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Comment mieux faire connaître mes recherches ?

Sucked into the ground par Timove, licence CC

Sucked into the ground par Timove, licence CC

Texte de mon inter­ven­tion à la Jour­née des entrants CNRS, qui s’est tenue à Beaune, les 19 et 20 novembre 2009.

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On m’a demandé de vous pré­sen­ter, à vous, nou­veaux entrants CNRS (je n’oserai pas dire « jeunes »), com­ment mieux faire connaître vos recherches.

Les com­pa­gnons de la science

Je com­men­ce­rai par pré­ci­ser que vous êtes des cher­cheurs et des ITA, et que le pro­gramme de ces jour­nées fait sur­tout la part belle aux cher­cheurs. Je m’attellerai donc, ici, à répondre à la ques­tion « com­ment mieux faire connaître NOS recherches » ?
Les ITA ont un pro­blème de visi­bi­lité. Alors qu’ils sont dévo­lus à l’accompagnement de la recherche, on les nomme « ITA », Ingé­nieurs, Tech­ni­ciens, Admi­nis­tra­tifs. Plus tech­no­cra­tique, comme appel­la­tion, ce n’est pas pos­sible. Les autres métiers ont pour nom « pro­fes­seur », « maître de confé­rence », « enseignant-​chercheur ». Les pro­fes­seurs ensei­gnants, les cher­cheurs cherchent, mais les ITA, que font-​ils? Ils I-​T-​A-​isent? Je crains qu’on se soit don­nés les moyens de faire échouer les métiers d’accompagnement de la recherche en leur don­nant un nom si jar­gon­nant, tel­le­ment dans l’ombre, dans le grand sac indif­fé­ren­cié de l’obscure pié­taille de l’armée de la recherche. ITA et cher­cheurs, dans un monde idéal, cherchent ensemble. Les ITA ne sont pas des cher­cheurs, car ils sont bien mieux que ça : ils accom­pagnent la recherche, les cher­cheurs. Ce sont donc des com­pa­gnons de science. Ils sont vos meilleurs alliés, amis cher­cheurs, dans le tra­vail amont de la recherche, car ils déve­loppent des com­pé­tences spé­ci­fiques très pré­cieuses, et dans le tra­vail aval de la recherche, pour la même raison.

Le CNRS a des médailles de bronze, d’argent et d’or pour ses cher­cheurs. Il a eu l’intelligence de se doter d’un cris­tal pour ses com­pa­gnons de la science. C’est un pas énorme vers la recon­nais­sance sym­bo­lique de leur tra­vail. J’espère qu’il se dotera, pro­chai­ne­ment, d’un cris­tal de bronze, d’un cris­tal d’argent et d’un cris­tal d’or… car il n’y a pas de rai­son de ne pas cou­ron­ner des étapes de la car­rière des com­pa­gnons. ;-)

Maî­tri­ser notre iden­tité numérique

Mais je m’égare. Com­ment cher­cheurs et com­pa­gnons peuvent-​ils mieux faire connaître les recherches menées dans les labo­ra­toires? Il s’agit, à mon sens, de réfé­ren­ce­ment. Le réfé­ren­ce­ment, c’est l’art de mieux faire connaître un site web. C’est un métier, qu’on appelle égale­ment le SEO, « Search engine opti­mi­za­tion ». On n’aime guère, dans le monde de la recherche, par­ler de com­mu­ni­ca­tion et de mise en valeur de soi. Il est vrai que les valeurs aca­dé­miques imposent une forme de dis­cré­tion de bon aloi, une modé­ra­tion et une modes­tie propres à l’atmosphère feu­trée des cabi­nets de recherche. Mais, nous en sommes d’accord, si vous avez le choix entre Gal­li­mard et les Presses des Cévennes pour publier votre thèse, vous adop­te­rez Gal­li­mard. Parce que Gal­li­mard vous appor­tera en même temps un label de qua­lité et de pres­tige, et une dif­fu­sion large. Cela s’appelle la publi­ca­tion. Et c’est un moment fon­da­men­tal dans le tra­vail de la recherche, le moment de la dif­fu­sion. Cette dif­fu­sion est néces­saire pour des rai­sons inté­res­sées, qui servent la car­rière du cher­cheur, et pour des rai­sons scien­ti­fiques, qui servent la marche du savoir. Car une recherche qui n’est pas exploi­table par la com­mu­nauté scien­ti­fique est une recherche qui n’existe pas.

