Claire War­wick du Depart­ment of Infor­ma­tion Stu­dies à l” Uni­ver­sity Col­lege Lon­don et direc­trice de l’UCL Centre for Digi­tal Huma­ni­ties.
    Cette ques­tion ne semble donc pas au coeur des pré­oc­cu­pa­tions du CCH

Retour sur 40 ans de relations entre sciences humaines et informatique

Digi­tal humanities

Pierre vient de publier sur L’édition élec­tro­nique ouverte le résumé, le sup­port de pré­sen­ta­tion et les notes prises lors du sémi­naire que nous ani­mons sur les Digi­tal huma­ni­ties à l’EHESS. Il y a même l’enregistrement audio. [EDIT] Euh… en fait, j’ai fait une fausse manoeuvre, et il fau­dra patien­ter un peu que nous réta­blis­sions le fichier audio avant de pou­voir l’écouter…[/EDIT]

Dans le cadre du sémi­naire Digi­tal Huma­ni­ties : les trans­for­ma­tions numé­riques du rap­port aux savoirs, nous avons reçu le 16 décembre der­nier Lou Bur­nard, qui est direc­teur de l’Information and sup­port group des Oxford Uni­ver­sity Com­pu­ting Ser­vices. Figure impor­tante de la com­mu­nauté TEI, il est co-​éditeur des Gui­de­lines for Elec­tro­nic Text Enco­ding and Inter­change et par­ti­cipe aux tra­vaux du Bri­tish Natio­nal Cor­pus. Il tra­vaille depuis cette année à temps par­tiel pour le TGE Adonis.

Résumé de la communication

Les sciences humaines sont en train de vivre un tour­nant majeur en inté­grant de manière de plus en plus étroite l’usage des tech­no­lo­gies numé­riques dans leurs pra­tiques de recherche. Cette évolu­tion est pour­tant en marche depuis plu­sieurs décen­nies, avec, dès les années 60, la réa­li­sa­tion de l’index Tho­mis­ti­cus par Roberto Busa. Dans son inter­ven­tion, Lou Bur­nard revient sur cette évolu­tion his­to­rique qu’il pro­pose d’analyser sui­vant une struc­tu­ra­tion en trois périodes : Lite­rary & lin­guis­tic com­pu­ting, Huma­ni­ties com­pu­ting et enfin Digi­tal huma­ni­ties. Ces trois moments peuvent être iden­ti­fiés comme trois pistes et posi­tion­ne­ments dif­fé­rents dans la manière d’explorer les rela­tions entre sciences humaines et informatique.

La suite sur L’édition élec­tro­nique ouverte.

Publications en accès libre en sciences humaines et sociales : les exemples de Revues​.org et de HAL-​SHS

Open access logo

Je suis invité demain à inter­ve­nir dans le col­loque sur « Les sciences humaines et le patri­moine cultu­rel à l’ère digi­tale » qu’organise l’Institut His­to­rique Alle­mand à Paris. Voici mon résumé et mon sup­port de présentation

Résumé

On dis­tingue habi­tuel­le­ment deux voies au sein du mou­ve­ment pour l’accès ouvert aux résul­tats de la recherche : la voie « or » (gold open access) qui concerne les publi­ca­tions — essen­tiel­le­ment les revues à comité de lec­ture, et la voie « verte » (green open access) qui désigne l’auto-archivage par les cher­cheurs eux-​mêmes des ver­sion pré-​prints de leurs articles. Deux inter­ro­ga­tions sont régu­liè­re­ment sou­le­vées à ce pro­pos :
1. Le mou­ve­ment pour l’accès ouvert trouve son ori­gine et s’est mas­si­ve­ment déve­loppé au sein de dis­ci­plines scien­ti­fiques par­ti­cu­lière (sciences phy­siques, mathé­ma­tiques, bio­lo­gie et méde­cine). Est-​ce qu’il ne résulte pas d’un mode de com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique propre à ces dis­ci­plines qui ne convien­drait pas à d’autres ? L’open access est-​il un mode de déve­lop­pe­ment sou­te­nable pour les sciences humaines et sociales qui ont leur culture scien­ti­fique propre ?
2. Un cer­tain nombre d’observateurs opposent les voies « or » et » verte » de l’accès ouvert, les consi­dé­rant comme deux modèles alter­na­tifs parmi les­quels il fau­dra choi­sir. Com­ment faire son choix, quels sont les inté­rêts et les incon­vé­nients de l’une et de l’autre ?
On mon­trera à par­tir d’une ana­lyse de deux exemples fran­çais : le por­tail de revues en ligne de sciences humaines et sociales Revues​.org (200 revues en ligne) et l’archive ouverte HAL-​SHS (20 000 dépôts en texte inté­gral) qu’il est pos­sible d’apporter des réponses viables, concrètes et en acte, à ces deux ques­tions : d’un côté les modèles d’accès ouvert « or » et « vert » sont com­pa­tibles avec les sciences humaines et sociales, sous condi­tion d’adaptations. De l’autre, les deux voies ne doivent pas être conçues comme concur­rentes mais com­plé­men­taires, parce qu’elles répondent à des besoins très différents.

