Archives du mot-clé Economie du numérique

Une base de données pour les modèles économiques de l’édition

Dans le cadre de la pré­pa­ra­tion de notre Repères sur L’édition élec­tro­nique à paraître en mars 2010 aux Edi­tions La Décou­verte, j’ai été amené à tra­vailler sur la diver­sité des modèles écono­miques de l’édition. L’impression qui pré­vaut est l’absence de modèle domi­nant : accès gra­tuit avec modèle publi­ci­taire, achat à l’unité, abon­ne­ment par bou­quets, vente du papier avec l’électronique, de l’électronique en sus ou à la place du papier, modèles « free­mium », reve­nus hybrides sur plu­sieurs types d’activité, appels aux dons, modèle auteur-​payeur… les expé­ri­men­ta­tions sont nom­breuses et variées. Afin de pou­voir mieux s’y repé­rer, j’ai uti­lisé une feuille de cal­cul en ligne sur Google docs, qui me sert de mini-​base de don­nées très simple. J’y recense un cer­tain nombre d’entreprises d’édition (tous types : livres, presse, revues).

Hor­mis les don­nées pure­ment des­crip­tives (nom, pays, types de docu­ments dif­fu­sés), j’ai pri­vi­lé­gié trois variables :

- L’origine des reve­nus : lec­teurs (ou leurs repré­sen­tants comme les biblio­thèques), auteurs (ou leurs repré­sen­tants comme des ins­ti­tu­tions de recherche dans le cas des publi­ca­tions scien­ti­fiques), reve­nus publi­ci­taires, pres­ta­tions (comme des réa­li­sa­tions de sites web, des pres­ta­tions de cor­rec­tion, de mises en page, de mar­ke­ting), ventes d’exemplaires papier, dons et sub­ven­tions enfin.

- La struc­ture dans le temps de ces reve­nus : sont-​il récur­rents (sub­ven­tions, abon­ne­ments, coti­sa­tions) ou ver­sés « à l’unité » (ventes, dons, prestations).

- L’accès : la der­nière variable ne relève pas direc­te­ment du modèle d’affaire mais joue mal­gré tout un rôle impor­tant : l’accès aux publi­ca­tions sur Inter­net est-​il libre ou non ? Tota­le­ment ou par­tiel­le­ment ? Dans ce der­nier cas, concerne-​t-​il les nou­veau­tés ou les archives, ou s’effectue-t-il selon un autre découpage ?

Au final, j’obtiens un tableau qui res­semble à ceci :

La visua­li­sa­tion n’est pas opti­male dans un billet de blog. Aussi, vous pou­vez vous rendre direc­te­ment à l’adresse de la feuille de cal­cul qui est en libre accès. Je vous conseille for­te­ment de bas­cu­ler en mode de vue « liste ». Cela vous per­met­tra de jouer avec les colonnes, de neu­tra­li­ser tel ou tel cri­tère, ou sur­tout de retrier (et donc faire des rap­pro­che­ments) selon la pré­sence ou l’absence de dif­fé­rents cri­tères. Il y a pour l’instant assez peu de don­nées mais j’ai bon espoir de com­plé­ter pro­gres­si­ve­ment la base et sur­tout de pou­voir la tenir à jour car les modèles changent rapidement.

Je ne peux pas ouvrir la base en écri­ture à tous pour d’évidentes rai­sons de pro­tec­tion contre le van­da­lisme. N’hésitez pas en revanche à m’écrire pour que je vous donne des accès si vous sou­hai­tez par­ti­ci­per à son enri­chis­se­ment. Ce serait vrai­ment inté­res­sant si on pou­vait y retrou­ver une masse suf­fi­sante d’information appor­tée par plu­sieurs per­sonnes. On peut aussi conce­voir qu’elle évolue dans sa défi­ni­tion : on peut pré­ci­ser des variables ou en ajou­ter. Atten­tion tou­te­fois à éviter de trop com­plexi­fier la base, jusqu’à la rendre ingé­rable. Quoiqu’il en soit, je suis ouvert aux sug­ges­tions qui peuvent se dis­cu­ter en com­men­taires de ce billet.

On peut aussi dis­cu­ter des rap­pro­che­ments qui appa­raissent déjà, ou qui appa­raî­tront avec d’avantage de données.

J’ai mis de l’anglais un peu par­tout pour qu’elle soit aussi acces­sible au-​delà de la fran­co­pho­nie. Cela pour­rait être inté­res­sant d’avoir des contri­bu­teurs de plu­sieurs pays de manière à avoir un plus large panel de don­nées. Pour m’amuser j’appelle donc cette base DPBMDB : Digi­tal Publi­shing Busi­ness Model Data Base. Si vous trou­vez mieux (pas dif­fi­cile sans doute), je suis preneur.

Le paradigme de l’accès

Open access, by AJC1, licence CC

Open access, by AJC1, licence CC

Depuis la Buda­pest Open Access Ini­tia­tive (BOAI), le mou­ve­ment en faveur du libre accès à la lit­té­ra­ture scien­ti­fique en ligne se struc­ture et pro­gresse fortement.

Ini­tiée en 2003, la Décla­ra­tion de Ber­lin pour le libre accès a été signée par 300 établis­se­ments dans le monde, mais par moins de 20 orga­nismes fran­çais. La dif­fu­sion la plus large pos­sible des résul­tats de la science est pour­tant dans les mis­sions et dans l’esprit des uni­ver­si­tés, depuis leur fon­da­tion. Il s’agit là d’un enjeu de société, tou­chant à la fois à des ques­tions de culture et de citoyen­neté, mais égale­ment à des ques­tions stric­te­ment heu­ris­tiques et, enfin, à des ques­tions d’impact.

Inter­net consti­tue une révo­lu­tion de l’accès. L’ancien para­digme de la rareté, lié à la contrainte ana­lo­gique, est aujourd’hui rem­placé par un para­digme de l’accès. La révo­lu­tion de l’accès, consti­tu­tive d’Internet, ne sera par­ache­vée que lorsque les bar­rières à l’accès aux textes auront pu être levées les unes après les autres, pour tous, riches et pauvres, du Nord et du Sud.

Cela ne peut se faire dans la pré­ci­pi­ta­tion, sans méthode et sans inven­ter un nou­veau modèle. Ce modèle s’appuie sur les deux voies, la voie dorée (édition élec­tro­nique ouverte) et la voie verte (archives ouvertes). Dans tous les cas, il ne s’agira pas de gra­tuité, mais de libre accès. La nuance est d’importance, car la gra­tuité n’existe pas : il est néces­saire d’inventer des modèles amont de finan­ce­ment de l’édition scien­ti­fique, au lieu de main­te­nir de coû­teuses et sté­riles bar­rières aval.

La science y gagnera en créa­ti­vité. Le savoir en puis­sance. La culture en diver­sité. La démo­cra­tie en éclai­rages. Alors que le NIH, le MIT et l’université de Stan­ford ont mis en place des obli­ga­tions (« man­dats ») de libre accès pour l’ensemble des recherches qu’ils financent, il est plus que temps de se pro­non­cer en faveur du libre accès à la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, et de cher­cher à la mettre en oeuvre pro­gres­si­ve­ment, par­tout et chaque fois que cela sera possible.

Extrait d’une note de syn­thèse sur le libre accès, accom­pa­gnant une inter­ven­tion au Conseil scien­ti­fique de l’Université de Pro­vence en novembre 2009.

