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Chronologie de l’édition électronique (2)


Voici, comme pro­mis, la deuxième par­tie de ma chro­no­lo­gie sur l’édition élec­tro­nique, qui doit beau­coup à celle de Marie Lebert, même si j’ai fait des ajouts et des retraits.

Les pro­jets éditoriaux

1971 — Guten­berg project

1993 — ABU, la biblio­thèque universelle

1995 — Le Monde diplo­ma­tique est le pre­mier pério­dique imprimé fran­çais à se doter d’un site web.

1995 — Ama​zon​.com, librai­rie en ligne.

1996 — Zazie­web, site sur l’actualité du livre.

1996 — Cyli­bris, pion­nier fran­co­phone de l’édition élec­tro­nique commerciale.

1996 — Inter­net archive, des­tiné à archi­ver le web.

1997 — Gal­lica, biblio­thèque numé­rique de la Biblio­thèque natio­nale de France.

1998 — Les éditions 00h00 sont le pre­mier éditeur au monde à vendre des livres numériques.

2000 — Numi­log, pre­mière librai­rie fran­co­phone à vendre exclu­si­ve­ment des livres numériques

2000 — Le lyber, lancé par les éditions de l’Eclat.

2000 — Lan­ce­ment du Mil­lion book pro­ject, dans le but de numé­ri­ser un mil­lion de livres.

2000 — Ste­phen King tente de publier en ligne un livre cha­pitre après chapitre.

2001 — Wiki­pe­dia, ency­clo­pé­die col­la­bo­ra­tive en ligne.

2001 — Inter­net Way­back Machine, qui per­met de consul­ter des pho­to­gra­phies de pages web dans le passé (Inter­net archive).

2002 — Book​share​.org, biblio­thèque numé­rique payante pour per­sonnes aveugles et malvoyantes.

2003 — PLos, Public Library of Science, des­tiné à la créa­tion de revues scien­ti­fiques en libre accès.

[EDIT] 2003 — Pro­jet Sour­ce­berg. Rapi­de­ment renommé Wiki­source.[/​EDIT]

2003 — MIT Open­Cour­se­Ware, ensemble de cours du Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­logy en libre accès.

2003 — CSS Zen Gar­den, site démon­trant la puis­sance de la sépa­ra­tion de la forme et du fond grâce à CSS.

2004 — Google Print, pro­jet de biblio­thèque numé­rique mon­diale de Google.

2005 — Open Content Alliance (OCA), pro­jet de biblio­thèque numé­rique mon­diale asso­ciant de nom­breux acteurs (dont Yahoo ! et Inter­net archives).

2006 — Google Book Search rem­place Google Print et per­met le télé­char­ge­ment des oeuvres du domaine public (jusque-​là ni impres­sion ni télé­char­ge­ment n’étaient possibles).

2006 — Live Search Books, pro­jet de biblio­thèque numé­rique mon­diale de Microsoft.

2006 — Open-​Access Text Archive, biblio­thèque numé­rique dédiée aux textes (Inter­net Archive).

2008 — Knol, a unit of know­ledge, ency­clo­pé­die en ligne de Google.

2008 — Aux USA, accord dit de « set­tle­ment » dans l’affaire « The Authors Guild, Inc., et alii vs. Google Inc. »

2008 — En France, lan­ce­ment conjoint du Sony Rea­der par Sony, Hachette et la Fnac. Gal­li­mard annonce se lan­cer dans les ebooks.

2008 — Euro­peana, biblio­thèque numé­rique européenne.

Ques­tions

Est-​ce que ça tient la route ?

Je n’ai pas encore trouvé la date de créa­tion de Safari Books. Je l’ajouterai pro­ba­ble­ment dès que j’aurai l’information. http://​www​.safa​ri​book​son​line​.com

J’ouvre mon carnet de recherches sur Hypothèses — 17 octobre 2008, EHESS Paris


Typography as a grid

Depuis quelques années, un nombre crois­sant de cher­cheurs en sciences humaines et sociales uti­lise des outils de mise en ligne rapides et légers – les blogs – dans leur acti­vité pro­fes­sion­nelle. Ces « car­nets de recherche » consti­tuent de véri­tables ins­tru­ments de com­mu­ni­ca­tion et d’information scien­ti­fique. Leurs usages sont très divers : car­nets de fouilles archéo­lo­giques, cahiers de ter­rain en sciences sociales, moyens de dif­fu­sion des savoirs, jour­naux de bord de pro­jets de recherche, blogs de revues ou de livres, chro­niques scien­ti­fiques sur un thème précis.

