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Respecte mon genre


Ceux qui s’attendaient à quelque chose de sca­breux à la lec­ture du titre de ce billet en seront pour leurs frais. Ce dont il s’agit ici, c’est de genre édito­rial. Depuis ses débuts, Homo Nume­ri­cus est passé par de mul­tiples phases et, un peu comme Pro­tée, a pris de mul­tiples formes. Simple page perso à ses débuts, il est devenu un web­zine, puis main­te­nant un por­tail, avec les blogs appa­ren­tés que sont Blogo Nume­ri­cus et LPDV et la syn­di­ca­tion d’information en pro­ve­nance de ces sites et d’autres « amis ».

Or donc, je suis frappé des méprises de genre édito­rial que ces dif­fé­rentes formes engendrent. Nombre de per­sonnes par exemple, me parlent aujourd’hui de mon « blog » Homo-​Numericus, qui est en fait un por­tail. Pour­tant, aucun des signes de recon­nais­sance qui per­mettent de par­ler d’un blog ne sont pré­sent : pas de billet, des actua­li­tés rédi­gées avec un style non per­son­nel, pas de blo­groll, etc. De la même manière, il y a quelques années, lorsque je pro­po­sais une lettre d’information qui per­met­tait d’avoir le réca­pi­tu­la­tif une fois par semaine des paru­tions sur le site, on me par­lait de ma « lettre d’information » comme s’il s’agissait de la publi­ca­tion prin­ci­pale dont le site web n’était qu’une porte d’entrée par le moyen du for­mu­laire d’abonnement. Et ainsi de suite à l’infini.

Je veux bien croire que mes talents de concep­teur de site soient limi­tés (pour le moins !) et que j’embrouille mes lec­teurs en leur envoyant des signaux contra­dic­toires, mais il me semble tout de même que la capa­cité de la plu­part d’entre eux à détec­ter le genre de site sur lequel ils se trouvent, ou même à être tout sim­ple­ment sen­sibles à cette ques­tion de genre est elle aussi assez limi­tée. Car ce genre d’erreur, qui consiste en fait à mal iden­ti­fier l’énonciation d’un site est mon­naie cou­rante et je l’entends à tout bout de champ dans les conver­sa­tions sur tel ou tel site, pris pour un forum quand il s’agit d’un blog, pour un maga­zine quand il s’agit d’un forum, etc.

On peut ten­ter de trou­ver une expli­ca­tion à ce phé­no­mène par un manque de com­pé­tence du web­mestre (pre­mière par­tie du para­graphe pré­cé­dent) ou des lec­teurs (deuxième par­tie). Mais on peut aussi se deman­der si on n’est pas ici vic­time d’un manque de stuc­tu­ra­tion et de cohé­rence de ce qu’on peut appe­ler le genre édito­rial des sites web, du fait d’une absence de tra­di­tion en la matière. Comme il n’y pas de genre connu, reconnu, consti­tué et sta­bi­lisé, le lec­teur régresse dans son ana­lyse vers l’identité de celui qui en est l’auteur pour ten­ter d’identifier la situa­tion d’énonciation. Pas mal de méprises peuvent s’expliquer ainsi : Homo Nume­ri­cus est for­cé­ment un blog, parce qu’il s’agit d’une ini­tia­tive per­son­nelle, non ins­ti­tu­tion­nelle et assez peu col­lec­tive (mal­gré mes efforts), un site ou un grand nombre de per­sonnes débattent est for­cé­ment un forum, un por­tail ne peut être qu’institutionnel…