Sup­port de présentation

Les Digital humanities ont leur bande annonce

Dis­clai­mer : cette vidéo s’inscrit dans une série de détour­ne­ments de vidéos, et, en par­ti­cu­lier, du film La chute. Elle n’est pas dif­fu­sée ici pour assi­mi­ler cer­taines réti­cences face au numé­rique à Hit­ler ou au nazisme. Un peu de second degré et d’humour, que diable!

Nous la devons à http://​cri​ti​cal​com​mons​.org/

Lou Burnard : du Literary & linguistic computing aux Digital Humanities : retour sur 40 ans de relations entre sciences humaines et informatique

Marin et moi accueillons mer­credi 16 décembre à 14h00 Lou Bur­nard dans notre sémi­naire EHESS sur les Digi­tal huma­ni­ties. Voici une pré­sen­ta­tion du contenu de cette séance :

Les sciences humaines sont en train de vivre un tour­nant majeur en inté­grant de manière de plus en plus étroite l’usage des tech­no­lo­gies numé­riques dans leurs pra­tiques de recherche. Cette évolu­tion est pour­tant en marche depuis plu­sieurs décen­nies, avec, dès les années 60, la réa­li­sa­tion de l’index Tho­mis­ti­cus par Roberto Busa. Dans son inter­ven­tion, Lou Bur­nard revient sur cette évolu­tion his­to­rique qu’il pro­pose d’analyser sui­vant une struc­tu­ra­tion en trois périodes : Lite­rary & lin­guis­tic com­pu­ting, Huma­ni­ties com­pu­ting et enfin Digi­tal huma­ni­ties. Ces trois moments peuvent être iden­ti­fiés comme trois pistes et posi­tion­ne­ments dif­fé­rents dans la manière d’explorer les rela­tions entre sciences humaines et informatique.

Après l’intervention de Corinne Welger-​Barboza qui expo­sait le mois der­nier le mode de fonc­tion­ne­ment des centres de digi­tal huma­ni­ties aujourd’hui aux Etats-​Unis, la com­mu­ni­ca­tion de Lou Bur­nard apporte au sémi­naire sur les Digi­tal huma­ni­ties une pro­fon­deur his­to­rique com­plé­men­taire per­met­tant de mieux com­prendre les enjeux devant les­quels nous nous trou­vons actuellement.

Lou Bur­nard est direc­teur de l’Information and sup­port group des Oxford Uni­ver­sity Com­pu­ting Ser­vices. Figure impor­tante de la com­mu­nauté TEI, il est co-​éditeur des Gui­de­lines for Elec­tro­nic Text Enco­ding and Inter­change et par­ti­cipe aux tra­vaux du Bri­tish Natio­nal Cor­pus. Il tra­vaille depuis cette année à temps par­tiel pour le TGE Adonis.

Le sémi­naire est ouvert à tous, mais sur ins­crip­tion uni­que­ment, auprès de Pierre Mou­nier ou Marin Dacos

On peut aussi s’abonner à la liste de dis­cus­sion du séminaire

Vers un THATCamp à Paris en mai 2010

Intro­duc­tion du sémi­naire « Digi­tal huma­ni­ties. Les trans­for­ma­tions numé­riques du rap­port aux savoirs. »

Pro­gramme du sémi­naire : http://​blog​.homo​-nume​ri​cus​.net/​a​r​t​i​c​l​e​1​0​2​5​8​.​h​tml

Ani­ma­teurs du sémi­naire : Pierre Mou­nier et Marin Dacos.

Hash­tag Twit­ter : #DHDM

* * *

Ce sémi­naire part de l’idée qu’émerge une dis­ci­pline, appe­lée les Digi­tal huma­ni­ties, que l’on pour­rait tra­duire en fran­çais sous l’appellation « Sciences humaines et sociales numé­riques ». Cer­tains l’ont appelé Huma­ni­tés numé­riques. D’autres ne l’appellent pas…

C’est pré­ci­sé­ment de ce pro­blème que nous sou­hai­tons par­ler. Avec l’arrivée de l’informatique dans les années 1970, de la micro-​informatique dans les années 1980, du web dans les années 1990 et du Web 2.0 dans les années 2000, la science a été influen­cée for­te­ment par des dis­po­si­tifs tech­no­lo­giques forts. Elle a d’ailleurs régu­liè­re­ment contri­bué à leur inven­tion. Le web vient de Tim Ber­ners Lee, à l’époque au CERN. Les licences libres, qui struc­turent for­te­ment le réseau et le web, ont une ori­gine uni­ver­si­taire égale­ment : la licence GPL a été créée par Richard Stall­mann, cher­cheur au labo­ra­toire d’intelligence arti­fi­cielle du MIT aux États-​Unis (1983).