Le Centre pour l’édition élec­tro­nique ouverte (CLEO) a lancé en février 2008 sa pla­te­forme de car­nets de recherche Hypo­thèses. Ouverte à la com­mu­nauté de l’ensemble des dis­ci­plines des sciences humaines et sociales, Hypo­thèses per­met aux cher­cheurs et équipes de recherche de dif­fu­ser faci­le­ment et rapi­de­ment de l’information en rela­tion directe avec leur pra­tique scien­ti­fique.
Pré­sen­ta­tion de la formation

Afin d’accompagner le déve­lop­pe­ment de sa pla­te­forme, le CLEO orga­nise une série de for­ma­tions à des­ti­na­tion de tous les uti­li­sa­teurs déjà ins­crits ou dési­reux d’ouvrir un car­net de recherche. D’une durée d’une jour­née, ces for­ma­tions per­mettent aux par­ti­ci­pants de créer et ouvrir leur car­net de recherche le cas échéant, de per­son­na­li­ser et confi­gu­rer leur car­net, de maî­tri­ser l’ensemble des fonc­tion­na­li­tés d’édition et de ges­tion qui leur sont offertes. En com­plé­ment de cette for­ma­tion pra­tique, la jour­née com­prend une intro­duc­tion aux enjeux des blogs scien­ti­fiques et une pré­sen­ta­tion des pra­tiques exis­tantes appuyée sur l’analyse de dif­fé­rents exemples.
Programme

-Qu’est-ce qu’un car­net de recherche ? Défi­ni­tion et exemples

- Le car­net de recherche : un outil d’information scien­ti­fique

- L’environnement ins­ti­tu­tion­nel et juri­dique des car­nets de recherche

- Pré­sen­ta­tion de la pla­te­forme Hypo­thèses

- Ouvrir un car­net de recherche sur Hypo­thèses : prise en main de l’outil Word­Press

- Éditer et publier des articles et des pages sur son car­net de recherche

- Per­son­na­li­sa­tion et confi­gu­ra­tion avan­cée

- Ges­tion édito­riale des contenus

Infor­ma­tions pratiques

La for­ma­tions se déroule à Paris entre 9h30 et 13 heures.

Lieu : EHESS. 96 Bd Ras­pail, 75006, Paris.
Formateur

Pierre Mou­nier, EHESS, res­pon­sable du pôle For­ma­tion et usages du CLEO et fon­da­teur d’Homo Nume­ri­cus.
Inscription

Pour s’inscrire, il suf­fit d’écrire à formations@​revues.​org en pré­ci­sant bien le titre et la date de la for­ma­tion demandée.

Il n’est pas obli­ga­toire d’avoir un car­net ou d’avoir l’intention d’en ouvrir un pour par­ti­ci­per à ces formations.

Pour en savoir plus sur Hypo­thèses : http://​hypo​theses​.org/​a​b​out

Cré­dits pho­to­gra­phiques : « Typo­gra­phy is a grid », par bluek­de­sign, licence CC.

La mécanique des fluides


Writing

if:book signale une ini­tia­tive très inté­res­sante : la repu­bli­ca­tion en ligne, sous la forme d’un blog hébergé par Word​Press​.com, dujour­nal de George Orwell. Le 9 août 2008 a com­mencé la publi­ca­tion des notes (j’allais écrire « billets ») prises le 9 août 1938… C’est donc avec un léger dif­féré de soixante-​dix années, scru­pu­leu­se­ment res­pecté, que le car­net de George Orwell, figure lit­té­raire du XXe siècle, est publié en ligne. L’auteur de La ferme des ani­maux et de 1984, entre donc de plein pied dans le monde de l’édition électronique.