Cette situa­tion est loin d’être satis­fai­sante parce qu’elle n’autorise aucun jeu d’énonciation (dans les deux sens du terme). Inter­pré­ter un dis­cours sur la base d’une adhé­rence abso­lue entre l’identité civile du locu­teur et le sujet d’énonociation est pro­blé­ma­tique car cela revient à nier ce qui fait l’essence même de l’écriture. Un roman, un jour­nal, une bio­gra­phie ou mieux, une étude scien­ti­fique seraient illi­sibles si les genres aux­quels ils appar­tiennent n’étaient pas recon­nus, parce qu’on se deman­de­rait qui parle, sans trou­ver de réponse (qui est cet Honoré de Bal­zac qui raconte des choses étranges et far­fe­lues ?) et ce qui l’autorise à par­ler ainsi. Je suis per­suadé que pour les sites web nous sommes à peu près dans une situa­tion simi­laire : nous n’avons pas encore véri­ta­ble­ment construit cette zone opaque, tam­pon, arti­cu­laire entre le scrip­teur et son dis­cours qu’est le genre édito­rial, et qui per­met jus­te­ment l’émergence de la notion d’auteur. La recon­nais­sance des genres est quelque chose que l’on apprend à l’école : qu’est-ce que la poé­sie, le roman, l’autobiographie, l’essai his­to­rique, le pam­phlet ? Il y a quelques années que je n’y enseigne plus, mais il me semble qu’on devrait, si ce n’est déjà fait, y ajou­ter les genres, encore en construc­tion d’ailleurs, de l’écriture web. Peut-​être que quelques pro­fes­seurs de fran­çais sur ce blog (donc), confir­me­ront que c’est déjà le cas. L’école ne fait pas tout bien sûr. Les prix et récom­penses sont aussi des éléments struc­tu­rants pour faire émer­ger ces caté­go­ries. Il me semble qu’on en est encore loin, avec des caté­go­ri­sa­tions qui ne reposent pas, dans la plu­part des concours, sur des notions pro­pre­ment édito­riales, mais relèvent davan­tage des objets du dis­cours (sport, poli­tique, vente) ou du sta­tut des can­di­dats (pro­fes­sion­nels, ama­teurs, asso­cia­tions). Il nous manque aussi, très cer­tai­ne­ment, un véri­table tra­vail de cri­tique lit­té­raire qui fasse émer­ger ces genres, à tra­vers la des­crip­tion de sites. Cette acti­vité dont la valeur n’est pas tou­jours recon­nue, cherche d’ailleurs tou­jours sa méthodologie.

Bref, beau­coup de pistes à explo­rer, mais ce tra­vail semble indis­pen­sable. Qu’en pensez-​vous ? (confir­ma­tion : vous lisez bien un blog)


Cré­dit Photo : Chotda, Coco­nut jewel cup­cakes 1, en cc by-​nc-​sa sur Flickr

Tristes cybertropiques


Je viens de ter­mi­ner le vision­nage de Ghost in the Shell 1 et 2. Oui, je sais, je ne suis pas en avance. Cela fait long­temps que j’ai entendu par­ler de ces films sans avoir eu la volonté de les regarder.

C’est main­te­nant chose faite ; et, effec­ti­ve­ment, il s’agit de films de qua­lité. Même le côté mora­li­sa­teur du deuxième épisode, relevé par un cer­tain nombre de cri­tiques, ne m’a pas frappé outre mesure. Ce qui est pénible dans les dis­cours mora­li­sa­teurs, c’est qu’ils pré­tendent appor­ter des réponses défi­ni­tives. Ce n’est pas le cas ici ; les per­son­nages mul­ti­plient les inter­ro­ga­tions, naviguent entre les incer­ti­tudes et le film entier pro­longe le trouble esquissé dans l’épisode pré­cé­dent, sans jamais le résoudre.

Mais il ne s’agit pas ici de refaire la cri­tique de films que tout le monde a com­menté il y a des années. Ce qui me frappe dans ces films, c’est l’état d’esprit tota­le­ment sinistre dans lequel ils baignent. On sent bien à cer­tains moments qu’Oshii est saisi par la ten­ta­tion d’introduire quelque pointe d’humour dans sa réa­li­sa­tion. Mais il se retient, à chaque occa­sion, comme devant un tabou esthé­tique qu’il se garde bien de bri­ser : le film d’anticipation, sur­tout lorsqu’il touche aux cyborgs, au cybe­res­pace, ne doit jamais sus­ci­ter le rire, ni même le sourire.

