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Les rencontres de l’Orme (1)


J’ai pro­fité d’une visite aux amis mar­seillais pour assis­ter à une des deux jour­nées des ren­contres de l’Orme qui se déroulent à la Friche de la Belle de Mai. Les Ren­contres de l’Orme, c’est un événe­ment annuel qui ras­semblent tous les acteurs fran­çais des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion pour l’éducation. Aujourd’hui, deux confé­rences m’intéressent par­ti­cu­liè­re­ment. La pre­mière traite de la ques­tion de la gou­ver­nance pour le numé­rique à l’école. Autre­ment dit : com­ment les dif­fé­rents acteurs (Etat, éditeurs, pri­vés et publics, acteurs de ter­rain) arrivent, ou pas, à tra­vailler ensemble dans ce domaine. Plu­tôt pas, ou plus, selon Serge Pouts-​Lajus, ani­ma­teur de la table-​ronde, après les deux lois de décen­tra­li­sa­tion. Je ne connais pas bien les per­sonnes pré­sentes à la tri­bune. Pour les iden­ti­fier, voir le pro­gramme des Ren­contres en ligne.

Trois sujets sont mis sur la table :

1. La main­te­nance des maté­riels
2. Les res­sources (conte­nus et logi­ciels)
3. Les ENT

Pre­mier tour de table : le repré­sen­tant de Micro­soft ouvre très fort la dis­cus­sion en oppo­sant les freins et pesan­teurs des struc­tures admi­nis­tra­tives au dyna­misme des com­mu­nau­tés ensei­gnantes. Réac­tion immé­diate des dif­fé­rents repré­sen­tants de ces struc­tures (rec­to­rat, région, conseil géné­ral, minis­tère) trou­vant, dans un bel una­ni­misme, qu’au contraire, beau­coup de choses bougent ; ils recon­naissent que c’est très récent.

A pro­pos des ressources,

On évoque le cas de l’académie Aix-​Marseille avec une ini­tia­tive impor­tante ras­sem­blant tous les acteurs (y com­pris éditeurs) sous la hou­lette de la région : Cor­re­lyce. Appa­rem­ment, le dis­po­si­tif mis en place est pour le moins inno­vant. Il s’appuie sur des « points quart », lieux de proxi­mité où l’on trouve des ensei­gnants, des tech­ni­ciens et des docu­men­ta­listes pour accom­pa­gner et déve­lop­per l’usage des res­sources qui sont ache­tées par l’académie.

Un inter­ve­nant de Seine Saint Denis insiste sur le carac­tère rela­ti­ve­ment excep­tion­nel de cette ini­tia­tive. Com­ment ça se passe dans les autres dépar­te­ments, demande l’animateur de la table-​ronde ? Réponse : pour l’instant, il ne se passe rien. En fait, la plu­part des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales consi­dèrent que la ques­tion des res­sources et de l’accompagnement de leur usage ne sont pas de leur res­pon­sa­bi­lité et n’ont pas à se sub­sti­tuer aux défaillances de l’Etat. Réponse de la région PACA : oui, mais si la Région par exemple reste uni­que­ment sur son domaine de com­pé­tence, c’est-à-dire la four­ni­ture de machines, et qu’il n’y a pas de relais, celles-​ci ne sont pas uti­li­sées et donc, sont inves­tis­se­ment n’est pas valorisé.

Pas­sage de parole au repré­sen­tant du Minis­tère : celui-​ci se féli­cité évidem­ment de l’initiative de la Région. Alors, que fait l’Etat ? Et bien il label­lise, il dis­tri­bue des clés USB aux ensei­gnants sor­tants d’IUFM, et il « impulse ».