Modèles économiques pour l’édition numérique : l’exemple d’Elsevier

Else­vier est un bon exemple de la manière dont les entre­prises domi­nant l’époque de l’imprimé ont su prendre le tour­nant du numé­rique, et tentent, avec dif­fi­culté, de réin­ven­ter un modèle d’affaire aussi ren­table que par le passé.
Fon­dée en 1880 à Rot­ter­dam, la mai­son Else­vier a cer­tai­ne­ment su anti­ci­per tous les tour­nants his­to­riques qu’a pris le sec­teur des publi­ca­tions scien­ti­fiques : c’est d’abord, au moment de sa fon­da­tion, l’installation des revues scien­ti­fiques modernes comme sup­port cen­tral à la com­mu­ni­ca­tion des résul­tats de la recherche dans les dif­fé­rentes dis­ci­plines. Puis, au len­de­main de la seconde guerre mon­diale, du fait en par­ti­cu­lier de l’exil depuis le début des années trente de la plu­part des savants ger­ma­no­phones puis de l’Europe conti­nen­tale entière vers les Etats-​Unis, la mon­tée en puis­sance de la langue anglaise comme lin­gua franca du monde scien­ti­fique. Dans les années 60, la société s’internationalise en s’implantant dura­ble­ment aux Etats-​Unis. A par­tir des années 80, elle entre dans le bal des fusions-​acquisitions qui touchent le sec­teur, en ava­lant suc­ces­si­ve­ment North Hol­land, puis Per­ga­mon, The Lan­cet, Cell Press, Aca­de­mic Press, Har­court, parmi bien d’autres, et fina­le­ment fusion­ner avec l’éditeur de presse pro­fes­sion­nelle et grand public Reed pour for­mer le groupe Reed Else­vier. Dès les années 80, Else­vier s’est inté­ressé à la trans­mis­sion par voie élec­tro­nique des articles de ses revues, vers les biblio­thèques uni­ver­si­taires. De manière assez inté­res­sante, il appa­raît d’ailleurs que cette pre­mière expé­ri­men­ta­tion cher­chait à répondre au prêt inter-​bibliothèques qui, grâce à la géné­ra­li­sa­tion des pho­to­co­pieuses au cours de la décen­nie pré­cé­dente, leur per­met­tait de se répar­tir les abon­ne­ments aux revues. Arri­vant trop tôt eu égard à la matu­rité des tech­no­lo­gies de consul­ta­tion sur sup­port élec­tro­nique, le projet,surnommé « Ado­nis » fut un échec, aban­donné au bout de quelques années. Il fut suivi, dans les années 90, par le pro­jet Tulip, un peu plus heu­reux, et qui débou­cha en 1997, sur la mise en place d’un por­tail web d’accès direct à la tota­lité du cata­logue pro­posé par Else­vier : Science Direct. Le ser­vice Science Direct offre aujourd’hui un accès à près de 2500 revues scien­ti­fiques, 9 mil­lions d’articles et 6000 livres.
Ser­vice à accès res­treint, Science Direct s’adresse aux biblio­thèques de recherche et uni­ver­si­taires sur sous­crip­tion. Les prin­cipes de tari­fi­ca­tion adop­tés par Science Direct sont d’une grande com­plexité, et cette com­plex­sité est en par­tie due à la dif­fi­culté de gérer la tran­si­tion du papier à l’électronique. Ainsi, Else­vier distingue-​t-​il pour son ser­vice deux sys­tèmes différents :
- un sys­tème d’abonnement, conçu comme le moyen pour une biblio­thèque de conti­nuer à acqué­rir les nou­veaux numé­ros de revues dont elle pos­sède une col­lec­tion sur sup­port papier. Dans ce cas, le prix de la licence varie en fonc­tion du nombre de titres, des prix d’abonnements à la ver­sion papier des dif­fé­rents titres, mais aussi des ser­vices dont la biblio­thèque veut béné­fi­cier (droit d’archivage local, accès à des col­lec­tions sup­plé­men­taires, accès aux articles sous presse)
- un sys­tème d’accès, tota­le­ment indé­pen­dant du papier, qui donne droit d’accès à des « bou­quets de titres », sans archi­vage local pos­sible. Ici, la tari­fi­ca­tion est sur­tout établie en fonc­tion du nombre d’utilisateurs décla­rés et de la pré­vi­sion d’usage (nombre de télé­char­ge­ments) moyenne sur un an. L’éditeur a for­maté son offre pour des ins­ti­tu­tions types : agences gou­ver­ne­men­tales, petites uni­ver­si­tés, busi­ness schools, entre­prises. Il doit être com­pris comme un « prix de gros » établi sur un nombre prévu de télé­char­ge­ments d’articles, cha­cun d’entre eux étant d’ailleurs pos­sible à tout inter­naute, sur la base d’une tari­fi­ca­tion à l’unité ( prin­cipe du « pay-​per-​vew »).
Pour résu­mer, le sys­tème de tari­fi­ca­tion pro­posé par Else­vier balance entre une fac­tu­ra­tion sur les conte­nus indé­pen­dam­ment des usages (c’est le prin­cipe tra­di­tion­nel de l’abonnement), et une fac­tu­ra­tion sur les usages de lec­ture, qui obéit à des prin­cipes tout dif­fé­rents. Le manque d’expérience de la plu­part des pres­ta­taires sur ce der­nier type d’offre incite à la pru­dence : alors que 90% des sous­crip­tions au bou­quet de revues Else­vier, se fait via Science Direct, c’est-à-dire sur sup­port élec­tro­nique, il devient de plus en plus aber­rant que les tarifs des abon­ne­ment soient établis sur la base de ceux pra­ti­qués pour la ver­sion papier. Le modèle a pour­tant un énorme avan­tage sur tous les autres : il est pra­ti­qué, connu depuis des décen­nies, et surtout…extrêmement ren­table ! Ainsi pour l’année 2006, Else­vier annon­çait un béné­fice de 580 mil­lions d’euros pour un chiffre d’affaire de 2,286 milliards…

Cyberdiscrimination

La mon­dia­li­sa­tion, même numé­rique, n’est pas pour tout de suite. J’en ai fait l’expérience en ten­tant d’acheter un livre élec­tro­nique sur la bou­tique Kindle d’Amazon. Comme je ne dis­pose pas de Kindle — et pour cause, il ne me ser­vi­rait à rien en France -, j’ai cher­ché à uti­li­ser l’application Kindle pour iPhone qui per­met de lire les fameux fichiers sur son télé­phone multi-​fonctions. Pre­mier obs­tacle : il est impos­sible de trou­ver le pro­gramme dans l” »App Store » d’Apple pour qui uti­lise un compte iTunes dont l’adresse est décla­rée en France. En un mot, Kindle for iPhone n’est dis­po­nible que dans l’App Store amé­ri­cain. Pour­quoi ? Mys­tère : ce pro­duit est tota­le­ment imma­té­riel et dif­fusé gra­tui­te­ment. On ne voit pas en quoi il serait nui­sible à Apple ou Ama­zon qu’il soit aussi dis­po­nibles pour les uti­li­sa­teurs français.

Il est pos­sible de remé­dier à la situa­tion en ouvrant un nou­veau compte, loca­lisé aux Etats-​Unis, c’est-à-dire en décla­rant une adresse dans ce pays. Atten­tion, il ne faut pas atta­cher de moyen de paie­ment à ce compte, sauf si l’on dis­pose d’une carte de cré­dit amé­ri­caine, car le sys­tème véri­fie aussi la loca­li­sa­tion de la carte. Fin de la pre­mière manche : j’ai un compte amé­ri­cain sur iTunes, et je peux télé­char­ger gra­tui­te­ment mon Kindle for iPhone.

Rendez-​vous main­te­nant sur Ama­zon, via mon appli­ca­tion, qui m’envoie en fait, pour ache­ter un livre, sur Safari où s’ouvre une ver­sion du site spe­cia­le­ment conçue pour l’iPhone. Les trois cent mille réfé­rences dis­po­nibles dans le bou­tique Kindle sont pour le moins allé­chantes. Je jette mon dévolu sur Blog your book to the top, dis­po­nible pour un peu moins de 10$. Là encore, l’acquisition est impos­sible à cause de bien mys­té­rieuses « geo­gra­phi­cal res­tric­tions » !!. Il faut donc refaire la même mani­pu­la­tion, en créant à nou­veau sur Ama­zon un nou­veau compte que l’on loca­li­sera sur une adresse quel­conque aux Etats-​Unis. Petit pro­blème : le livre n’est pas gra­tuit, et il faut bien trou­ver un moyen de paie­ment. Pour contour­ner la dif­fi­culté, il faut pas­ser par les « gifts cards », ces bons d’achat cadeaux que l’on peut envoyer à ses amis. Retour donc dans mon compte Ama­zon fran­çais, ou j’achète une gift card de 10$, que je m’envoie. Je récu­père le code et l’utilise sur mon compte amé­ri­cain pour enfin ache­ter mon livre.

Je ne ferai pas de com­men­taire sur l’application de lec­ture sur iPhone pro­po­sée par Ama­zon ; ce n’est pas mon pro­pos ici. Tout ce que je peux dire, c’est que Blog your book to the top ne vaut pas les dix dol­lars que j’ai dépen­sés, ni sur­tout l’affreux casse-​tête par lequel j’ai dû pas­ser pour me le procurer.

J’ai eu du mal à qua­li­fier le sen­ti­ment de colère et de frus­tra­tion qui m’a tenaillé pen­dant tout ce temps que je cher­chais à contour­ner des bar­rières d’accès absurdes et injustes : pour­quoi, parce que je vis en France, n’ai-je pas le droit d’accéder à des conte­nus qu’il ne coûte rigou­reu­se­ment pas plus cher de me dis­tri­buer ? Ou est le pro­blème ? Qui donc serait lésé ?

Et je viens fina­le­ment de mettre un mot sur cette situa­tion : dis­cri­mi­na­tion. Dans le monde de la dis­tri­bu­tion des biens phy­siques, il est accep­table qu’un pro­duit soit dis­tri­bué dans tel pays et non dans tel autre car les coûts de dif­fu­sion sur le mar­ché sont impor­tants. Mais lorsqu’on parle de fichiers numé­riques trans­mis par Inter­net, la notion de « mar­ché domes­tique » et d” »exportation » n’a pas de sens : le mar­ché est immé­dia­te­ment mon­dial et tout uti­li­sa­teur du réseau est un client poten­tiel ; immé­dia­te­ment et sans délai. Tout bar­rière d’accès à l’information sur la base de la natio­na­lité est une dis­cri­mi­na­tion inac­cep­table et doit être dénon­cée comme telle.