Regar­dez Matrix : les per­son­nages y font triste figure, comme s’ils repro­chaient per­pé­tuel­le­ment à quelqu’un de les avoir pla­cés là. Souvenez-​vous d’Existenz : l’impression la plus per­sis­tante que j’en aie, est celle d’une ambiance de type Pologne années 50. Pre­nez Blade Run­ner : Har­ri­son Ford y arbore en per­ma­nence un air de chien battu qui fait pitié. Tout se passe comme si le cybe­res­pace, notre futur très cer­tai­ne­ment peu­plé de cyborgs, devait néces­sai­re­ment être triste, ou plus exac­te­ment mélancolique.

Car ce n’est pas le carac­tère sombre de notre ave­nir qui pro­voque cet état d’esprit. On peut très bien vivre dans un monde épou­van­table et en rire, l’exemple s’est vu à de nom­breuses reprises. La numé­ri­sa­tion de l’homme, l’artificialisation de son huma­nité via la figure du cyborg ne sont pas néces­sai­re­ment géné­ra­teurs d’angoisse, ni même de nostalgie.

Il s’agit sans doute bien plu­tôt d’un pro­blème pure­ment esthé­tique, comme sou­vent ; et je me risque à avan­cer qu’ils s’agit d’un pro­blème de cré­dit. De même que le notaire, le ban­quier qui se doivent d’être sinistres pour mon­trer que ce qu’il font est très sérieux, très impor­tants, de la même manière, le cybe­rhé­ros doit être mélan­co­lique pour bien mon­trer au spec­ta­teur que tous ces micro-​événements qui lui sont invi­sibles et qui se déroulent dans les ordi­na­teurs et les robots sont vrai­ment très graves et menacent l’humanité (morale). Bref, le héros cyber­né­tique ne cesse de deman­der cré­dit au spec­ta­teur de la gra­vité de ce qu’il ne voit pas (et ne peut pas voir, car tout se déroule dans des câbles élec­triques et des micro­pro­ces­seurs), en le fixant per­pé­tuel­le­ment d’un regard déses­péré et sur­tout, ter­ri­ble­ment concerné. Les lunettes noires de Tri­nity jouent le même rôle que le cha­peau haut-​de-​forme du finan­cier ; l’un et l’autre sont là pour signi­fier que ça ne rigole pas dans leurs mondes res­pec­tifs ; et ce, même si on ne voit rien.

Tout cela est rela­ti­ve­ment faux ; car le cybe­res­pace est, et sera évidem­ment, bien plus drôle, iro­nique, ludique, non seule­ment que la repré­sen­ta­tion qu’en donne le cinéma, mais aussi que la vie dans le monde phy­sique. A cela, il y a une rai­son très simple : dans l’univers numé­rique, les déci­sions prises sont rare­ment irré­ver­sibles ; il y a tou­jours quelque part un bou­ton « undo », un ctrl-​z pour reve­nir en arrière et défaire l’erreur que l’on vient de com­mettre. Bref, il est bien rare qu’il y ait mort d’homme ; dans la mesure où rien n’est défi­ni­tif, on peut même se deman­der si ce monde connaît la mort. Inutile cepen­dant de cher­cher si loin : le monde numé­rique, le cybe­res­pace sont des uni­vers où l’existence est bien plus légère qu’ailleurs, en rai­son, pré­ci­sé­ment, de cette propriété.

Il est donc assez faible, à mon avis, d’en don­ner une repré­sen­ta­tion aussi acca­blée. On le sait, la repré­sen­ta­tion ciné­ma­to­gra­phique de tout ce qui touche aux tech­no­lo­gies de l’information consti­tue un véri­table défi du fait du carac­tère abso­lu­ment anti-​spectaculaire de ces tech­no­lo­gies. La ques­tion morale semble redou­bler ce défi.