Encore une fois, le repré­sen­tant de Micro­soft met les pieds dans le plat. Deux éléments selon lui :

1. Toutes ces ini­tia­tives sont très bien, mais elles ne sont pas à l’échelle, quan­ti­ta­ti­ve­ment, sur­tout par rap­port aux autres pays.
2. L’usage des TIC est bridé par le cadre d’enseignement (cours de 55mn) qui ne peut pas bou­ger, alors que dans les autres pays, l’usage des TIC dans l’enseignement s’est accom­pa­gné d’une réor­ga­ni­sa­tion du temps d’enseignement. Il pointe mal­gré tout quelques fer­ments d’espoir : le dyna­misme des com­mu­nau­tés ensei­gnantes, l’inclusion dans le socle com­mun, de com­pé­tences direc­te­ment liées aux TIC et la pos­si­bi­lité légale pour les chefs d’établissement de réor­ga­ni­ser les ensei­gne­ments beau­coup plus lar­ge­ment qu’ils le font actuellement..

Les réac­tions dans la salle (ensei­gnants, parents, etc.) font état d’un manque de concer­ta­tion avec les acteurs de ter­rain. Les ensei­gnants participent-​ils au pro­ces­sus de choix des res­sources ? Peuvent-​ils don­ner un retour d’usage sur la per­ti­nence de ces res­sources ? Un parent d’élève en par­ti­cu­lier pointe du doigt le manque de recon­nais­sance de la com­pé­tence des ensei­gnants en la matière. Tout à coup, je me rends compte qu’aucun ensei­gnant n’est à la tri­bune. Le Minis­tère répond : un pro­jet est en cours pour la créa­tion d’un por­tail par­ti­ci­pa­tif qui peut être ali­menté par les ensei­gnants. Par ailleurs, le Minis­tère sou­tient des ini­tia­tives comme Sésa­math et Weblettres.

On passe main­te­nant aux ENT. L’animateur de la table-​ronde en fait l’historique. Au début, il s’agissait d’outils bri­co­lés (blogs, cms divers). Depuis 2003, l’Etat et la Caisse des dépôts ont financé le déve­lop­pe­ment d’ENT inté­grés indus­triels, sur une base régio­nale. L’Alsace et la Lor­raine ont été pré­cur­seurs, puis l’Ile de France.

En fait, la plu­part des inter­ve­nants font état d’un manque de concer­ta­tion entre l’Etat, les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales et les établis­se­ments. Dans l’académie de Cré­teil, des ENT se font ainsi concur­rence ! Cette fois, c’est le repré­sen­tant de la Région PACA qui met les pieds dans le plat. Pen­dant très long­temps, les ENT étaient plu­tôt des usines à gaz. Sur­tout, l’ENT est une approche par les outils, ne cor­res­pon­dant pas à des besoins réels. Core­lys est au contraire une approche par les usages où on voit qu’au bout d’un moment, des demandes cor­res­pon­dant à des fonc­tions ENT com­mencent à émer­ger (du type espaces par­ta­gés, col­la­bo­ra­tifs), et à ce moment seule­ment, ils deviennent per­ti­nents. Bref, c’est la méthode de déploie­ment qui n’a pas été la bonne : déploie­ments par le haut, approche par la tech­no­lo­gie. Der­nier point : la pau­vreté du mar­ché en terme d’offre d’ENT. Cette ana­lyse est par­ta­gée par un acteur du CNDP : on arrive main­te­nant à un moment inté­res­sant où on voit émer­ger des demandes liées à des usages de par­tage et de collaboration.

Le repré­sen­tant du minis­tère défend l’approche par les outils : en Alsace, on a contraint les ensei­gnants à uti­li­ser les outils (ges­tion des absences par exemple) ; puis, se sont déve­lop­pés dans un second temps des usages pédagogiques.

Dans la salle, deux inter­ven­tions très dif­fé­rentes, remettent en cause le slo­gan selon lequel il faut « déve­lop­per les usages ». La pre­mière pose la ques­tion de la connexion entre les ENT et les usages des jeunes qui sont très déve­lop­pés dans le numé­rique. La seconde fait état d’une enquête sur les pra­tiques péda­go­giques inno­vantes en sciences de la vie. Cette enquête a mon­tré que ces pra­tiques ne se déve­lop­paient pas dans les ENT label­li­sés par le Minis­tère ! Mais sur des outils choi­sis loca­le­ment et non label­li­sés. Le déploie­ment des ENT label­li­sés casse dans cer­tains cas les dyna­miques locales.