En l’occurrence, je n’ai pas eu à cher­cher l’ouvrage dont j’avais besoin sur des réseaux pirates car j’ai réussi à contour­ner le sys­tème (en vio­lant, j’imagine, les condi­tions géné­rales d’utilisation d’Amazon et d’iTunes). Mais il est pro­bable qu’en cas d’échec je serai allé plus loin ; un autre aurait sans doute aban­donné et dans tous les cas, cela aurait été 10$ de perdu pour Ama­zon, l’éditeur du livre et son auteur. Les éditeurs et dis­tri­bu­teurs de conte­nus semblent ne pas se rendre compte qu’en restrei­gnant arti­fi­ciel­le­ment les condi­tions d’usages de leurs pro­duits, ils ne font que créer dans le public une frus­tra­tion qui se tra­duit par toutes sortes de com­por­te­ments inap­pro­priés. Quand le comprendront-​ils ?

LOL ne me fait pas rire

J’ai un gros défaut : j’ai une nièce de 14 ans qui adore le film LOL. LOL est l’équivalent de la Boum en son temps. Désor­mais, Sophie Mar­ceau joue les mères. La bande ori­gi­nale du film plaît beau­coup à Mathou, ma nièce. J’ai pensé lui offrir l’album pour lui faire plai­sir. J’ignorais que cela allait me mener vers les pires tur­pi­tudes… L’histoire est simple.

Acte 1. L’achat

Mathou repart dans ses Alpes natales dans quelques heures. J’aimerais beau­coup qu’elle puisse l’écouter sur le lec­teur MP3 que je lui ai offert à Noël. J’opte donc pour le télé­char­ge­ment légal, très heu­reux de la convic­tion selon laquelle Apple avait renoncé aux DRM. Je l’achète sur Itunes et le trans­fère sur le lec­teur MP3 de ma nièce. Son lec­teur ne détecte aucune musique dis­po­nible… Aurais-​je dû mieux lire les petites lignes du contrat ?


Acte 2. 9,99€ jetés par les fenêtres

Je pro­cède à la copie une seconde fois, sans plus de suc­cès. Du coup, je regarde les fichiers d’un peu plus près, et je me rends compte qu’il ne s’agit pas de fichiers MP3 mais de fichier M4P d’Itunes, pro­té­gés par des DRM. Je peux écou­ter la bande ori­gi­nale de LOL sur mon Iphone, mais pas sur le lec­teur MP3 de ma nièce… Aie ! 9,99€ jetés par les fenêtres !

Acte 3. Les logi­ciels de dépro­tec­tion… sont payants

Je me ren­seigne sur les logi­ciels per­met­tant de lire les mor­ceaux que j’ai ache­tés sur le lec­teur de ma nièce. Il faut pira­ter le mor­ceau, c’est-à-dire reti­rer sa pro­tec­tion. Je découvre qu’il existe des logi­ciels payants pour pira­ter ces mor­ceaux… c’est-à-dire pour avoir le droit d’utiliser ce que je viens d’acheter.

Acte 4. Je suis un déli­quant, jetez-​moi en prison

Pour que ma nièce puisse écou­ter la bande ori­gi­nale de LOL sur la route qui la ramène vers les Alpes, j’ai dû pira­ter l’album que j’avais acheté. Cela me ramène à mars 2006, où j’avais été obligé de pira­ter un album d’Emilie Simon, illi­sible sur ma mini-​chaîne en rai­son de l’adoption de la pro­tec­tion inti­tu­lée « Open Disc ».

Florilège de liens #8




- Popeye nous appartient

http://​www​.lemonde​.fr/​c​u​l​t​u​r​e​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​0​9​/​0​1​/​0​3​/​p​o​p​e​y​e​-​n​o​u​s​-​a​p​p​a​r​t​i​e​n​t​_​1​1​3​7​3​9​7​_​3​2​4​6​.​h​tml

« Depuis le 1er jan­vier, l’image du marin le plus connu de la terre est tom­bée dans le domaine public en Europe. Une loi de l’Union euro­péenne res­treint les droits des auteurs à soixante-​dix ans après leur mort. Or, le « père » de Popeye, le scé­na­riste et des­si­na­teur amé­ri­cain Elsie Cris­ler Segar, est mort en 1938. Cette déci­sion signi­fie que cha­cun peut désor­mais uti­li­ser l’image de Popeye (en créant une nou­velle BD, en impri­mant son effi­gie sur des tee-​shirts ou des affiches, etc.) sans deman­der d’autorisation ni ver­ser de droits. »

Notez, cepen­dant, que l’illustration qui accom­pagne cet article est mar­quée sur le site du Monde « DR » pour « tous droits réser­vés ». Pro­ba­ble­ment fausse, cette men­tion ne per­met pas de connaître l’auteur de l’image. Le fait que l’auteur soit décédé depuis plus de 70 ans n’épargne pas la cour­toi­sie et la recon­nais­sance des créateurs.

-L’album le plus vendu Ama­zon en 2008 était sous licence Crea­tive commons

http://​www​.long​tail​.com/​t​h​e​_​l​o​n​g​_​t​a​i​l​/​2​0​0​9​/​0​1​/​t​h​e​-​b​e​s​t​-​s​e​l​l​i​n​.​h​tml

L’album le plus vendu en MP3 sur Ama­zon en 2008, Nine Inch Nails” Ghosts I-​IV, était en licence Crea­tive Com­mons. Il a rap­porté plus d’1,5 million(s) de dol­lars à NIN la pre­mière semaine. Il était en écoute sur Last​.fm. Bref, dif­fusé libre­ment ET mis en vente sur Ama­zon, c’est un hit qui a rap­porté à ses auteurs. Une belle histoire.

-Une his­toire du net (1) : que reste-​t-​il du web indé­pen­dant ? 1995 – 2001

http://​www​.radio​france​.fr/​c​h​a​i​n​e​s​/​f​r​a​n​c​e​-​c​u​l​t​u​r​e​2​/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​p​l​a​c​e​_​t​o​i​l​e​/​f​i​c​h​e​.​p​h​p​?​d​i​f​f​u​s​i​o​n​_​i​d​=​6​9​721

« Le net grand public a une his­toire. Et l’une des pre­mières étapes de cette chro­no­lo­gie, avant même les start-​ups et les jeunes mil­lion­naires, et encore avant l’éclatement de la bulle de 2001, est une étape poli­tique. Celle qui a vu une poi­gnée de pas­sion­nés se sai­sir du web pour en faire un outil de libre expres­sion, de résis­tance à une logique mar­chande, et de dia­logues par­ta­gés. Une uto­pie, peut-​être, qui a animé les années 95 à 2000, qui est ras­sem­blée sous le nom de « web indé­pen­dant ».
Pour­quoi et com­ment le net a-​t-​il été si vite le ter­reau favo­rable de ces idées ? Que reste-​t-​il aujourd’hui de ce moment ? Le « par­ti­ci­pa­tif », omni­pré­sent, est-​il un héri­tier de cette époque ? Ques­tions posées à quelques uns de ces acteurs du web des pre­miers temps. Pour la pre­mière Place de la toile en direct de 2009. »

-« One Lap­top per Child » licen­cie et sou­haite pro­po­ser 1 mil­lion de livres numé­riques
http://​blog​.lap​top​.org/​2​0​0​9​/​0​1​/​0​7​/​r​e​f​o​c​u​s​i​n​g​-​o​n​-​o​u​r​-​m​i​s​s​i​on/

OLPC licen­cie 50% de ses employés à cause de la crise. Ils décident, en même temps de tra­vailler à la construc­tion d’un PC à 0$ pour les pays les moins déve­lop­pés, sans indi­quer le modèle de finan­ce­ment. Il en est de même pour le pro­gramme « no-​cost connec­ti­vity pro­gram » ainsi que pour le pro­jet « a mil­lion digi­tal books », sur lequel nous avons pour l’instant peu d’informations. S’agit-il de don­ner accès au mil­lion de livres numé­ri­sés par l’Open content alliance ?

Annotations en ligne. Quand G. tisse sa toile

Nar­vic signale la nais­sance de Google SearchWiki.

Search­Wiki : per­son­na­li­sa­tion et anno­ta­tion des résul­tats de recherche

C’est un événe­ment qui n’a, pour l’instant, guère fait de bruit, ou a même été consi­déré comme un gad­get. Je pense, au contraire, qu’il pour­rait prendre une impor­tance capi­tale. Nar­vic le décrit ainsi :

Qu’est-ce que Search­Wiki ? C’est une manière de per­son­na­li­ser les résul­tats de recherche four­nis par Google. Il faut pos­sé­der un compte per­son­nel Google (Gmail) pour y avoir accès et il faut être connecté. (…) A par­tir de là, les pages de résul­tats de recherche four­nis par Google changent d’aspect. De toutes nou­velles fonc­tions appa­raissent (…). La pre­mière se maté­ria­lise par l’apparition de nou­veaux bou­tons à côté du nom de chaque site dans la liste des résul­tats : une flèche vers le haut et une croix. La flèche per­met de faire mon­ter ce résul­tat en tête de la page de recherche. La croix per­met de le sup­pri­mer. Un nou­veau lien, en bas de page, per­met égale­ment d’ajouter un résul­tat qui n’aurait pas été retenu par Google. Il s’agit donc bien de per­son­na­li­ser les pages de résul­tats : l’algorithme de Google vous four­nit un résul­tat de recherche, à vous ensuite de le modi­fier à votre guise. Google conserve en mémoire vos modi­fi­ca­tions, et si vous effec­tuez la même recherche à l’avenir, il vous pré­sen­tera la ver­sion que vous avez modi­fiée vous-​mêmes.