Pro­ces­sus dis­cret vs pro­ces­sus continu

Cette ini­tia­tive est inté­res­sante d’abord en rai­son de sa stra­té­gie édito­riale : ne pas publier le texte en un seul bloc, ou en quelques volumes, comme on l’aurait fait dans l’édition papier. Mais s’appuyer sur la nature liquide du numé­rique. On peut publier en goutte-​à-​goutte ou mas­si­ve­ment, en fonc­tion des besoins de la plan­ta­tion. Ainsi, le 28 août 1938, il y a exac­te­ment 70 ans, Orwell écrit : « La nuit der­nière, une heure de pluie. La jour­née d’hier a été chaude et cou­verte. Aujourd’hui, idem, avec quelques gouttes de pluie dans l’après-midi. La récolte du hou­blon com­men­cera dans une semaine envi­ron » [61]. La publication cherche donc à être particulièrement fidèle au processus d'écriture du carnet, et non à un processus discret de publication de celui-ci par volumes papier. J'utilise le terme discret- au sens mathématique. Dans ce sens, la publication numérique peut être considérée comme continue. Elle ne l'est pas seulement en raison de son rythme. Elle l'est plus globalement, me semble-t-il, par nature.

Une information pauvre ?

Considérons la structuration de l'information. Les porteurs de ce projet ont fait leur ce qui pourrait être une maxime du web : simple is beautifull. En effet, ils se sont conten­tés de tech­no­lo­gies basiques, disons low-​tech [62] pour faire simple : un CMS libre spécialisé dans les blogs (wordpress), un hébergement gratuit sur une plateforme industrielle et privée (wordpress.com), quelques liens hypertextes, quelques tags. Selon tout apparence, il s'agit d'une entreprise éditoriale rudimentaire d'un point de vue informationnel : chaque billet est décrit par un titre, il contient un texte édité dans un éditeur WYSIWYG (et non dans un éditeur XML en fonction d'une DTD très riche de type TEI) S'y ajoutent des rubriques, des tags et des commentaires rédigés par le public et par l'éditeur.

Naviguer n'est pas feuilleter

En réa­lité, le cor­pus est riche­ment décrit. Il l’est, d’abord, grâce aux notes de l’édition ori­gi­nale, entre­prise qui a duré 17 ans, menée par le Pro­fes­seur Peter Davi­son. Il l’est, ensuite, par un nou­veau tra­vail d’enrichissement pro­duit par l’éditeur (The Orwell Prize). Ainsi, les tags n’existaient pas dans l’édition ori­gi­nale en 20 volumes. Et, le 28 août 2008, les tags « hop-​picking » et « wea­ther » ont été asso­ciés au billet du jour. Des caté­go­ries sont égale­ment asso­ciées aux billets. Dans quelques mois, il sera donc pos­sible de par­cou­rir par navi­ga­tion ce cor­pus de façon inédite, sim­ple­ment parce qu’il est désor­mais indexé, à tra­vers un tra­vail édito­rial de longue haleine.

De plus, l’éditeur a inséré des liens hyper­textes à l’intérieur du texte. Le 25 août, les liens ajou­tés por­taient vers :

- Google maps,

- Ukmoths, un site spé­cia­lisé dans la des­crip­tion des papillons, et Owl­pages, un site spé­cia­lisé dans la des­crip­tion des hiboux,

- Wiki­pe­dia (ver­sion anglaise)

- une note sur la récolte du Hou­blon dans les mémoires d’Orwell, publiée sur le site http://​www​.theor​well​prize​.co​.uk

Et, comme tou­jours, le banal et déci­sif modèle de la conversation

Comme dans tout blog, il existe égale­ment la pos­si­bi­lité d’ajouter des com­men­taires. Ce sont pas moins de 23 com­men­taires, for­mant une conver­sa­tion, qui ont été ajou­tés au billet du 25 août. Les dis­cus­sions portent très pré­ci­sé­ment sur le billet. Nous igno­rons s’ils sont publiés a priori ou a pos­te­riori [63].

Il semble bien que nous soyons en pré­sence d’un tra­vail d’édition érudite, s’appuyant sur des res­sources de nature numé­rique diverses.

Tra­vail d’édition ou bri­co­lage technique ?

Les puristes s’inquièteront de l’hétérogénéité des liens, donc de leur pro­bable insta­bi­lité, puisque le web est un gigan­tesque cime­tière d’erreurs 404… Ils note­ront des liens vers des outils pour les­quels la cita­bi­lité, le main­tien du libre accès, la per­sis­tance de la qua­lité de l’information, peuvent être incer­tains. Enfin, ils avan­ce­ront qu’une pla­te­forme de blogs n’est pas une pla­te­forme d’édition élec­tro­nique. Que l’encodage XML n’est pas conforme à l’état de l’art de l’édition de sources… N’en jetons plus.