La table-​ronde n’est pas finie (reste la main­te­nance) mais je dois partir.


Cré­dits photo : « gale­rie chez la friche belle de mai », par eschige sur Fli­ckr en cc by-​nc-​sa 2.0

Eloge de la passivité


Depuis quelques semaine, je réap­prends à lire. Lire, c’est-à-dire, éteindre momen­ta­né­ment le flot d’idées, de réflexions, de dia­logues ima­gi­naires, de sou­ve­nirs, d’opinions, de sen­ti­ments qui coule en per­ma­nence dans mon esprit, pour m’ouvrir sur une longue période à l’argumentation ou au récit qu’un autre me propose.

La lec­ture d’essais ou d’études, déve­lop­pées sur plu­sieurs cen­taines de pages, m’ont tou­jours demandé un effort de dis­ci­pline ; sur­tout si l’étude en ques­tion est très sti­mu­lante par sa nou­veauté, son anti-​conformisme ou sa per­ti­nence. J’ai natu­rel­le­ment ten­dance à m’arrêter sur chaque phrase pour en tirer de moi-​même les consé­quence, voire écha­fau­der toute une argu­men­ta­tion à par­tir de cette seule phrase. Du coup, je n’avance pas, et il me faut me for­cer à la pas­si­vité pour pou­voir aller jusqu’au bout. Cette dis­ci­pline, aussi contrai­gnante soit-​elle, est béné­fique et néces­saire, car elle garde la pen­sée de tour­ner au solip­sisme. L’ouverture à l’autre est un constant effort à faire sur soi-​même. Un effort vers une néces­saire passivité.

Avec ces ten­dances lourdes, mon usage inten­sif de l’ordinateur au cours de ces dix der­nière années a accen­tué le pro­blème. Comme machine de trai­te­ment de l’information, l’ordinateur n’est pas du tout adapté à la pas­si­vité du lec­teur. A plu­sieurs niveaux, on a pu mon­trer que l’interactivité en consti­tuait le trait domi­nant. On sait aujourd’hui que s’il est très dif­fi­cile de lire un texte long — roman ou étude — sur un ordi­na­teur, ce n’est pas seule­ment en rai­son de la fatigue ocu­laire que pro­voque la lec­ture sur écran, ce n’est pas seule­ment pour des rai­sons de pos­ture de lec­ture, ni même de perte de repère du fait de la déma­té­ria­li­sa­tion de la page, mais aussi parce que tout le dis­po­si­tif est conçu pour, tend à, incite à agir : cli­quer, écrire, cir­cu­ler, plu­tôt que lire et ne faire que lire. Lire dans la lon­gueur sur un écran, c’est se rete­nir en per­ma­nence de cli­quer ici, copier-​coller là, signa­ler, enre­gis­trer, clas­ser , envoyer, com­men­ter ; écrire.

Ayant ter­miné la semaine der­nière la seconde ses­sion d’une for­ma­tion sur la recherche et la ges­tion de l’information scien­ti­fique sur Inter­net (usage des moteurs de recherche, des flux de syn­di­ca­tion, des signets par­ta­gés et des blogs de veille), je me suis rendu compte à quel point uti­li­ser l’information que l’on reçoit, c’est la mani­pu­ler et la trai­ter de manière concrète et tan­gible. On n’est pas du tout dans une tra­di­tion d’ingestion et d’assimilation pro­gres­sive qui est propre à la lec­ture de livres. Du coup, en appre­nant à uti­li­ser un ordi­na­teur, c’est-à-dire à effec­tuer les mul­tiples opé­ra­tions de trai­te­ment de l’information qu’il per­met, et en m’immergeant dans cet appren­tis­sage, j’ai désap­pris dans le même temps à lire passivement.