Il est égale­ment pos­sible d’annoter une page, en lui ajou­tant un commentaire.

De plus en plus d’informations sur les pages web

Il est pro­bable que cela soit passé inaperçu en France parce que le ser­vice n’est pour l’instant pro­posé que sur la ver­sion « .com » de Google. Il y a une autre rai­son : pour l’instant, ce ser­vice est pure­ment per­son­nel et privé. Il suf­fit de croire Google. On peut aussi pen­ser qu’il s’agit d’une pre­mière étape.

Ima­gi­nons une deuxième étape, au cours de laquelle Google uti­li­se­rait les inter­ven­tions de dizaines de mil­lions d’utilisateurs pour com­plé­ter son algo­rithme. Il y a déjà long­temps que Google a intro­duit, sans sus­ci­ter de com­men­taires par­ti­cu­liers, une mesure des usages des inter­nautes uti­li­sant son moteur. Au début, souvenez-​vous, quand on cli­quait sur un résul­tat de recherche, le lien nous menait direc­te­ment vers le site pro­posé. Désor­mais, nous fai­sons un petit détour par une autre page de Google, qui, très dis­crè­te­ment, per­met de mesu­rer les usages. Cela donne une for­mi­dable machine à géné­rer des sta­tis­tiques. Ainsi naquit Google trends. Même stra­té­gie avec Google ana­ly­tics, qui apporte un ser­vice gra­tuit de mesures d’usage… et four­nit des don­nées pré­cieuses à Google sur l’état du web. Il n’élabore pas que des courbes de fré­quen­ta­tion. Il ali­mente une base de connais­sances per­met­tant de mieux connaître les pra­tiques du web ; d’identifier l’émergence de nou­velles pra­tiques, les anti­ci­per, éven­tuel­le­ment les orienter.

Résul­tats et publi­ci­tés de plus en plus contextuels

Google Search Wiki pro­longe et affine cette ten­dance, en sto­ckant des infor­ma­tions d’appréciations de sites web, qui s’assimilent à des votes (bais­ser ou mon­ter le score d’une page dans un résul­tat, sup­pri­mer une page, ajou­ter un com­men­taire). Il sera plus facile de pro­po­ser de la publi­cité contex­tuelle, selon le modèle écono­mique mis en place, avec suc­cès, par Gmail. De la publi­cité contex­tuelle non pas seule­ment à la requête, mais à l’ensemble du pro­fil de l’internaute.

Il sera plus facile, ainsi, de conti­nuer à amé­lio­rer l’algorithme de Google. Quoi qu’on en dise, il n’est pas au bout de son évolu­tion et doit s’améliorer, en par­ti­cu­lier en ce qui concerne les moteurs spé­cia­li­sés construits par l’ogre de Moun­tain View (Google scho­lar est loin du compte, par exemple). Mais aussi, et sur­tout, en ce qui concerne la per­son­na­li­sa­tion des résul­tats. La nou­velle fron­tière des moteurs de recherche n’est-elle pas la per­son­na­li­sa­tion des résul­tats de recherche, en fonc­tion de profils-​types d’internautes ? L’algorithme de Google est, pour l’instant, géné­ral. Il donne à M. Durand, jeune ingé­nieur des Mines à Tou­louse, les mêmes résul­tats qu’à Mme Dupont, retrai­tée de l’agriculture habi­tant dans le Can­tal, indé­pen­dam­ment de leurs affi­ni­tés, de leurs goûts, de leurs habitudes.

Or, quelle est la meilleure façon pour construire une typo­lo­gie des types d’internautes que de col­lec­ter leur avis sur les résul­tats, à l’aide de Search­Wiki ? Asso­ciables aux don­nées très riches col­lec­tées par Gmail, ces infor­ma­tions per­met­tront d’aller très loin dans le profil-​typage des inter­nautes. A l’aide de ces nou­velles don­nées, le pro­fi­lage semble à por­tée d’algorithme. Le nou­veau pro­gramme Google friend connect va dans le même sens, en établis­sant des connexions entre les inter­nautes, sur la base de l’identification de leurs goûts en matière de navigation.


Google friend connect

http://​www​.google​.com/​f​r​i​e​n​d​c​o​n​n​e​ct/

Le mar­ché des méta­don­nées : Google invente le Surweb

Ce n’est pas tout. Ima­gi­nons à pré­sent une troi­sième étape. Ima­gi­nons que les com­men­taires que les uti­li­sa­teurs atta­che­ront à des pages web via Google search­Wiki soient ren­dus publics. Alors, le web sera doté du plus vaste sys­tème d’annotation ayant jamais existé, car s’appuyant sur une base d’utilisateurs gigan­tesque. Cette base d’annotation des pages web consti­tue poten­tiel­le­ment une sur­couche infor­ma­tion­nelle posée sur le web. Ce qui consti­tue un post-​it, à l’échelle de l’usage de l’internaute anno­teur, peut en effet rapi­de­ment deve­nir une trame de post-​it, utile au sein d’un réseau de type Google friend­con­nect. Une fonc­tion sociale appré­ciable, concur­rente de Deli­cious ou CiteU­like, dis­po­sant de l’avantage déci­sif d’être affi­chable et éditable dès les résul­tats du moteur de recherches.

La fonc­tion sociale inci­tera, sans doute, les uti­li­sa­teurs à rendre leurs don­nées publiques. Cer­tains se conten­te­ront d’ouvrir leurs anno­ta­tions à leur réseau social. Beau­coup pour­raient être plus « géné­reux ». Et la trame de post-​it s’élargirait au point de deve­nir un filet. Une toile.

Ainsi, Google serait en mesure de pro­po­ser une fonc­tion tueuse, sus­cep­tible de réduire l’intérêt du web, au pro­fit des conte­nus sto­ckés ou affi­chés par Google. Avec Google news, Google fait déjà ce tra­vail d’avaleur de fré­quen­ta­tion, car l’utilisateur pressé peut sou­vent se conten­ter de méta­don­nées décri­vant la res­source qui sont affi­chées sur le site d’actualités de Google. Pour­quoi ? Parce qu’elles sont de plus en plus édito­ria­li­sées au niveau du moteur, c’est-à-dire clas­sées et hié­rar­chi­sées. L’évolution du moteur de recherche vers un moteur de recherches édito­ria­lisé semble se confir­mer, notam­ment à tra­vers l’évolution récente de Google blog search. Ce der­nier était aupa­ra­vant un « simple » moteur de recherches sur les blogs. Il est désor­mais édito­ria­lisé, à la mode de Google news, du moins dans la ver­sion anglo­phone. L’ancien rêve des « por­tails », édito­ria­li­sa­tion et cen­tra­li­sant l’information, semble rede­ve­nir actuel. Yahoo a essuyé les plâtres. Google ramasse la mise.

Dans les résul­tats de Google eux-​même, l’introduction rela­ti­ve­ment récente de la struc­ture des sites sous leur titre a amé­lioré l’accès à des res­sources pro­fondes des sites. Elle a ren­forcé la posi­tion de Google comme four­nis­seur de méta­don­nées struc­tu­relles. En offrant de tels rac­cour­cis, Google apporte un ser­vice d’accès rapide à l’information. Mais il court-​circuite égale­ment une par­tie des clics dans les sites web indexés, donc, poten­tiel­le­ment, une par­tie des reve­nus publicitaires.

Sur Google maps, le pro­ces­sus est simi­laire. Google rapa­trie la liste des hôtels de New-​York et l’affiche sur une carte. Il indique les rues embou­teillées en ce moment. Il ajoute des com­men­taires sur les hôtels, extraites de Tri​pad​vi​sor​.com. Ce type de site a inté­rêt à four­nir ces don­nées à Google, car cela lui apporte beau­coup de tra­fic. Mais essayez une requête « Hôtels New-​York ». Vous ver­rez égale­ment qu’il n’est plus vrai­ment néces­saire d’aller jusqu’à Tri­pad­vi­sor pour savoir à quoi s’en tenir concer­nant l’hôtel Hudson…



Gmaps col­lecte et affiche beau­coup de métadonnées

Gweb

Google crée donc petit à petit des ser­vices très utiles aux inter­nautes, qui se nour­rissent de conte­nus four­nis par les sites d’actualités (Google news), par les biblio­thèques (Google books), par les inter­nautes (Google connect, Google search­Wiki, Gmail), par les sites tou­ris­tiques (Google maps), par le web dans son ensemble. Le poten­tiel de Search­Wiki est très impor­tant. Il pour­rait concer­ner des mil­liards d’annotations. Asso­cié à Google Friend­Con­nect, il pour­rait per­mettre la construc­tion d’un réseau social sur le web, asso­ciant don­nées per­son­nelles (Face­book, Lin­ke­dIn) et car­to­gra­phies per­son­nelles du web. Pro­po­ser une toile sur la toile, et sur mesure s’il-vous-plaît. Est-​ce que cette Gtoile pro­duira de l’ombre à la Toile elle-​même, ou contribuera-​t-​elle à pour­suivre sa crois­sance, sa struc­tu­ra­tion et sa personnalisation ?