Tou­jours pas d’utilisation de Web​ci​ta​tion​.org à l’horizon …

Concer­nant l’instabilité de liens lan­cés vers le web, l’inquiétude est de mise… et je me demande s’il ne serait pas oppor­tun de leur pro­po­ser de s’appuyer sur des pro­jets tels que Web­cite qui sont des­ti­nés aux cher­cheurs qui veulent citer une res­source et en cap­tu­rer une image dura­ble­ment, via un ser­vice tiers en lequel on puisse avoir confiance.

La dyna­mique des couches

Je suis beau­coup moins inquiet en ce qui concerne le carac­tère pré­ten­dû­ment insuf­fi­sant de la séman­ti­sa­tion. Si les éditeurs du jour­nal d’Orwell par­viennent à tenir le niveau d’enrichissement par tags, caté­go­ries et liens hyper­textes dont ils font preuve actuel­le­ment, ils construi­ront un cor­pus hau­te­ment enri­chi. Les infor­ma­tions ins­crites dans le texte, mais pas enco­dées séman­ti­que­ment, comme la date de publi­ca­tion ori­gi­nale, par exemple, pour­ront être ajou­tées à l’avenir. Il fau­dra chan­ger de pla­te­forme ? Qu’à cela ne tienne ! Il fau­dra ré-​encoder le contenu ? Où est le pro­blème ? L’édition papier nous a habi­tués à une forme tex­tuelle et infor­ma­tion­nelle figée. L’information numé­rique est consti­tuée de couches, qui peuvent être ajou­tées à des époques suc­ces­sives. [64] C’est, si j’ai bien com­pris, plus ou moins le le sens de la redo­cu­men­ta­ri­sa­tion [65] défen­due par Roger T. Pédauque et par ses parents. Quoi qu’il en soit, il s’agit, me semble-​t-​il, d’un pro­ces­sus d’enrichissement infor­ma­tion­nel continu. Tou­jours inachevé, ce pro­ces­sus est consti­tu­tif du docu­ment numérique.

Au risque de l’accident industriel ?

Or, en ce domaine, l’accident indus­triel est tou­jours pos­sible. Car il ne suf­fit pas de décla­rer que le numé­rique est adapté à des enri­chis­se­ments pro­gres­sifs. Encore faut-​il que cela soit pos­sible dans la réa­lité et que les bud­gets n’explosent pas au pas­sage. Or, faudra-​t-​il jeter les pre­mières couches d’information, en rai­son de l’impossibilité de les récu­pé­rer sur une nou­velle pla­te­forme ? Faudra-​t-​il les aban­don­ner en rai­son de leur incom­pa­ti­bi­lité avec de nou­veaux besoins ? Faudra-​t-​il dépen­ser des sommes impor­tantes pour les appau­vrir, leur nature étant trop irré­gu­lière, voire confuse, pour être une base cor­recte de nou­veaux enri­chis­se­ments ? Une étude de géné­tique des textes, par exemple, pourra-​t-​elle se gref­fer sur les couches exis­tantes ou devra-​t-​elle repar­tir d’un docu­ment allégé ?

On peut tou­jours craindre ce type de dif­fi­culté, car il est dif­fi­cile de pré­voir les besoins du futur. Et parce que la ten­ta­tion d’une struc­tu­ra­tion de l’information « bri­co­lée » menace à chaque ins­tant. Ainsi lit-​on dans les com­men­taires du jour­nal d’Orwell des pro­po­si­tions d’utilisation de mises en forme locales, telles que l’adoption de polices ou de cou­leurs par­ti­cu­lières, pour dési­gner des zones par­ti­cu­lières du texte retrans­crit… On pour­rait citer nombre d’initiatives d’édition élec­tro­nique repré­sen­tant un tra­vail énorme et un bud­get consé­quent, et dont les résul­tats furent jetés aux oubliettes du numé­rique pour défaut de structuration.

Or, entre le palimp­seste indi­geste et celui qui flatte le palais en rai­son de la finesse de ses nuances et de la qua­lité de ses ingré­dients, il n’y a sou­vent que quelques octets de dif­fé­rence par docu­ment… La pru­dence s’impose.