Je vous pro­pose d’aller au bout de la démarche et d’engager une stra­té­gie d’ego-référencement. J’ajoute donc, Ô sacri­lège, à l’idée appa­rem­ment com­mer­ciale de réfé­ren­ce­ment, le pré­fixe indi­vi­duel « ego ». Pourquoi ?

Parce que si vous ne vous en occu­pez pas, quelqu’un s’en occu­pera pour vous. Que se passe-​t-​il quand le direc­teur d’un labo­ra­toire, une agence de moyens, un pré­sident de com­mis­sion de spé­cia­listes ou un orga­ni­sa­teur de col­loques cherche à faire appel à un cher­cheur ou à un ingé­nieur? Il tape son nom sur Google. Et qu’obtient-il ? Trop sou­vent, il obtient comme réponse une page dans Copains d’avant. Pro­chai­ne­ment, nous serons égale­ment gra­ti­fiés des innom­brables traces qu’auront laissé sur les réseaux sociaux, dix ou vingt ans plus tôt, les futurs cher­cheurs en pleine explo­sion hor­mo­nale… Pho­to­gra­phies, pro­pos divers, mau­vaises blagues, péti­tions signées dans un contexte pré­cis et excès en tous genres pour­raient res­sor­tir bien avant, et col­ler au dos des cher­cheurs comme un mau­vais pois­son d’avril, indé­col­lable. On parle, à rai­son, de droit à l’oubli. Le droit à l’oubli, pour le numé­rique en géné­ral, et pour la recherche scien­ti­fique en par­ti­cu­lier, n’est pas encore un acquis. Tout au plus un hori­zon, vers lequel nous ne nous ache­mi­nons pas.

Je vous pro­pose donc de prendre en main votre iden­tité numé­rique, puisque vous ne pou­vez pas vous exclure du para­digme inter­net. Vous avez une iden­tité numé­rique, quoi que vous fas­siez. Il est sou­hai­table de la maî­tri­ser et de la mettre en valeur pour dif­fu­ser vos idées, votre meilleur pro­fil plu­tôt que votre côté obs­cur, vos résul­tats scien­ti­fiques plu­tôt que les bribes incon­trô­lées de votre ego–his­toire…

Quatre prin­cipes d’ego–réfé­ren­ce­ment

Adop­tons, donc, quelques principes.

1. Faites le choix du libre accès

Misez avant tout sur des dis­po­si­tifs en libre accès. Les revues en accès res­treint font par­tie du web invi­sible. Elles ne contri­buent pas à votre iden­tité numé­rique. Par ailleurs, elles contri­buent bien fai­ble­ment à la marche de la science, parce qu’elles misent sur l’invisibilité en lieu et place de la mise en public. Or, la publi­ca­tion est bien la mise en visi­bi­lité, pas la mise au secret.

2. Entrez dans l’économie de l’attention

Pre­nez conscience que vous entrez dans une écono­mie de l’attention, sous le sceau de la pro­li­fé­ra­tion docu­men­taire. Nous avons quitté le para­digme de la rareté. Quoi que l’on en pense, c’est un fait auquel il faut faire face. Le para­digme de l’attention est un bou­le­ver­se­ment pro­fond de celui de la rareté. Autre­fois, les lec­teurs cher­chaient les articles. Aujourd’hui, les articles cherchent les lec­teurs. Il y a plus de docu­ments en ligne que d’habitants sur cette planète.

3. Entrez dans la conver­sa­tion scientifique

La science moderne est née grâce à la cor­res­pon­dance entre savants. Ces cor­res­pon­dances ont donné les revues. La science moderne est aussi faite de dis­pu­ta­tio, le débat entre cher­cheurs, qui a donné le sémi­naire. Ce lieu d’échange et de confron­ta­tion, de par­tage et de débat. Aujourd’hui, le numé­rique intro­duit la notion de sémi­naire vir­tuel per­ma­nent. Il s’agit d’une conver­sa­tion scien­ti­fique qui se joue des contraintes de temps et d’espace.