L’édition en ligne : un nouvel eldorado ?


J’ai récem­ment été invité par l’asso­cia­tion EnthèSe des doc­to­rants de l’ENS LSH à venir par­ler dans une après-​midi de réflexion consa­crée aux enjeux de l’édition scien­ti­fique. Pour cette double table-​ronde, s’exprimaient Yves Win­kin, Cathe­rine Vol­pil­hac, Kim Danière de Cyber­thèses, Oli­vier Jous­lin, sur les ques­tions de la publi­ca­tion de la thèse et de son rôle dans l’évaluation du jeune cher­cheur. De mon côté, je m’exprimais dans une seconde ses­sion consa­crée plu­tôt aux enjeux de l’édition. J’ai eu le plai­sir d’écouter l’exposé très inté­res­sant de Jean-​Luc Giri­bone, que je ne connais­sais pas, des éditions du Seuil, et Denise Pier­rot, d’ENS éditions.

Inter­ve­nant en fin de jour­née, je tenais le rôle de Mr Edi­tion en ligne. Il me reve­nait donc d’expliquer le phé­no­mène à une audience de doc­to­rants en sciences humaines et sociales, dont, fina­le­ment, assez étran­gers à ce qui s’apparente quand même à des dis­cus­sions au sein d’un petit milieu. Voici donc l’essentiel de mon exposé auquel j’ai tenté de don­ner un tour rela­ti­ve­ment didactique.

En guise d’introduction, il me semble néces­saire de faire le point sur un cer­tain nombre de ques­tions qui ont struc­turé les débats sur l’édition élec­tro­nique depuis 10 ans. A mon sens, ces ques­tions sont aujourd’hui lar­ge­ment obsolètes :

1.La dés­in­ter­mé­dia­tion. C’est le terme par lequel on a pu dire que la mise en ligne des publi­ca­tions scien­ti­fiques reve­naient à la sup­pres­sion des inter­mé­diaires (ie les éditeurs). On pas­se­rait donc à un modèle de dis­tri­bu­tion directe du pro­duc­teur au consom­ma­teur. On sait aujourd’hui que cette approche n’est pas per­ti­nente, parce que toute forme de com­mu­ni­ca­tion est mar­quée par la pré­sence d’intermédiaires, aussi dis­crets soient-​ils. Aujourd’hui, les plate-​formes où les uti­li­sa­teurs sont invi­tés à dépo­ser leurs propres pro­duc­tions (les archives ouvertes par exemple), sont des inter­mé­diaires. De par sa seule exis­tence la plate-​forme a un impact édito­rial sur les conte­nus qu’elle héberge ; impact dont il faut tenir compte.

2. L’électronique ver­sus le papier : faut-​il publier au for­mat élec­tro­nique ou papier ? Cette ques­tion ne vaut plus la peine d’être posée ; en ces termes en tout cas. La réa­lité est qu’aujourd’hui, l’édition est for­cé­ment élec­tro­nique ; les auteurs, les éditeurs, les chefs de fabri­ca­tion et même les impri­meurs tra­vaillent en numé­rique. La ques­tion du papier est donc réduite à celle du sup­port de dif­fu­sion. Et même dans ce cas, elle ne concerne qu’un cer­tain type de docu­ments. Typi­que­ment, les livres. Pour les revues, on est aujourd’hui dans une situa­tion où il est peu ima­gi­nable qu’une revue s’abstienne d’être dif­fu­sée en ligne (ou alors elle se pré­pare un très mau­vais ave­nir). La ques­tion qu’elle peut éven­tuel­le­ment se poser est de savoir si elle a inté­rêt à être dif­fu­sée AUSSI sur papier.

3. La chaîne du livre : est-​elle remise en cause par l’électronique ? Ce concept de chaîne du livre me semble inopé­rant pour pen­ser les muta­tions actuelles ; parce qu’il désigne un sec­teur pro­fes­sion­nel consa­cré à la fabri­ca­tion et la dif­fu­sion du livre comme objet maté­riel et non type docu­men­taire. Bref, il écrase le concept de livre sur son actua­li­sa­tion phy­sique et ne cherche pas à le pen­ser d’abord comme objet intel­lec­tuel. Fina­le­ment, le concept même de chaîne est inopé­rant parce qu’il ne rend pas compte d’un mode cir­cu­laire de cir­cu­la­tion des savoirs et pense les choses comme une trans­mis­sion unilatérale.

Au bout du compte, il appa­raît néces­saire, si on veut essayer de com­prendre ce qui est à l’oeuvre avec l’édition élec­tro­nique de remon­ter à un plus haut niveau de géné­ra­lité, d’élargir la pers­pec­tive, c’est à dire de repar­tir de la défi­ni­tion même de ce qu’est l’édition. Bref, il faut ouvrir la boîte noire.

Qu’est-ce que l’édition ?

C’est une acti­vité hybride, bâtarde, qui se déve­loppe à par­tir de l’idée de mise au jour, de trans­mis­sion. L’édition scien­ti­fique, et sin­gu­liè­re­ment l’édition scien­ti­fique de sciences humaines peut être appro­chée par trois côtés.

1. C’est d’abord une acti­vité écono­mique. Ce qui défi­nit d’un point de vue fonc­tion­nel un éditeur, c’est sa capa­cité à mobi­li­ser des res­sources écono­miques qu’un auteur ne peut ou ne veut mobi­li­ser pour dif­fu­ser, don­ner à connaître son oeuvre. Depuis la deuxième moi­tié du XIXe siècle, l’édition est une acti­vité indus­trielle ; elle appar­tient au sec­teur des indus­tries culturelles.

2. Qui est for­te­ment arti­cu­lée au champ scien­ti­fique : Com­mu­ni­ca­tion : the essence of science, écri­vait Gar­vey en 1980. Autre­ment dit, des connais­sances, des résul­tats de recherche qui ne sont pas connus, pas dif­fu­sés et par­tant, pas dis­cu­tés n’existent pas dans le champ scien­ti­fique. Le moteur de l’activité scien­ti­fique, c’est la cir­cu­la­tion interne au champ scien­ti­fique des résul­tats de la recherche ; l’édition joue donc un rôle essen­tiel dans ce champ

3. et ins­crite dans la société : une par­ti­cu­la­rité des connais­sances pro­duites dans le champs des sciences humaines est qu’elles impactent la société par des publi­ca­tions essen­tiel­le­ment, qui vont jouer un rôle impor­tant dans le débat public, alors que les sciences exactes impactent la société plus fré­quem­ment par la média­tion de l’ingénierie.

Au point de jonc­tion entre ces trois dimen­sions, on trouve un modèle, qui s’actualise dans le mode de fonc­tion­ne­ment des mai­sons d’édition et des presses uni­ver­si­taires. Cette construc­tion a fait modèle jusqu’à pré­sent par héri­tage ou sou­ve­nir d’une période par­ti­cu­lière, celle des années 60 – 70 que l’on qua­li­fie d”« âge d’or des sciences humaines ». Jusqu’à pré­sent, il me semble que tout le monde a eu cet âge d’or en tête comme un idéal régulateur.Cet idéal repose sur une conjonc­tion mira­cu­leuse entre les trois dimen­sions que j’ai évoquées. En gros, l’idée est qu’une déci­sion de publi­ca­tion satis­fai­sait les trois dimen­sions alors conver­gentes. Edi­ter Levi-​Strauss (Lacan, Fou­cault, Barthes, etc.) se tra­dui­sait à la fois par une réus­site écono­mique, consa­crait en même temps la valeur scien­ti­fique de l’auteur (et lui per­met­tait du coup de pro­gres­ser dans le champ – avec le Col­lège de France comme Pôle magné­tique), et enfin impac­tait for­te­ment le débat public.

Je ne me pro­nonce pas sur le carac­tère réel ou mythique de cette conjonc­ture. Je dis sim­ple­ment que nous l’avons tous en tête comme idéal lorsque nous pen­sons à l’édition de sciences humaines et qu’il a long­temps fonc­tionné comme idéal régu­la­teur orien­tant le com­por­te­ment de la plu­part des acteurs.

Or, nous sommes tous en train de faire le constat que ce modèle ne fonc­tionne plus, qu’il n’est plus opé­rant. On assiste à une diver­gence entre les trois dimen­sions (on peut esquis­ser des pistes d’explication : la finan­cia­ri­sa­tion du sec­teur de l’édition, la sur-​spécialisation des sciences humaines ou les effets désas­treux de la média­ti­sa­tion du débat public. En tout cas, il semble bien ne plus fonc­tion­ner, et c’est ce qu’on appelle « la crise de l’édition de sciences humaines ».

Cela posé, je vais main­te­nant essayer de dres­ser une esquisse d’un nou­veau contexte de publi­ca­tion en émer­gence, où, effec­ti­ve­ment, l’édition élec­tro­nique joue un rôle important.