La dyna­mique des usages et des for­mats ouverts

A l’inverse, on pour­rait citer de nom­breux exemples d’édition élec­tro­nique qui ont sur­vécu à l’érosion induite par l’écoulement, rapide, du temps numé­rique. Ces textes-​là ont sur­vécu car ils ont pu se com­por­ter comme des couches d’informations res­tées lisibles, exploi­tables et enri­chis­sables. En ce qui concerne l’édition élec­tro­nique du jour­nal d’Orwell, il est pos­sible que l’initiative ne soit pas des­ti­née à être aban­don­née dans les cime­tières de l’histoire. Pourquoi ?

D’une part, parce que ses pro­mo­teurs ont fait le pari des usages. Faire le choix d’une pla­te­forme publique et célèbre, facile d’accès, rapide à ali­men­ter et où les com­men­taires sont aisés, c’est en effet faire le choix des usages de lec­ture et d’annotation. C’est-à-dire qu’ils ont choisi de rendre le texte lar­ge­ment public. Ils l’ont publié, au sens noble.

D’autre part, et sur­tout, parce que les éditeurs ont fait le choix d’une pla­te­forme ouverte, dans laquelle il est pos­sible de rapa­trier à tout moment la tota­lité du contenu, sans appau­vris­se­ment, sans alté­ra­tion, sans perte donc, mais aussi sans bar­rière, sans douane, sans cer­bère. Word​Press​.com joue la carte de l’ouverture des don­nées et des for­mats, au plus grand béné­fice des auteurs des car­nets publiés sur cette pla­te­forme. Tous ne peuvent pas en dire autant…

Amnésie 2.0


Depuis quelque temps, on com­mence à entendre en boucle, dans toutes les bouches, une sorte d’évidence, de lieu com­mun selon lequel le web 2.0 se dis­tin­gue­rait radi­ca­le­ment de ce qui le pré­cède par la capa­cité don­née à cha­cun d’émettre de l’information autant que d’en rece­voir. Trois fois cette semaine j’ai entendu la même antienne : le web 2, c’est la par­ti­ci­pa­tion, l’information com­mu­nau­taire, l’échange de pair à pair. Le web 1, c’était le broad­cast, la dif­fu­sion d’un mes­sage stan­dard de un vers tous, une sorte de conti­nua­tion de la télé par d’autres moyens (techniques).

On ne peut qu’être aba­sourdi qu’une telle absur­dité se répande aussi vite et soit ainsi avan­cée sans être cri­ti­quée. Car pour qui connaît un mini­mum l’histoire d’Internet, son mode de fonc­tion­ne­ment intrin­sèque et les usages qui se sont déve­lop­pés depuis le début, il est abso­lu­ment évident que ni Inter­net en géné­ral, ni le web en par­ti­cu­lier, n’ont jamais été des médias de broad­cas­ting ; c’est même exac­te­ment le contraire. Si on parle d’Internet en géné­ral, l’infrastructure tech­nique en elle-​même, comme l’explique très bien Les­sig, comme les pro­to­coles : tcp/​ip, pop, nntp, mais aussi les usages : les MUD, les listes de dis­cus­sion, les news­groups reflètent une concep­tion de la com­mu­ni­ca­tion comme essen­tiel­le­ment mul­ti­la­té­rale et syno­nyme, pour cha­cun des noeuds du réseau, d’une égale capa­cité à envoyer autant qu’à rece­voir de l’information.

Le web lui-​même a tou­jours mani­festé cette concep­tion : la sim­pli­cité du lan­gage html, le faible coût de la dif­fu­sion de pages web, la double fonc­tion­na­lité du pre­mier navi­ga­teur, Nexus, qui était aussi un éditeur de pages en sont des preuves éminentes. D’un point de vue his­to­rique, le déve­lop­pe­ment du web dans les années 90 fut porté, bien avant que les mar­chands s’en emparent, par des com­mu­nau­tés très diverses publiant de manière anar­chique et foi­son­nante des mil­liers de sites plus ou moins ama­teurs. Eton­nante amné­sie qui passe à la trappe de l’histoire des ini­tia­tives comme Altern, Mygale, et Ouva­ton, ou encore le Web indé­pen­dant qui ont porté tout un mou­ve­ment et des pra­tiques d’autopublication et de déve­lop­pe­ment com­mu­nau­taire de la com­mu­ni­ca­tion sur le web. D’ailleurs, les outils de publi­ca­tion auto­ma­tique comme Php­nuke et Spip, parmi beau­coup d’autres, exis­taient bien avant qu’on parle du web 2.0.