Aujourd’hui, je m’auto-administre un pro­gramme de réédu­ca­tion, en me contrai­gnant tous les jours, sur un cré­neau horaire pré­cis, à fer­mer mon ordi­na­teur pour me consa­crer à la lec­ture sur sup­port papier. ; le papier, sup­port maté­riel pas­sif, qui, du fait même de ses limi­ta­tions, parce qu’il ne per­met de faire rien d’autre que lire, m’intéresse tout spé­cia­le­ment. C’est une réédu­ca­tion qui est loin d’être désa­gréable d’ailleurs et s’accompagne de la redé­cou­verte d’une véri­table plai­sir : non pas le soi-​disant plai­sir char­nel du contact du papier et du vieux cuir, lar­ge­ment fan­tas­ma­tique pour quelqu’un de ma géné­ra­tion qui a davan­tage connu la piètre qua­lité des éditions de poche, et même main­te­nant des éditions bro­chées, que les somp­tueuses reliures d’éditions numé­ro­tées, mais bien plu­tôt le plai­sir de la lec­ture sans action, sans ten­sion, tem­po­rai­re­ment aban­don­née au pou­voir de celui que l’on lit.

Le papier joue aujourd’hui ce rôle d’adjuvant à la lec­ture pas­sive. Demain, les e-​books de nou­velle géné­ra­tion devront prendre eux aussi en charge ce rôle ; c’est-à-dire bri­der volon­tai­re­ment les pos­si­bi­li­tés tech­niques dont ils sont capables, ne pas me pro­po­ser d’annoter, d’extraire, de trai­ter, d’enregistrer, d’envoyer, d’écrire. Et il y a un risque qu’ils ne s’en s’abstiennent pas du fait de la concur­rence entre les marques et les modèles et de la course à la sophis­ti­ca­tion qui frappe de ce fait habi­tuel­le­ment les objets tech­niques de grande consom­ma­tion. De même qu’aujourd’hui l’ipod ne fait (qua­si­ment) rien d’autre que de per­mettre d’écouter, l’e-​book ne devrait rien faire d’autre que de per­mettre une lec­ture dans les meilleures condi­tions de confort pos­sible. Et de même que le fichier conte­nant le flux audio peut être traité, mixé, par­tagé, com­menté par l’intermédiaire de mon ordi­na­teur mais seule­ment écouté sur mon ipod, de même je sou­hai­te­rais dis­po­ser sur mon ordi­na­teur du fichier tex­tuel que j’aurais sim­ple­ment lu sur mon e-​book, pour pou­voir y appli­quer tous les trai­te­ments de l’information dont j’aurais besoin. Et là encore, cette pos­si­bi­lité est loin d’être assu­rée en par­ti­cu­lier du fait de l’utilisation des DRM, ou tout sim­ple­ment du ver­rouillage des fichiers au sein de for­mats tota­le­ment idio­syn­cra­siques par les éditeurs, par crainte du piratage.

Pour résu­mer, demain, pour rem­pla­cer le petit dis­po­si­tif que je me suis fabri­qué, j’aurai besoin de dis­po­ser de textes à la fois sur mon ordi­na­teur et sur mon e-​book, avec à la fois une néces­saire absence de fonc­tion­na­li­tés sur ce der­nier, et une totale liberté de mani­pu­la­tion sur le pre­mier. Il n’est pas sûr que ce soit cette direc­tion qui soit prise par les four­nis­seurs com­mer­ciaux de ser­vices et de matériels.


Cré­dit photo : « stu­dying for class »» by Jake­bouma, en cc by-2.0, 2006

Représentation — participation


Par­fois, la suc­ces­sion chao­tique des petits événe­ments de la vie, qui semble n’avoir aucune cohé­rence et ne suivre aucun ordre, laisse la place pen­dant de courts moments, à des phé­no­mènes de réso­nance où plu­sieurs ren­contres, dans des cir­cons­tances très éloi­gnées, com­mencent à se répondre étrangement.