La dimen­sion écono­mique d’abord

Elle est carac­té­ri­sée par un phé­no­mène assez bien com­pris main­te­nant et qui est qua­li­fié de « longue traîne », pro­po­sée par le jour­na­liste amé­ri­cain Chris Ander­son. Sa pro­po­si­tion repose toute entière sur l’analyse de la loi de dis­tri­bu­tion de la richesse, modé­li­sée par l’économiste ita­lien Vil­fredo Pareto à la fin du siècle der­nier. Appli­quée au com­merce, cette loi de dis­tri­bu­tion rend compte du fait que de manière géné­rale pour tout type de pro­duit, envi­ron 80% des ventes sont réa­li­sées sur 20% des pro­duits. Pour le dire de manière moins mathé­ma­tique, le suc­cès com­mer­cial est réparti de manière très inéga­li­taire. Cette consta­ta­tion de sens com­mun mais qui a fait l’objet d’une modé­li­sa­tion mathé­ma­tique a des consé­quences par­ti­cu­lières pour la dis­tri­bu­tion des biens phy­siques. Elle explique en par­ti­cu­lier que sur un cata­logue total com­por­tant plu­sieurs mil­lions de livres dis­po­nibles en théo­rie, les libraires, qui ne peuvent en pro­po­ser à la vente qu’un nombre limité, pour des rai­sons de simple ratio­na­lité écono­mique vont concen­trer leur offre sur ceux qui se vendent le mieux ; les best-​sellers. Dans un envi­ron­ne­ment phy­sique, il est très coû­teux d’agrandir un maga­sin, d’ajouter des linéaires, bref, d’augmenter son offre. Il n’est donc pas inté­res­sant de le faire pour accueillir des pro­duits pour les­quels la demande est trop faible. On a donc une situa­tion clas­sique de rareté créée par les condi­tions de ren­ta­bi­li­sa­tion des inves­tis­se­ment dans le monde phy­sique. La théo­rie de Chris Ander­son repose sur l’idée inté­res­sante que les pro­prié­tés écono­miques des objets numé­riques sont fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rentes. Ainsi, pour prendre l’exemple de la musique, s’il est très coû­teux pour un dis­quaire clas­sique de pro­po­ser dans ses rayon­nages une très grande diver­sité de CD — dont la plu­part seront ven­dus à un très faible nombre d’exemplaires, il n’est pas plus coû­teux pour un dis­quaire en ligne de pro­po­ser sur son ser­veur une très grande diver­sité de fichiers mp3 plu­tôt qu’un faible nombre. Autre­ment dit, un CD sup­plé­men­taire dans un rayon­nage phy­sique, coûte pro­por­tion­nel­le­ment beau­coup plus cher qu’un fichier mp3 sup­plé­men­taire sur un ser­veur. Donc, alors que dans un envi­ron­ne­ment phy­sique, la ren­ta­bi­lité réside seule­ment dans la vente à un grand nombre d’exemplaires d’un faible nombre de pro­duits dif­fé­rents — les best-​sellers-​, dans un envi­ron­ne­ment numé­rique, il devient aussi ren­table, parce qu’économiquement équi­va­lent, de vendre un grand nombre de pro­duits dif­fé­rents cha­cun à un faible nombre d’exemplaires. C’est sur ces bases que naissent de nou­veaux mar­chés, de niches, qui viennent com­plé­ter (et non rem­pla­cer) le mar­ché global.

L’édition de sciences humaines, royaume des petits tirages risque d’être concer­née par ce modèle.

Quelles sont donc les consé­quences pour le sec­teur qui nous occupe ?

Pre­mière consé­quence : l’explosion docu­men­taire. C’est un constat que nous fai­sons tous, le déve­lop­pe­ment d’Internet est syno­nyme d’une mul­ti­pli­ca­tion consi­dé­rable de docu­ments sou­dai­ne­ment ren­dus dis­po­nibles. On assiste à une aug­men­ta­tion du nombre de revues pure­ment élec­tro­niques en créa­tion, une mul­ti­pli­ca­tion des sites web de cher­cheurs, d’équipes et de pro­jets de recherche, une explo­sion docu­men­taire sur les archives ouvertes, la dif­fu­sion des rap­ports, etc. Tout cela est rendu pos­sible par l’abaissement du coût de fabri­ca­tion et dif­fu­sion des docu­ments. C’est le pre­mier prin­cipe d’Anderson : « make eve­ry­thing avai­lable ».

Deuxième consé­quence : cette explo­sion est quand même ren­due pos­sible et n’est viable écono­mi­que­ment, selon le même prin­cipe, que par une mise en fac­teur des moyens de pro­duc­tion. Il y a 5 ou 6 ans, la plu­part des revues élec­tro­niques étaient dis­per­sées ; cela signi­fie une dis­per­sion des com­pé­tences et des moyens de pro­duc­tion. Cette situa­tion ne s’inscrit pas du tout dans la logique de la longue traîne, pour laquelle il y a ren­ta­bi­lité des publi­ca­tions à faible usage si elles sont agré­gées sur une plate-​forme unique. La logique de la longue traîne est cohé­rente avec la mon­tée en puis­sance, au cours des der­nières années des grosses plate-​formes de dif­fu­sion de revues : Revues​.org, CAIRN, Per­sée, etc. Donc, l’explosion docu­men­taire s’accompagne d’une concen­tra­tion des plate-​formes de publication.


Troi­sième consé­quence
 : le deuxième slo­gan d’Anderson, qui com­plète immé­dia­te­ment le pre­mier, c’est : « help me find it ». C’est tout à fait logique : l’explosion docu­men­taire signi­fie que tout existe. On n’a plus de déci­sion de publi­ca­tion en amont. Dans ce contexte, les outils de recherche d’information deviennent stra­té­giques. Google l’a com­pris avant les autres ; on ne peut s’étonner de la posi­tion que cette entre­prise occupe. Pour ce qui nous concerne, on peut dire que d’une cer­taine manière, dans l’ancien modèle, l’organisation édito­riale des publi­ca­tions repo­sait sur la notion de col­lec­tion. Dans le nou­veau contexte, le prin­cipe orga­ni­sa­teur d’un point de vue édito­rial, c’est le moteur de recherche (principalement).

Der­nière consé­quence : dans l’ancien modèle, seules les publi­ca­tions les plus ren­tables existent (font l’objet d’une déci­sion de publi­ca­tion favo­rable). La rareté est donc du côté des publi­ca­tions. Dans le nou­veau contexte, toutes les publi­ca­tions pos­sibles existent. Ce sont donc les lec­teurs qui deviennent rares. C’est le fon­de­ment de ce qu’on appelle l’économie de l’attention, avec une consé­quence impor­tante : si ce sont les lec­teurs qui sont rares et non les publi­ca­tions (rela­ti­ve­ment les unes aux autres), alors les bar­rières d’accès aux docu­ments (l’accès sur abon­ne­ment par exemple) deviennent contre-​productives. Le prin­cipe de la res­tric­tion d’accès est contra­dic­toire avec la logique de ce nou­veau contexte. On voit donc que le mou­ve­ment de l’open access, qui s’est déployé avec une face poli­tique et idéo­lo­gique (libre accès aux résul­tats de la recherche) repose en fait sur une pro­priété très puis­sante de l’économie des biens numé­riques. Il suf­fit de regar­der les nou­velles revues pure­ment élec­tro­niques qui se créent. Aucune ne veut d’une bar­rière d’accès sur abon­ne­ment ; parce que leur prin­ci­pal souci est d’être lues et connues.

Pas­sons main­te­nant aux rela­tions entre l’édition élec­tro­nique dans ses rela­tions avec le fonc­tion­ne­ment du champ scientifique

Ici, on constate des évolu­tions qui ne sont pas le fait des évolu­tions tech­no­lo­giques, mais plu­tôt de l’organisation de la recherche, des évolu­tions poli­tiques et écono­miques, ou propres aux para­digmes scien­ti­fiques. En revanche, on voit com­ment l’édition élec­tro­nique répond plu­tôt bien à ces évolutions.

Pre­mière évolu­tion : l’accélération du rythme de com­mu­ni­ca­tion. Comme la recherche est de plus en plus contrac­tua­li­sée et évaluée, les pres­sions sur les équipes de recherche pour com­mu­ni­quer, publier, rendre compte publi­que­ment de l’avancée de leurs tra­vaux vont crois­sant. Alors que l’édition clas­sique avec des délais de publi­ca­tions qui se comptent en années ne peut pas suivre le rythme, l’édition élec­tro­nique aide les cher­cheurs à répondre à cette pression.

Deuxième évolu­tion : une modi­fi­ca­tion de l’équilibre docu­men­taire en faveur des formes courtes. Tra­di­tion­nel­le­ment, la mono­gra­phie est la forme cano­nique de la publi­ca­tion en sciences humaines. Aujourd’hui, on assiste à une mon­tée en puis­sance de l’article comme forme « nor­male » et rému­né­ra­trice pour les car­rières des cher­cheurs. Cette évolu­tion a beau­coup de fac­teurs dif­fé­rents. L’influence de modèles de com­mu­ni­ca­tion propres aux sciences exactes me semble être l’un de ces fac­teurs. Quoi qu’il en soit, l’édition élec­tro­nique est bien posi­tion­née pour répondre à cette évolution.