On peut même se rap­pe­ler qu’en 2002, un obser­va­teur engagé comme Ber­nard Ben­ha­mou annon­çait jus­te­ment le risque d’une broad­cas­ti­sa­tion de l’Internet por­tée par les tech­no­lo­gies sur les­quelles s’est fina­le­ment déve­loppé le web 2.0. On ne peut que se féli­ci­ter que la menace ne se soit pas réa­li­sée bien sûr, mais il faut ces­ser de pen­ser que la com­mu­ni­ca­tion de pair à pair a été inven­tée par Youtube !

Il y a quelque temps, j’avais émis une autre hypo­thèse à pro­pos des muta­tions en cours : dans la mesure où, contrai­re­ment à ce qu’on dit, la com­mu­ni­ca­tion de pair à pair est le propre d’Internet et est consti­tu­tive de son his­toire, il me semble que ce qu’on appelle le Web 2.0 cor­res­pond à l’application de ce prin­cipe consti­tu­tif à de nou­veaux usages, pour de nou­veaux publics et au moyen de nou­veaux tech­niques. Il consti­tue une redé­cou­verte, un appro­fon­dis­se­ment d’un prin­cipe qui se trouve pré­sent dès l’origine. C’est même toute l’histoire d’Internet qui peut être appré­hen­dée de cette manière, cha­cune des révo­lu­tions qui la ponc­tue (les news­groups, le web puis le web dyna­mique, les cms, les sys­tèmes P2P, le web 2) étant une actua­li­sa­tion du prin­cipe originel.

Il y a pour­tant quelque chose de nou­veau dans les déve­lop­pe­ments actuel­le­ment à l’oeuvre, qui consti­tue une forme de rup­ture avec ce qui a pré­cédé. Jusqu’à pré­sent, le web était essen­tiel­le­ment struc­turé par la double acti­vité de créa­tion et de publi­ca­tion. Qu’on le prenne par son ori­gine docu­men­taire ou par son évolu­tion comme média, le web fonc­tion­nait jusqu’à pré­sent sur le prin­cipe de la dif­fu­sion, de l’exposition d’oeuvres créées par des auteurs. La juris­pru­dence puis le cor­pus légis­la­tif fran­çais l’ont bien com­pris qui ont assi­milé très tôt les sites web au régime de res­pon­sa­bi­lité de la presse, après quelque hési­ta­tion cependant.

Aujourd’hui, nous assis­tons au fort déve­lop­pe­ment de plates-​formes sociales qui changent radi­ca­le­ment la donne, car, ce qui est donné à publi­ci­sa­tion plu­tôt qu’à publi­ca­tion, ce sont moins les oeuvres, les pro­duits du tra­vail de créa­tion, que les simples traces de vie que pro­duisent quo­ti­dien­ne­ment les indi­vi­dus. La plate-​forme Face­book en est un excellent exemple. Cette muta­tion qui fait pas­ser d’un régime de créa­tion (de textes, d’images, de sons et de vidéos) et publi­ca­tion à un régime d’expression et publi­ci­sa­tion de signes de la per­sonne semble être déterminante.

Tout un ensemble d’outils pro­fon­dé­ment ambi­gus ont pré­paré cette muta­tion. On peut pen­ser aux blogs par exemple. A pre­mière vue, le blog est un dis­po­si­tif per­met­tant de consi­gner des traces de vie : en bonne étymo­lo­gie, c’est un web-​log : un jour­nal de bord, sur le web. J’ai avancé l’idée qu’il s’agissait en réa­lité d’un piège à auteur, c’est-à-dire d’un dis­po­si­tif qui avait la poten­tia­lité de consti­tuer avec le temps son scrip­teur en véri­table auteur et de se trans­for­mer peu à peu, du fait de sa confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière, en véri­table oeuvre littéraire.

Bien entendu, il s’agit, pour les blogs, d’une poten­tia­lité qui n’est pas tou­jours réa­li­sée. Je pense que des dis­po­si­tifs comme You­tube ou Fli­ckr ont la même poten­tia­lité ambigüe : on peut ne les voir que comme des outils de com­mu­ni­ca­tion de traces d’activité. Mais un indi­vidu peut à tout moment bas­cu­ler dans une autre dimen­sion où son compte, son pho­to­stream devient un espace de publi­ca­tion fré­quenté par un public et où l’ensemble des items qu’il donne à voir ou à lire se met à être consi­dé­rée comme une oeuvre en tant que telle.

