Archives du mot-clé médias

Blogs de journalistes : deux traitements

Ce matin, le jour­nal Libé­ra­tion don­nait un aperçu inté­res­sant de deux des façons dont la presse écrite peut uti­li­ser les blogs comme outils d’information.

Pre­mier cas : Fillon l’entarteur. Cette nou­velle fra­cas­sante, selon laquelle Fran­çois Fillon aurait (selon des sources bien infor­mées) envoyé (atten­tion tenez-​vous bien) une boule de neige au visage de Michel Bar­nier (le Ministre de l’Agriculture selon les mêmes sources bien infor­mées). Cette nou­velle fra­cas­sante donc, se retrouve en page d’accueil du site Libe​ra​tion​.fr, au milieu d’autres nou­velles rédi­gées par la rédac­tion du journal.


Celle-​ci pour­tant pro­vient du der­nier billet d’un blog, celui d’Alain Auf­fray, jour­na­liste du quo­ti­dien, qui y dévoile les cou­lisses de la vie quo­ti­dienne des membres du gou­ver­ne­ment. Le mélange sur la page d’accueil de titres ren­voyant à des docu­ments dont les sta­tuts sont très dif­fé­rents et aux modes d’écriture très dif­fé­rents aussi m’a tou­jours paru pro­blé­ma­tique. On en voit ici les limites. C’est d’ailleurs pire lorsqu’on regarde ce qui se passe dans les flux RSS. Voici la manière dont appa­raîs­sait le flux de Libé­ra­tion ce matin dans Netvibes.


Toutes les dif­fé­rences édito­riales sont écra­sées et toutes les infor­ma­tions, quelle que soit leur pro­ve­nance, sont mélan­gées. C’est assez désas­treux pour un flux RSS dont on attend qu’il soit homo­gène, car c’est ce qui per­met de l’utiliser effi­ca­ce­ment pour un repé­rage rapide de l’actualité. Pour ma part, en m’abonnant au flux en pro­ve­nance de Libe​ra​tion​.fr, je m’attends à être guidé vers les articles du jour­nal, et non, vers…je ne sais pas quoi en fonc­tion des hasards de la syn­di­ca­tion auto­ma­tique. Remar­quons pour finir sur ce pre­mier exemple, que la pro­ve­nance de l’information est au moins très légè­re­ment mar­quée sur la page web du jour­nal (« blogs » en grisé) et pas du tout dans le flux RSS.

La ques­tion n’est pas celle du sérieux ou de la fri­vo­lité de l’information. C’est assez inté­res­sant aussi d’avoir un aperçu de ce qui se passe loin des camé­ras (en, si on lit bien Auf­fray, cet inci­dent dit quelque chose des rela­tions entre les deux ministres). Le pro­blème réside plu­tôt dans le manque de qua­li­fi­ca­tion de l’information, pré­sen­tée en flux hété­ro­gène, sans sépa­ra­tion, sans hié­rar­chi­sa­tion sur une page web et dans un flux RSS.

Deuxième cas : la prise d’otages sur Le Ponant. Dimanche, Jean-​Dominique Mer­chet, jour­na­liste de Libé­ra­tion spé­cia­liste des ques­tions mili­taires expli­quait sur son blog Secret Défense, pour­quoi les auto­ri­tés cherchent à éviter à tout prix une inter­ven­tion armée pour libé­rer les otages. Ce matin, un article du même auteur, paru dans le jour­nal cette fois, fait le point sur la situa­tion qu’il contex­tua­lise, tout en expli­quant, avec les mêmes argu­ments, pour­quoi il n’y aurait pas, sauf cas d’extrême urgence, d’assaut sur le navire. Deuxième cas donc, deuxième trai­te­ment : le spé­cia­liste ana­lyse sur son blog l’aspect pure­ment mili­taire de l’affaire. L’information est publiée rapi­de­ment, rapi­de­ment rédi­gée. Elle four­nira ensuite un élément d’un article plus large paru dans le jour­nal deux jours plus tard.

Net­te­ment plus inté­res­sant, à mon avis.

Place de la Toile : ça commence mal


Je me per­mets de pla­gier le titre d’un récent billet paru sur Arhv, pour évoquer le glis­se­ment pro­gres­sif vers le fiasco de la toute nou­velle émis­sion de France Culture consa­crée à Inter­net.

Lorsque les deux ani­ma­teurs — Caro­line Broué et Tho­mas Baum­gart­ner, ont com­mencé la pre­mière de leurs émis­sions par une revue de presse construite pour l’essentiel sur la lec­ture de titres géné­ra­listes comme Le Monde et Télé­rama, on pou­vait se dou­ter que quelque chose allait très vite clo­cher. En réa­lité, la qua­lité de leurs invi­tés : Joël de Ros­nay et Véro­nique Kleck a pu faire illu­sion un moment. Net­te­ment moins maî­trisé la semaine sui­vante (sur la ques­tion du gra­tuit avec Oli­vier Bom­sel), le débat vient aujourd’hui de s’effondrer en nous fai­sant subir une heure de pro­pa­gande « décom­plexée » comme on dit main­te­nant, en faveur de Nico­las Sar­kozy, de son génie, de son cou­rage et de ses idées neuves sur Inter­net.