Ven­dredi après-​midi, Marin et moi rece­vions dans notre sémi­naire Fran­çoise Massit-​Folléa qui a déve­loppé pour nous une très inté­res­sante réflexion sur la notion de par­ti­ci­pa­tion citoyenne, à par­tir de l’exemple concret du Som­met Mon­dial sur la Société de l’Information (SMSI) qui s’est déroulé il y a quelques années. Fran­çoise a observé en par­ti­cu­lier à l’occasion de ce som­met, le fonc­tion­ne­ment du Cau­cus Inter­net gover­nance où s’exprimait dif­fé­rents points de vue émanant de la société civile. Appa­rem­ment, le SMSI aurait eu la par­ti­cu­la­rité, par rap­port à d’autres som­mets mon­diaux orga­ni­sés par l’ONU, de lais­ser une place beau­coup plus impor­tance à la société civile, par rap­port à un fonc­tion­ne­ment tra­di­tion­nel fondé sur les rela­tions inter-​étatiques. Bref, ce som­met sem­blait reflé­ter la volonté de rendre jus­tice à la mon­tée en puis­sance d’un modèle de gou­ver­nance fondé sur la déli­bé­ra­tion citoyenne et la par­ti­ci­pa­tion, plu­tôt que pure et simple repré­sen­ta­tion par l’intermédiaire des Etats. Cela fait écho aux très nom­breux débats qui se déve­loppent depuis plu­sieurs années en sciences sociales autour de la crise de la repré­sen­ta­tion, dont Rosan­val­lon est, par exemple, en France, un bon observateur.

Le bilan du som­met, et du mode de fonc­tion­ne­ment de ce cau­cus est, on s’en dou­te­rait, pour le moins mitigé. Fran­çoise pointe du doigt les nom­breuses ques­tions qui res­tent irré­so­lues, les nom­breuses entorses au prin­cipe d’égalité qu’elles a pu consta­ter dans ces forums, et sur­tout, l’incapacité fla­grante des acteurs de la société civile à enclen­cher le modèle de gou­ver­nance dont ils sont por­teurs (ouver­ture, égalité, par­ti­ci­pa­tion), sur le fonc­tion­ne­ment ins­ti­tu­tion­nel d’un gros machin comme un som­met onu­sien. On va dire que, de par son ampleur (mais est-​ce dû seule­ment à son ampleur ?), le SMSI semble avoir écrasé les acteurs de la société civile dans les rouages très puis­sants de son orga­ni­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle, très exac­te­ment en leur lais­sant la seule alter­na­tive de deve­nir des pro­fes­sion­nels de la méca­nique onu­sienne [38] ou de sortir du jeu. On voit bien à ce niveau, mais on l'a vu aussi à un niveau plus local avec Gérard Loi­seau lors de la séance pré­cé­dente, lors de la dis­cus­sion lan­cée par Hubert Guillaud que nous avions invité pour cela, les limites de la vertu par­ti­ci­pa­tive, sou­vent asso­ciée jus­te­ment au déve­lop­pe­ment d’Internet comme oppor­tu­nité d’une refon­da­tion démo­cra­tique. Sou­vent asso­ciée à des repré­sen­ta­tions spon­ta­néistes de l’échange et de la confron­ta­tion d’idées, la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive ne peut au contraire fonc­tion­ner que sur la mise en place de méca­nismes et de for­ma­lismes très stricts régle­men­tant cet échange [39]. Que la par­ti­ci­pa­tion ne puisse s’effectuer cor­rec­te­ment que par le biais de for­ma­lismes n’est pas, en soi, un pro­blème. Ce qui l’est davan­tage, c’est que la dimen­sion pro­pre­ment poli­tique, c’est-à-dire liée à la dis­tri­bu­tion du pou­voir, de ces méca­nismes et for­ma­lismes, n’est jamais inter­ro­gée en tant que telle. Cette inter­ro­ga­tion est en effet sys­té­ma­ti­que­ment recou­verte ou bien par le dis­cours léni­fiant de la par­ti­ci­pa­tion spon­tex, ou bien par la déri­va­tion tech­ni­cienne à la Las­coumes. Deux manières oppo­sées, mais aussi effi­caces l’une que l’autre, de sub­ti­li­ser les véri­tables débats qui doivent avoir lieu.