Toute plate-​forme sociale qu’elle est, Mys­pace reste dans cette logique. Et d’ailleurs les uti­li­sa­teurs l’ont bien com­pris, puisque des mil­liers de musi­ciens, chan­teurs et autres artistes plus ou moins ama­teurs ou pro­fes­sion­nels l’utilisent pour com­mu­ni­quer leurs oeuvres à leur public. Avec Lin­ke­din, Orkut, Face­book, ou alors avec des appli­ca­tions comme Twit­ter, cette dimen­sion est tota­le­ment absente. On en revient à une com­mu­ni­ca­tion expres­sive basée sur la dif­fu­sion à des­ti­na­tion de groupes par­ti­cu­liers et non plus d’un public glo­ba­lisé d’informations simples, spon­ta­nées sur les acti­vi­tés, les goûts, les rela­tions de tel ou tel.

L’acteur indus­triel qui semble le mieux com­prendre cette évolu­tion, c’est Google. Marin l’a très bien résumé, récem­ment, d’une for­mule qui fait mouche : pour Google, l’unité docu­men­taire c’est vous. A par­tir de là, on peut ima­gi­ner plu­sieurs scé­na­rios diver­gents : ou bien un mou­ve­ment de rap­pro­che­ment et de fusion entre la per­sonne et son oeuvre ; la per­sonne devient son oeuvre par les signes et les rela­tions qu’elle pro­duit d’elle-même, ce qui n’est pas tota­le­ment nou­veau, ni en phi­lo­so­phie ni en esthé­tique. Ou bien une dis­jonc­tion radi­cale entre des outils de com­mu­ni­ca­tion inter­per­son­nels d’un côté, et des espaces de publi­ca­tion de l’autre, les uns et les autres coexis­tants sur le web. Per­son­nel­le­ment, j’aurais ten­dance à croire le pre­mier scé­na­rio le plus pro­bable, au vu de l’ambigüité carac­té­ris­tique de la plu­part des outils. Une piste à creuser.


Cré­dit photo : 147 of 365 — just dandy, par paul+photos=moody, en by-​nc sur Flickr

Ecritures en ligne, outils et pratiques (plan de cours)

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Ecri­tures en ligne
Plan de cours 2006

Voici mes notes sur un cours que je viens de ter­mi­ner (pour ainsi dire) sur « Ecri­tures en ligne, outils et pra­tiques ». Le for­mat est 10h30 sur 7 séances. C’est un tour d’horizon des outils en ligne qu’un étudiant en SHS peut avoir à sa dis­po­si­tion pour de la veille, de l’information, de la com­mu­ni­ca­tion et de l’écriture col­la­bo­ra­tive. Le cours était des­tiné à des élèves très lit­té­raires sor­tant de prépa. Leur culture est donc a priori très très éloi­gnée du web (ou, lorsqu’ils le pra­tiquent, ils n’imaginent pas for­cé­ment qu’ils peuvent tra­vailler avec). L’objectif est donc de don­ner des repères glo­baux, de don­ner accès aux outils les plus récents mal­gré tout, tout en évitant de trop théo­ri­ser car l’objectif reste pra­tique, et sans s’enfermer dans les cata­logues de res­sources par disciplines !

Il n’y a pas les exer­cices ; c’est un plan très détaillé, avec les topos et les réfé­rences. Il s’agit donc d’un docu­ment tota­le­ment infor­mel dis­tri­bué sous cc-by-sa-2.0. Peut-​être sera-​t-​il utile à quelqu’un !

Edit : A signa­ler, l’excellent dos­sier que la cel­lule de veille scien­ti­fique et tech­nique de l’INRP vient de faire paraître sur Wikipedia.