Com­ment en est-​on arrivé là ? Tout sim­ple­ment par l’intermédiaire du thème du débat : « En quoi inter­net peut-​il chan­ger notre rap­port au poli­tique ? » et de son unique invité : Thierry Solère, maire-​adjoint de Boulogne-​Billancourt et secré­taire natio­nal de l’UMP

Thierry Solère est un des arti­sans de la cam­pagne de Nico­las Sar­kozy sur Inter­net. Le moins que l’on puisse dire est que son approche des rela­tions entre poli­tique et Inter­net est assez par­ti­cu­lière. Contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire, l’UMP n’est pas tombé de la der­nière pluie en matière de com­mu­ni­ca­tion sur les réseaux. Cela fait très long­temps que des cam­pagnes ciblées ont été menées par une célèbre agence spé­cia­li­sée, le fameux « Enchan­teur des nou­veaux médias », Arnaud Das­sier, pour le compte du parti conser­va­teur. Et la marque de fabrique de l”« Enchanteur », c’est, contrai­re­ment à ce que son titre ron­flant sug­gère, l’agressivité du mar­ke­ting poli­tique. Cer­tains se sou­vien­dront des fameux adwords ache­tés par l’UMP pour conduire vers son site à par­tir de recherches sur des mots comme « ban­lieue », « racaille » ou « voi­tures brû­lées ». D’autre se sou­vien­dront du Sar­kos­pam, mes­sage publi­ci­taire non sol­li­cité envoyé à des dizaines de mil­liers d’adresses mails, sans qu’aucune pour­suite n’ai jamais été ren­due possible.

Pen­dant près d’une heure, on a donc eu droit à une apo­lo­gie sans contra­dic­tion de cette com­mu­ni­ca­tion poli­tique tout en finesse, recou­vert par un dis­cours bateau sur les ver­tus par­ti­ci­pa­tives du Web 2.0, la révo­lu­tion du jour­na­lisme citoyen et les cyber-​mamy capables de rece­voir les pho­tos de leurs petits-​enfants et d’adhérer à l’UMP en un clic. Il faut recon­naître aux deux ani­ma­teurs de l’émission, qu’un autre invité était prévu. Benoît Thieu­lin, res­pon­sable de la net-​campagne de Ségo­lène Royal devait appor­ter la contra­dic­tion, j’imagine. Retenu par un retard fer­ro­viaire, il n’a pas pu par­ti­ci­per au débat, ce qui est fort dom­mage. Il aurait pu démen­tir Thierry Solère qui, n’ayant pas com­pris que la cam­pagne pré­si­den­tielle était ter­mi­née, s’évertuait à taper sur la can­di­date socia­liste et son dis­po­si­tif par­ti­ci­pa­tif Désirs d’avenir. Le pitch de son argu­men­taire était simple : Désirs d’avenir montre que Ségo­lène Royal n’a pas d’idées ; et d’ailleurs sa pro­po­si­tion par­ti­ci­pa­tive est un écran de fumée car les contri­bu­tions des inter­nautes n’ont pas été repris dans le dis­cours de Vil­le­pinte. Le syl­lo­gisme qui relie les deux pro­po­si­tions a mani­fes­te­ment échappé aux jour­na­listes qui se sont conten­tés d’un silence igno­rant. S’ils avaient pré­paré un peu mieux leur émis­sion, ils auraient peut-​être lu l’article paru sur ce sujet exac­te­ment dans le der­nier numéro de la revue Her­mès, qui montre que les choses ne sont pas aussi simples.

C’est peut-​être quelques auteurs de ce numéro d’ailleurs qu’il aurait fallu invi­ter, en face d’acteurs impli­qués comme Solère et Thieu­lin. Ils auraient per­mis de confron­ter un dis­cours de pure pro­pa­gande avec des recherches nom­breuses sur le sujet qui apportent des réponses à la ques­tion posée par le titre de l’émission, un peu plus fines que ce qu’on a entendu. Bref, ils auraient fait une émis­sion France Culture et non Europe 1.

Pour finir, il y eut un moment savou­reux, lorsque Tho­mas Baum­gart­ner, dans un sur­saut de dignité, demanda à son invité si les achats de mots clés du type « voi­ture brû­lée » n’étaient pas à son avis contraires à l’éthique. La réponse de thierry Solère fut extrê­me­ment claire : c’est ce que tout le monde fait, et ce n’est pas inter­dit par la loi. Dans ces condi­tions, il ne voyait pas ce qui était contraire à l’éthique.

C’est bien ce qu’il me semblait.