Troi­sième évolu­tion : le ren­for­ce­ment du col­lec­tif dans le tra­vail de recherche. Beau­coup de cher­cheurs le disent : la figure mythique du savant génial isolé, qui tra­vaille dans son coin et révo­lu­tionne son domaine au bout de vingt ans d’obscurité n’existe pas (plus). La recherche scien­ti­fique, même en sciences humaines, est aujourd’hui un tra­vail d’équipe repo­sant sur une col­la­bo­ra­tion forte, à tous les niveaux, entre cher­cheurs. Là encore, les outils numé­riques sont très utiles pour répondre à ces besoins crois­sants de coordination.


Der­nière évolu­tion
 : pas la plus simple à cer­ner, elle concerne l’évaluation de la recherche. Dans le modèle idéal, comme il y a conver­gence entre les 3 dimen­sions, la déci­sion de publi­ca­tion sanc­tionne la valeur scien­ti­fique qui est consa­crée par le suc­cès. Il ne me semble pas tout à fait juste de dire que la com­mu­nauté scien­ti­fique délègue aux éditeurs l’activité d’évaluation car, dans les mai­sons d’édition, les direc­teurs de col­lec­tion et les refe­rees sont bien des col­lègues ; ils font par­tie du monde uni­ver­si­taire. Le pro­blème est qu’il y a une diver­gence de plus en plus impor­tante entre l’évaluation de la qua­lité scien­ti­fique d’un tra­vail et la déci­sion de publi­ca­tion. Dans le nou­veau contexte, il n’y a pas de véri­table déci­sion de publi­ca­tion. Toute publi­ca­tion pos­sible existe. L’évaluation est donc néces­sai­re­ment dépla­cée ailleurs. Il me semble qu’on se retrouve alors dans des situa­tions docu­men­taires assez connues en sciences dures qui vivent depuis long­temps des situa­tions d’économie de l’attention avec une abon­dance rela­tive de publi­ca­tion (ce qui n’était pas le cas des sciences humaines jusqu’à aujourd’hui). Des sys­tèmes biblio­mé­triques du type ISI, des sys­tèmes de clas­se­ment des revues que l’on voit arri­ver en sciences humaines consti­tuent des méca­nismes d’évaluation dif­fé­rents. Il fau­drait com­plé­ter l’analyse.

Je vou­drais pour finir sur cet aspect, poser une ques­tion qui me semble impor­tante : cette évolu­tion du mode de fonc­tion­ne­ment du champ scien­ti­fique doit avoir des consé­quences épis­té­mo­lo­giques impor­tantes. Quelles sont-​elle ? Je me gar­de­rai bien de répondre à cette ques­tion main­te­nant. Je ren­voie la ques­tion aux dif­fé­rentes com­mu­nau­tés scien­ti­fiques qui, me semble-​t-​il, doivent en débattre sérieusement.

L’édition élec­tro­nique et l’inscription sociale de la recherche scientifique

Sur cet aspect, il y a une bonne nou­velle et une mau­vais nou­velle pour les chercheurs.

La bonne nou­velle, c’est que les réseaux numé­riques leur donnent de nou­veau la pos­si­bi­lité d’intervenir direc­te­ment dans le débat public sans devoir pas­ser sous les fourches cau­dines du for­ma­tage média­tique. Les blogs de cher­cheurs (ceux de Jean Véro­nis, André Gun­thert,Bap­tiste Coul­mont, parmi d’autres, les revues intel­lec­tuelles en ligne, La Vie des idées, Telos, Sens Public) sont un moyen pour eux de prendre posi­tion dans le débat public et de per­pé­tuer d’une cer­taine manière la posi­tion de l’intellectuel.

La mau­vaise nou­velle (pour les cher­cheurs) main­te­nant, c’est que si les cher­cheurs peuvent de nou­veau inter­ve­nir direc­te­ment dans le débat public, ils ne sont pas les seuls à pou­voir le faire. Il sont même plu­tôt mis en concur­rence avec.…tout le monde ! Pire encore, la posi­tion de pré­émi­nence par l’expertise dont ils pou­vaient se pré­va­loir (et sur laquelle ils comptent) est de moins en moins recon­nue a priori…La mani­fes­ta­tion de cela, c’est Wiki­pe­dia qui est une épine dans le pied de la com­mu­nauté scien­ti­fique. La ques­tion qui est der­rière ce phé­no­mène est la sui­vante : quelle est désor­mais la place, quelle recon­nais­sance pour la spé­ci­fi­cité des connais­sances scien­ti­fiques, c’est-à-dire de connais­sances pro­duites selon des normes pro­fes­sion­nelles par­ti­cu­lières, dans la société de l’information.

Der­nier phé­no­mène inté­res­sant : ce sont les usages non-​contrôlés des publi­ca­tions scien­ti­fiques. Dans un contexte d’accès ouvert aux publi­ca­tions, avec la par­ti­cu­la­rité des sciences humaines que les connais­sances pro­duites sont com­mu­ni­quées en lan­gage natu­rel (pas de rup­ture lin­guis­tique comme ailleurs), on voit des articles poin­tus, publiés dans des revues qui n’étaient jusqu’à récem­ment consul­tables qu’en biblio­thèque uni­ver­si­taires, être cités dans des forums de dis­cus­sion, sur des sites per­son­nels, bref, dans des dis­cus­sions cou­rantes, sans être pas­sées par le filtre de la vul­ga­ri­sa­tion paten­tée. C’est un phé­no­mène mal connu à mon avis, et pour­tant assez passionnant.

Conclu­sion

Tout au long de l’exposé, j’ai essayé de dépas­ser les visions idyl­liques ou infer­nales, pour ten­ter de jeter un éclai­rage sur un nou­veau contexte de publi­ca­tion en émer­gence. Ce que j’ai décrit n’est évidem­ment pas un ins­tan­tané de la situa­tion actuelle. Dans cet ins­tan­tané, j’ai choisi de bra­quer le pro­jec­teur uni­que­ment sur des éléments encore peu visibles, encore en émer­gence, et tenté de mon­trer qu’ils étaient la mani­fes­ta­tion d’une logique assez puis­sante en cours de consti­tu­tion à l’intérieur des cadres héri­tés dans les­quels nous agissons.

PS : Un grand merci très ami­cal à Yann Cal­bé­rac etVanessa Obry qui ont eu la gen­tillesse de m’inviter à m’exprimer au cours de cette après-​midi et à qui revient la pater­nité du titre de mon intervention !


Cré­dit photo : « OMG MACRO ! », par Don solo, en CC by-​nc-​sa 2.0, sur Flickr

Comment le droit vint aux revues en sciences humaines et sociales (1999 – 2006).


Good old (burnt) time II
La tra­di­tion de l’édition des revues en Sciences humaines et sociales s’est long­temps appuyée sur des usages très peu for­mels, maté­ria­li­sés par l’absence de contrat entre l’auteur et l’éditeur. Cet état de fait, qui souffre des excep­tions, n’a pas été pro­fon­dé­ment remis en cause par les nom­breuses alertes émises par les juristes depuis les débuts de l’édition en ligne. Paral­lè­le­ment à l’épanouissement d’un pro­ces­sus de pro­fes­sion­na­li­sa­tion de l’édition élec­tro­nique scien­ti­fique, le déve­lop­pe­ment de pro­jets de mise en ligne mas­sive (patri­mo­niale) ou payante a par­tiel­le­ment modi­fié la donne.

La mise au point de licences ins­pi­rées par les mou­ve­ments du logi­ciel libre (GPL, Copy­left) et du libre accès (Open access ini­tia­tive, Décla­ra­tion de Ber­lin 2003), en par­ti­cu­lier les licences Crea­tive com­mons et Science com­mons, a pro­duit un nou­veau dépla­ce­ment des lignes de force. Cepen­dant, ces évolu­tions n’ont concerné qu’une mino­rité de titres et sont donc res­tées rela­ti­ve­ment marginales.

En juin 2006, l’intervention à contre-​temps du légis­la­teur (DADVSI) a connecté la pro­blé­ma­tique du « Peer to peer » avec celle de l’exception juri­dique à des fins d’enseignement et de recherche. La confu­sion entre enjeux géné­raux et inté­rêts par­ti­cu­liers a conduit à une légis­la­tion confuse et dila­toire. Ses pre­miers effets ont été la fer­me­ture d’un des sites pion­niers de l’édition élec­tro­nique en France, celui de la revue Études photographiques.

A long terme, on peut s’interroger sur la façon dont les revues intè­gre­ront les contraintes juri­diques, les néces­si­tés écono­miques et les impé­ra­tifs scien­ti­fiques de dif­fu­sion. Après avoir long­temps ignoré la ques­tion juri­dique, grâce à la confiance et à l’entente que per­met l’entre-soi scien­ti­fique, les revues seront-​elles condam­nées à choi­sir entre dis­si­dence et silence ? Les usages l’emporteront-ils pour faire évoluer les tables de la loi ?