To be or note to be


Illustration : (c)<a href="http://morguefile.com/archive/?display=68479">Clara Natoli</a> via Morguefile
Avec l’ajaxisation du web, les logi­ciels en ligne se mul­ti­plient. Parmi eux, les trai­te­ments de texte font fureur. Wri­tely est cer­tai­ne­ment le plus ergo­no­mique et agréable à uti­li­ser. On appré­cie la pré­sen­ta­tion géné­rale et la sou­plesse de fonc­tion­ne­ment. Sur­tout, Wri­tely semble avoir com­pris mieux que d’autres que le prin­ci­pale inté­rêt de ce genre d’application, c’est l’écriture col­la­bo­ra­tive et le par­tage de docu­ments. D’où l’important déve­lop­pe­ment des fonc­tion­na­li­tés qui tournent autour de cette idée : invi­ta­tions par mail, suivi par RSS des modi­fi­ca­tions du docu­ment, visua­li­sa­tion en direct des modi­fi­ca­tions effec­tuées au même moment par un co-​auteur, tag­ging des docu­ments que l’on peut rendre publics à plu­sieurs niveaux, etc. Au fait, il y a un truc abso­lu­ment génial dans Wri­tely –et pour­tant, c’est tout simple, et c’est l’auto-sauvegarde toutes les 30 secondes. Avec les nou­velles appli­ca­tions, on prend de plus en plus l’habitude d’écrire direc­te­ment en ligne dans son navi­ga­teur, et lorsqu’il n’y a pas de sau­ve­garde auto­ma­tique, les catas­trophes sont légions (c’est l’auteur épuisé d’une brève ayant sauté hier à 00h45 après près d’une heure d’écriture qui parle). De ce point de vue, Spip, à qui manque aussi une petite barre de mise en forme « à la Word », a pris un sacré coup de vieux.

Wri­tely a des concur­rents : Gof­fice, qui se veut en fait une suite bureau­tique com­plète, est plu­tôt orienté vers les pré­sen­ta­tions et les docu­ments à mise en page com­plexe. Il four­nit plu­sieurs modèles et per­met de défi­nir des en-​têtes et pieds-​de-​page. Du côté des suites bureau­tiques, on trouve aussi Zoho, qui pré­sente Zoho Wri­ter. Petit der­nier de la série, Ajax­write se pré­sente expli­ci­te­ment comme un clône de Micro­soft Office, avec une barre de menu abso­lu­ment similaire.

Tous ces outils en ligne peuvent impor­ter des fichiers au for­mat trai­te­ment de texte (.doc, .rtf, .sxw quel­que­fois, voire.odt) et expor­ter dans les mêmes for­mats, outre le .html et le .pdf qu’ils pro­posent. Par ailleurs, on peut insé­rer des tableaux, des images, des liens hyper­textes, exac­te­ment comme dans Word, appli­quer des styles pré-​définis et modi­fier la mise en page.

Tout cela est bien beau, mais il manque une fonc­tion­na­lité essen­tielle à l’ensemble de ces outils, et je m’étonne que per­sonne ne s’en soit encore plaint ; il s’agit de la pos­si­bi­lité de créa­tion de notes de bas de page, sys­té­ma­ti­que­ment absente. Il est vrai que la plu­part d’entre eux récu­pèrent les notes qui sont pré­sentes dans un docu­ment importé, en les trans­for­mant très clas­si­que­ment en liens sur ancres nom­mées. Mais pour ce qui concerne la pos­si­bi­lité de créer ou sup­pri­mer des notes, il n’en est pas ques­tion ; et la cause doit en être pour l’essentielle, tech­nique. Car le HTML qui consti­tue en fait le for­mat pivot de toutes ces appli­ca­tions est très peu adapté. Ajou­ter une note impli­que­rait de scan­ner tout le docu­ment à la recherche de balises et de suites de carac­tères spé­ci­fiques et ensuite d’intervenir à deux endroits du docu­ment sans garan­tie de réus­site. On remar­quera d’ailleurs que les barres d’outils javas­cripts qui s’insèrent dans les logi­ciels de publi­ca­tion en ligne, comme HTM­La­rea et FCKe­di­tor n’en dis­posent pas non plus. Et là, pour le coup, le sys­tème de rac­courci propre à Spip, qui ramène le corps de la note à l’endroit d’insertion entre double-​crochet est une vraie trouvaille.

En atten­dant, l’absence de sys­tème de créa­tion de notes est un gros han­di­cap pour l’utilisation de ces outils en milieu aca­dé­mique et, plus lar­ge­ment, pour l’écriture de textes un peu fouillés qui ont sou­vent besoin d’un sys­tème de nota­tion com­plé­men­taire pour déve­lop­per un rai­son­ne­ment ou un exemple par­ti­cu­lier sans perdre de vue l’argumentation principale.


Illus­tra­tion : ©Clara Natoli via Morguefile