Hier matin, Alain Fin­kel­kraut invi­tait dans son émis­sion heb­do­ma­daire sur France Culture, deux phi­lo­sophes pour par­ler d’Internet et de Google. Pour être tout à fait hon­nête, je trouve que les rela­tions habi­tuelles entre les phi­lo­sophes fran­çais et Inter­net ne sont pas tou­jours d’excellente qua­lité. Cette rela­tion s’établit sou­vent sur la base d’un manque de connais­sances réci­proques assez abys­sal, condui­sant les pre­miers à se four­voyer pro­fon­dé­ment dans des inter­pré­ta­tions de chic de réa­li­tés tech­niques dont ils n’ont pas l’ombre d’un début de com­pré­hen­sion [40] et le second à igno­rer super­be­ment une tra­di­tion réflexive qui a déjà traité à de nom­breuses reprises des ques­tions qui sont abor­dées de manière naïve. Cette émis­sion ne fai­sait pas excep­tion, mal­heu­reu­se­ment. Fin­kel­kraut nous as fait son grand numéro du « O tem­pora, O mores ! », ouvrant son émis­sion sur l’affirmation d’une volonté de com­pré­hen­sion constam­ment démen­tie par la suite. Et la lita­nie des accu­sa­tions connues pou­vait com­men­cer : règne de l’immédiateté, dis­pa­ri­tion des média­tions, des­truc­tion de la culture, triomphe de l’information sur la connais­sance, mort de l’auteur, exal­ta­tion du nar­cis­sisme, etc. ad libi­tum. Là encore, c’est une cri­tique de la par­ti­ci­pa­tion qui s’exprimait dans cette émis­sion, mais d’une autre manière, radi­cale — car mécon­nais­sante -, reje­tant a priori ce modèle au nom du main­tien en l’état, de l’ancien sys­tème : celui de la repré­sen­ta­tion, des média­tions, de l’asymétrie, du maître et de l’élève, de la fonction-​auteur, etc. Ce qui est éton­nant chez Fin­kel­kraut, c’est qu’il fait comme si l’émergence du modèle par­ti­ci­pa­tif était le symp­tôme d’une sorte de folie col­lec­tive, d’un retour de notre société à l’âge enfan­tin, et non la consé­quence directe d’une crise radi­cale des média­tions et de la repré­sen­ta­tion. Tout ceci n’est pos­sible que par igno­rance — volon­taire — d’une tra­di­tion d’analyse cri­tique des dis­po­si­tifs repré­sen­ta­tifs qui ont mon­tré à quel point ils pou­vaient rem­plir dans les faits des fonc­tions oppo­sées à celles qui leur étaient assi­gnées dans les dis­cours, et per­pé­tuer l’ancienne dis­tri­bu­tion inégale, spo­lia­trice et injuste du pou­voir, de manière d’autant plus effi­cace qu’ils sont cen­sés faire le contraire.