En paral­lèle, les besoins en ins­tru­men­ta­tion de cor­pus n’ont cessé de croître. L’arrivée de la démo­gra­phie his­to­rique, par exemple, est un exemple clas­sique de besoins de cal­culs dépas­sant les capa­ci­tés de mani­pu­la­tion manuelle. Depuis, l’explosion docu­men­taire intro­duite par la numé­ri­sa­tion du monde a aug­menté consi­dé­ra­ble­ment les besoins d’instrumentation numé­rique. Cela passe, en fait, de l’identification à l’analyse, en pas­sant par l’encodage et l’archivage. Mais il ne me semble pas avéré que les dif­fé­rentes vagues d’informatisation des méthodes de la recherche en sciences humaines, depuis les années 1970, aient débou­ché sur une approche cumu­la­tive, dans laquelles les pre­mières ini­tia­tives auraient légué un héri­tage struc­turé, sur les épaules duquel les ini­tia­tives sui­vantes auraient pu s’appuyer.

On débat­tra, sans doute, de savoir si chaque dis­ci­pline déjà établie doit se doter d’une science auxi­liaire, par exemple, pour l’archéologie, une archéo­lo­gie numé­rique, ou si les Digi­tal huma­ni­ties sont un objet à part entière, avec un cor­pus de méthodes, de concepts et d’outils cohé­rent, qui est tota­le­ment trans­ver­sal. Je m’attarderai peu, à titre per­son­nel, sur cette ques­tion, parce que je pense que c’est un pro­blème ins­ti­tu­tion­nel plus qu’un pro­blème scien­ti­fique. En effet, auxi­lia­ri­ser com­plè­te­ment le numé­rique à l’intérieur de pro­blé­ma­tiques très spé­cia­li­sées, risque de mener à des impasses et à une mul­ti­tude de réin­ven­tions de la roue. Les ten­ta­tives d’approche cumu­la­tive en seraient alté­rées. Et, à l’inverse, déta­cher arbi­trai­re­ment les digi­tal huma­ni­ties du sub­strat consti­tué par chaque para­digme dis­ci­pli­naire res­te­rait à la sur­face des choses, trans­for­mant les digi­tal huma­ni­ties en ingé­nié­rie hors-​sol…

En revanche, ce qui m’intéresse plus, c’est de tra­vailler sur ces deux axes : les digi­tal huma­ni­ties comme science auxi­liaire et les digi­tal huma­ni­ties comme dis­ci­plines, pour per­mettre une véri­table pro­fes­sion­na­li­sa­tion. Je m’interroge, tou­jours, sur les connais­sances en sta­tis­tiques des études médi­cales por­tant sur la pro­ba­bi­lité d’avoir un can­cer lorsqu’on a eu un demi-​frère qui a pris son bain tous les lundi avant d’aller à l’école, par rap­port à ceux qui ont eu une demi-​soeur qui pre­nait son bain le dimanche soir… La maî­trise des sta­tis­tiques est une sub­di­vi­sion des Digi­tal huma­ni­ties. Ici, comme ailleurs, les erreurs sont au coin de la rue. L’instrument fait faci­le­ment illu­sion. Je jette mes don­nées dans la machine, et la machine me rend un glou­bi­boulga scien­ti­fique, parce qu’elle ne com­prend que des 0 et des 1, donc elle ne peut pas se tromper…

Bref, la mise en oeuvre d’instruments impose des com­pé­tences pré­cises, comme l’introduction des son­dages, des ana­lyses fac­to­rielles et de tout autre dis­po­si­tif à voca­tion heu­ris­tique l’ont imposé en leur temps. Il faut, pour cela, oser entrer dans le détail, et maî­tri­ser en pro­fon­deur les limites des outils exploi­tés. Je soup­çonne que de nom­breux thé­sards sont en train de com­pa­rer des requêtes sur Google entre « Nico­las Sar­kozy » et « Jacques Chi­rac » pour mesu­rer leur popu­la­rité res­pec­tive sur le réseau. Or, le nombre de biais d’une telle mesure, gros­sière, est pro­pre­ment colos­sal… et je ne sais pas com­bien de jurys sont capables d’en décor­ti­quer en détail les lignes de faiblesse…

Ces enjeux, mis en place, montrent bien que s’impose la consti­tu­tion d’un état de l’art des digi­tal huma­ni­ties. Que des com­pé­tences spé­ci­fiques, poin­tues, et trans­ver­sales, puissent émer­ger, se déve­lop­per et, ensuite, être iden­ti­fiées. Un état de l’art ne s’imposera pas depuis un indi­vidu ou un groupe iso­lés. Il s’imposera sur la base du consen­sus, après débats, confron­ta­tions, et dis­cus­sions. Pour cela, il nous faut construire une com­mu­nauté, la doter d’outils et de moments d’échanges, de dis­po­si­tifs de publi­ca­tion et d’évaluation.