Dans notre sémi­naire, hier, à l’EHESS, Corinne Wel­ger évoque la nais­sance des listes de dis­cus­sion dans le domaine des digi­tal huma­ni­ties. Elle cite la pre­mière liste dans ce domaine, datée de 1987. Elle évoque son ori­gine géo­gra­phique, l’Angleterre. Je poste mes notes sur Twit­ter, en direct. René Audet suit le sémi­naire depuis Qué­bec, où il est Pro­fes­seur de lit­té­ra­ture à l’université Laval. Il réagit, me disant que la liste est née en Amé­rique du Nord, et que son fon­da­teur a été, peu après, recruté au King’s Col­lege, d’où la confu­sion géo­gra­phique. Il cherche dans les archives du réseau et m’envoie l’information pré­cise. Huma­nist est bien né en 1987, mais à Toronto. Nous for­mons désor­mais un col­lège scien­ti­fique visible, à l’échelle du réseau.

Le micro­blog­ging (twit­ter) n’est pas la seule dimen­sion. Les car­nets de recherche sont une dimen­sion cen­trale. Ils per­mettent la créa­tion de car­nets de sémi­naire, col­lec­tifs ou indi­vi­duels. Les car­nets de fouille archéo­lo­gique ou de ter­rain eth­no­lo­gique. Les car­nets de pro­grammes ANR. Les car­nets de livre. Nous avons pré­paré, avec Pierre Mou­nier, notre livre au sujet de l’édition élec­tro­nique sur Blogo-​numericus. Les car­nets peuvent aussi ser­vir à décryp­ter un sujet, comme Culture et poli­tique arabe (car­net heb­do­ma­daire en deux langues).

Nous avons même décou­vert une conver­sa­tion silen­cieuse qui se pro­duit en ligne.

Hypo­thèses est là pour vous.

4. Ne lais­sez pas Copains d’avant ou Face­book défi­nir votre iden­tité numérique

Construi­sez un ego–radar, qui regrou­pera dyna­mi­que­ment l’ensemble des infor­ma­tions, vous concer­nant, que vous sou­hai­tez agré­ger autour de votre iden­tité numé­rique pour faci­li­ter le tra­vail du pro­gramme qui vous finan­cera, du col­lègue qui vous écrira pour débattre d’une de vos thèse, du jour­na­liste qui vous appel­lera pour (enfin?) com­prendre le sens pro­fond d’une loi, d’un événe­ment ou d’une découverte.

Qu’est-ce qu’un ego–radar ? Tout sim­ple­ment un agré­ga­teur. Un agré­ga­teur de don­nées issues de votre compte HAL-​SHS, de façon à lis­ter l’ensemble de vos publi­ca­tions. Un agré­ga­teur de don­nées issues de la revue que vous diri­gez, de votre veille biblio­gra­phique publique sur Zotero, de votre dépôt d’images sur Fli­ckR Com­mons (ou sur CNRS images ou Medi-​HAL), de votre labo­ra­toire, de votre car­net de recherche ou de votre micro-​carnet de recherches, de votre dépôt de notes de cours ou de votre compte Sli­de­share conte­nant l’ensemble des dia­po­ra­mas créés lors de vos innom­brables inter­ven­tions publiques à tra­vers le monde.

Hypo­thèses pro­po­sera bien­tôt des ego–radar.

Libre dif­fu­sion des savoirs

J’ai conscience de venir bous­cu­ler la sphère ana­lo­gique dont nous pro­cé­dons tous, cette gigan­tesque cathé­drale de papier bâtie depuis des siècles. Le papier était et reste le sup­port de la pen­sée. Désor­mais, la fibre optiques et les mémoires numé­riques deviennent égale­ment le sup­port, le véhi­cule et le déto­na­teur de la pen­sée. Il n’est plus temps de débattre sur la ques­tion du numé­rique : le papier est-​il pré­fé­rable au numé­rique, le numé­rique est-​il dan­ge­reux ou ver­tueux? Le numé­rique est parmi nous, il ne reste plus qu’à le domes­ti­quer, ou plu­tôt à le domes­ti­quer à nou­veau (puisque les scien­ti­fiques ont for­te­ment contri­bué à l’invention du web), au ser­vice des valeurs de la science : libre débat des idées et libre dif­fu­sion des savoirs.