Hier soir, chan­ge­ment de décors. Je suis allé voir Cher­chez la Faute, une pièce de Fran­çois Ran­cil­lac jouée en ce moment au théâtre Paris-​Villette. Cette pièce repose sur un dis­po­si­tif scé­nique assez par­ti­cu­lier, puisque le public, au lieu d’être can­tonné en posi­tion de spec­ta­teur dans les gra­dins d’un théâtre, vient prendre place autour d’une grande table car­rée où se déroule un sémi­naire tel que ceux aux­quels on peut assis­ter à l’Université. Voici cha­cun de nous assis devant un dos­sier bourré de pho­to­co­pies, des piles de livres, des tasses de thé à moi­tié vides, des sty­los, gommes, etc. Et puis tout à coup, le sémi­naire com­mence, animé par quelques per­sonnes, et dont la dis­cus­sion consti­tue la pièce de théâtre. Ce sémi­naire porte sur l’interprétation des pre­miers ver­sets de la Genèse, la créa­tion de l’Homme. Il s’agit en fait, d’une « mise en scène » (ou en sémi­naire) de l’interprétation que la psy­cha­na­lyste Marie Bal­mary pro­pose de ce pas­sage de la Bible dans son essai La Divine Ori­gine. Inter­pré­ta­tion trou­blante d’ailleurs, et étran­ge­ment en plein dans notre sujet, puisqu’elle consiste à sou­te­nir que l’interdiction que Dieu pose au pre­mier homme (c’est-à-dire à l’humain, non dif­fé­ren­cié puisqu’il est à la fois mâle et femelle) de man­ger du fruit de l’arbre de vie, ne ferait qu’énoncer la condi­tion de pos­si­bi­lité du sujet, à savoir la recon­nais­sance et le main­tien de la dif­fé­rence. Par­tant de l’idée que man­ger, c’est assi­mi­ler, c’est-à-dire faire dis­pa­raitre l’autre en l’ingérant, l’interdit pri­mor­dial ne fait qu’affirmer que pour que le sujet existe, il est néces­saire qu’il ait conscience de la pos­si­bi­lité d’un autre, dif­fé­rent et non assi­mi­lable. C’est pour cette rai­son que cet épisode pré­cède dans la chro­no­lo­gie la dif­fé­ren­cia­tion des sexes, qui rend effec­tive l’émergence du sujet qu’il a préa­la­ble­ment rendu pos­sible sur le plan onto­lo­gique. L’interprétation conti­nue ensuite sur sa lan­cée. L’intervention du ser­pent est ana­ly­sée de manière très inté­res­sante comme fon­dée sur une fausse inter­pré­ta­tion de la parole divine. Le ser­pent per­ver­tit cette parole ouverte, fon­da­trice du sujet, en la pré­sen­tant comme un inter­dit arbi­traire, comme une rela­tion de pou­voir qu’il s’agit de ren­ver­ser. Or, ce qui est inté­res­sant c’est que c’est cette inter­pré­ta­tion, celle de la faute et de la déso­béis­sance, qui a été majo­ri­tai­re­ment trans­mise. Bref, c’est le ser­pent qui intro­duit non pas la faute (absente du texte lui-​même), mais la notion de faute, sou­bas­se­ment impli­cite de la manière dont il pré­sente à l’homme sa rela­tion à Dieu.

Ce qui m’intéresse, dans cette pièce c’est la manière dont elle résonne, et d’une manière double, avec les dis­cus­sions que j’ai pu entendre les jours pré­cé­dents. Parce qu’étrangement, le dis­po­si­tif mis en place par le met­teur en scène semble contre­dire l’interprétation que la pièce pro­pose. Le dis­po­si­tif semble en effet vou­loir anni­hi­ler la dis­tance que le théâtre clas­sique établit entre la scène et la salle. Il semble vou­loir opé­rer une bas­cule de la repré­sen­ta­tion à la par­ti­ci­pa­tion, comme si la dis­tance, la cou­pure et fina­le­ment la dif­fé­rence entre ceux qui font et ceux qui regardent faire, entre acteurs et spec­ta­teurs était deve­nue insup­por­table au point que les pre­miers veuillent invi­ter leur public à deve­nir comme eux ; en fait à l’assimiler. Tous égaux autour de la table, tous acteurs, tous locu­teurs (et donc tous jour­na­listes, tous auteurs, tous artistes etc.). C’est bien le mot d’ordre d’une nou­velle rela­tion sociale qui s’affirme ici, et qui est inter­ro­gée en de mul­tiples lieux et de mul­tiples manières, sous des angles très divers.


Cré­dit photo : Jari Schro­de­rus, « Adam the arro­gant »» en cc by-​nc-​sa