Or, il se trouve que la com­mu­nauté des Digi­tal huma­ni­ties émerge de plus en plus net­te­ment, en par­ti­cu­lier en Angle­terre et aux USA. Nous, fran­çais et euro­péens du conti­nent, sommes invi­tés par les amé­ri­cains à nous posi­tion­ner, à par­ti­ci­per au déve­lop­pe­ment de la dis­ci­pline. Com­ment y contribuer?

Il y a plu­sieurs méthodes. Celle du Congrès et de la Consti­tu­tion d’une société savante inter­na­tio­nale, très clas­sique, me semble inadap­tée à la situa­tion. D’abord, parce que la com­mu­nauté est trop épar­pillée, trop fra­gile, et n’a pas encore iden­ti­fié ses membres poten­tiels. Ensuite, parce que l’objet concerné est, par conjonc­ture, imma­ture et, par nature, dis­persé. Struc­tu­rer vite et fort pour­rait avoir pour effet de geler l’état de l’art sur des bases aléa­toires, et créer arti­fi­ciel­le­ment de l’obscolescence. Or, nous n’avons pas besoin d’institutionnalisation, mais plu­tôt d’invention et de co-​invention.

THATCamp

Je vous pro­pose donc plu­tôt une non-​conférence. Une non-​conférence « géné­rée par l’utilisateur ». D’après Wiki­pe­dia, une non-​conférence est une «  confe­rence where the content of the ses­sions is crea­ted and mana­ged by the par­ti­ci­pants, gene­rally day-​by-​day during the course of the event, rather than by one or more orga­ni­zers in advance of the event.” An uncon­fe­rence is not a spec­ta­tor event. Par­ti­ci­pants in an uncon­fe­rence are expec­ted to present their work, share their know­ledge, and acti­vely col­la­bo­rate with fel­low par­ti­ci­pants rather than sim­ply attend » .

Il s’agit sim­ple­ment d’un événe­ment sur le modèle des bar­camps. En France, le Cléo a déjà par­ti­cipé à l’organisation du Book­Camp, non-​conférence sur le livre numé­rique orga­ni­sée par Hubert Guillaud. Nous sou­hai­tons à pré­sent déve­lop­per un THAT­Camp. The Huma­ni­ties and Tech­no­logy Camp a été inventé pour por­ter le modèle du Camp, de la non-​conférence, dans le domaine des Digi­tal huma­ni­ties. Le direc­teur du CHNM, Dan Cohen, m’a auto­risé à uti­li­ser ce nom en France. Le nom défi­ni­tif pour­rait être «  THAT­Camp Paris  » (ou un autre nom, si vous pro­po­sez mieux).

Il aura lieu le 18 et 19 mai à Paris, Bd Ras­pail, à Paris.

Le sémi­naire a pour objec­tif de pré­pa­rer cet événe­ment, de réflé­chir à ses moda­li­tés, d’identifier les lignes de force et de frac­ture des digi­tal huma­ni­ties, d’identifier les acteurs qui devront être asso­ciés à cette non-​conférence.

L’événement doit être ouvert, très ouvert, com­mu­nau­taire. La moda­lité d’inscription et de créa­tion des ate­liers sera le wiki.

La confé­rence sera, pour l’essentiel, en anglais. Nous cher­che­rons à dis­po­ser de pas­se­relles pour les inter­ve­nants n’osant pas par­ler en anglais, pour tra­duire en simul­tané leurs pro­pos. Nous allons for­mu­ler des demandes de sou­tien auprès de plu­sieurs établis­se­ments, fran­çais et euro­péens. Idéa­le­ment, la non-​conférence pour­rait débou­cher sur un mani­feste de digi­tal huma­ni­ties s’étant réunies à Paris, évoquant les enjeux, et per­met­tant de com­men­cer à pro­po­ser un dis­cours col­lec­tif et de se doter d’un programme.

N’hésitez pas à nous contac­ter, si vous sou­hai­tez par­ti­ci­per à l’organisation ou à des ate­liers qui auront lieu au cours du That­Camp : contact@​revues.​org