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Pro­gramme com­plet de la journée
Sémi­naire URFIST : « Droit d’auteur, copy­right, contrats Crea­tive Com­mons : quel(s) espace(s) de cir­cu­la­tion des savoirs ? »

Jeudi 23 novembre 2006. Toulouse.

Le Complexe du Cyclope. Le Centre national du Livre et les revues

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Was­sers­pie­gel
Image par frood­mat. Licence CC.

Sophie Bar­luet a rendu un rap­port en avril 2006 suite à la mis­sion que lui avait donné en mai 2005 Eric Gross, alors Pré­sident du CNL, le Centre natio­nal du Livre [30] Il s’intitule Les revues fran­çaises aujourd’hui : entre désir et dérives, une iden­tité à retrou­ver. Long de 146 pages, ce rap­port se décom­pose en quatre par­ties : Un modèle his­to­rique, Un modèle éclaté, Un nou­veau modèle ?, Quelle poli­tique pour un nou­veau modèle. Je ne m’étendrai pas sur la par­tie his­to­rique, ni sur la ques­tion des revues de créa­tion, qui est très spé­ci­fique et dépasse mes com­pé­tences, et concen­tre­rai mes remarques sur la ques­tion des revues en Sciences humaines et sociales.

L’enquête est pro­vo­quée par une volonté de moder­ni­sa­tion et de ration­na­li­sa­tion de l’aide du CNL aux revues, alors que le nombre de titres sou­te­nus a aug­menté, que le modèle his­to­rique des revues a évolué et tan­dis que leur situa­tion géné­rale se dégra­dait : baisse de la visi­bi­lité média­tique, dégra­da­tion de l’équilibre écono­mique et émer­gence du sup­port numé­rique (pp. 8 – 10).

Sophie Bar­luet liste les prin­ci­paux orga­nismes qui four­nissent une aide aux revues en Sciences humaines et sociales : le Minis­tère des Postes et des Télé­com­mu­ni­ca­tions (Com­mis­sion pari­taire des Publi­ca­tins et Agences de Presse, CPAP), Le Minis­tère des Finances (TVA réduite), le Minis­tère des Affaires sociales (Fonds d’Action et de Sou­tien pour l’intégration et la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions, FASILD), le Minis­tère des Affaires étran­gères (abon­ne­ments, tra­duc­tions sur le site du Quai d’Orsay), le Minis­tère de l’Éducation natio­nale et de la Recherche (CNRS, presses uni­ver­si­taires, por­tails, biblio­thèques uni­ver­si­taires), le Minis­tère de la Culture et de la Com­mu­ni­ca­tion (CNL, Entr’evues). Le Minis­tère de la Jus­tice finance et les Régions auraient sans doute égale­ment pu être citées. Je m’interroge, en par­ti­cu­lier, sur la nature, la qua­lité et la cohé­rence de l’aide appor­tée par les régions. Les deux poids-​lourds sont cepen­dant le CNRS et le CNL. En 2004, le CNL a accordé 1 616 129€ de sou­tien aux revues, qu’elles soient de créa­tion ou SHS (aides à la publi­ca­tion, aides à la tra­duc­tion en fran­çais, aides à la numé­ri­sa­tion). Les Sciences humaines et sociales repré­sentent 45% des aides appor­tées par le CNL à la créa­tion et au déve­lop­pe­ment des revues (p.113). Le CNRS appor­tait en 2002 un bud­get de 3 517 000 euros aux revues SHS. Il sou­te­nait alors 193 revues, soit 18 222 euros par titre (p. 112). « Ce total inclut des sub­ven­tions directes (450 000 euros) ainsi que des aides indi­rectes par la prise en charge d’agents et de cher­cheurs (77 équi­va­lents temps plein) » pré­cise Sophie Bar­luet. [31] Le CNL a, en dix ans, doublé le nombre de titres aidés, avec une forte tendance à la reconduction des soutiens, années après année. Si la subvention est théoriquement plafonnée à 25% des frais de fabrication et de diffusion, ce taux est dans la pratique variable, notamment pour les petites revues, dont le CNL finance parfois plus de 50% de leur budget (pp. 120-121).

Il me semble inutile de paraphraser les principales recommandations qui sont proposées dans le rapport. Je les ai donc recopiées et placées en annexe de ce billet, telles qu'elles apparaissent des pages 137 à 139.

Rap­pe­lons qu’il ne s’agit, ici, que de recom­man­da­tions, qui pour­ront ne pas être adop­tées ou qui pour­ront être amen­dées. Mais, en l’état, elles sont révé­la­trices d’une démarche du CNL qui reste cen­trée sur l’édition papier, et confère au numé­rique le rôle d’éclaireur-défricheur, pas beau­coup plus. C’est une avan­cée réelle, mais la force de séduc­tion du sup­port papier, dont les qua­li­tés ne peuvent être contes­tée, exerce tou­jours une forte emprise sur les rai­son­ne­ments et les sys­tèmes de valeur. Lors d’une réunion de pré­sen­ta­tion de ce rap­port, d’autres acteurs de pre­mier plan ont égale­ment mani­festé leur atta­che­ment presque exclu­sif au sup­port papier. Certes, le temps n’est plus à l’anathème contre la lie élec­tro­nique [32]. Les temps des dénon­cia­tions du numé­rique comme « fos­soyeur des revues » semble égale­ment der­rière nous. Pour autant, dans bien des esprits, le numé­rique reste un appen­dice de la grande édition, celle de Guten­berg. Sans doute les mêmes défendront-​ils l’édition élec­tro­nique tra­di­tion­nelle dans vingt-​cinq ans. Nous ver­rons. Il reste qu’une telle poli­tique rend dif­fi­cile l’exploration des pistes nou­velles que per­met l’édition électronique.

Les pré­co­ni­sa­tions de ce rap­port qui inté­ressent le plus les revues sont cepen­dant ailleurs. En affir­mant que les revues publiques ne doivent pas rece­voir d’argent public, le CNL ferme la porte à de nom­breuses revues SHS. Le rap­port ne pré­cise pas les rai­sons de ce choix, mais Benoît Yvert, Pré­sident du CNL, a répondu que cette injonc­tion venait de Bercy. Puis par le fait que les éditeurs pri­vés prennent un plus grand risque que les éditeurs publics. Le pre­mier argu­ment de Benoît Yvert pro­vient, me semble-​t-​il, du risque de concur­rence déloyale faus­sant les règles du mar­ché. Mais les revues en Sciences humaines relèvent-​elles vrai­ment du même type de mar­ché que les chewing-​gum et les tubes cathodiques ?

Il semble de plus en plus urgent que la pro­blé­ma­tique du libre accès aux don­nées scien­ti­fiques soit inté­grée aux réflexions qui guident les poli­tiques publiques. En déci­dant de s’appuyer exclu­si­ve­ment sur la dif­fu­sion payante, le CNL donne prio­rité à des rai­son­ne­ments qui viennent du papier. Quand des car­tons de numé­ros s’accumulent dans les stocks des éditeurs, quand la mise au pilon semble l’inéluctable issue des plus anciens numé­ros, quand la dif­fu­sion gra­tuite fausse tota­le­ment les chiffres de dif­fu­sion géné­rale et ne per­met pas de révé­ler le moindre désir (pour reprendre le mot de Sophie Bar­luet) et encore moins le moindre usage, on peut s’interroger sur ce com­plexe du Cyclope. Com­ment expli­quer l’absence de prise en compte de l’hypothèse de la Longue traîne, si fré­quem­ment citée par les pro­fes­sion­nels réflé­chis­sant au mar­ché du numé­rique ? Com­ment expli­quer la mise à l’écart de la pro­blé­ma­tique des usages et des mesures des pra­tiques de lec­ture ? Ne lit-​on vrai­ment que dans les biblio­thèques uni­ver­si­taires et les appar­te­ments des der­niers par­ti­cu­liers abon­nés aux revues, au coin du feu ? Les lec­tures numé­riques ne peuvent-​elles pas être mesu­rées et com­pa­rées aux lec­tures ana­lo­giques ? Ne peut-​on, ne doit-​on pas, un jour, confron­ter les deux uni­vers, les com­bi­ner, étudier leurs com­plé­men­ta­ri­tés, mesu­rer l’efficacité réelle de chaque dif­fu­sion ? Ne peut-​on, ne doit-​on pas, très vite, réflé­chir aux pas­se­relles entre élec­tro­nique et papier ? Il faut applau­dir le cou­rage du rap­port qui défend l’idée d’un sou­tien aux créa­tions numé­riques [33]. Mais s’inquiéter de la concep­tion péjo­ra­tive qu’elle revèle, défi­nis­sant une hié­rar­chie entre ce qui semble rele­ver du bac à sable ou du bouillon de culture, d’une part, et ce qui est érigé sur l’autel du papier, d’autre part. Il faut sor­tir de l’opposition des sup­ports (papier/​électronique) et des modes de dif­fu­sion (vente/​libre accès) pour par­ve­nir à défendre la seule chose qui nous tient à coeur, l’édition. C’est-à-dire l’émergence, la for­ma­li­sa­tion, la sélec­tion puis la dif­fu­sion de la pen­sée. Car seuls les écrits restent.