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Jstor 2010

La semaine der­nière, j’ai eu la chance de pou­voir assis­ter à la confé­rence Sus­tai­nable scho­lar­ship orga­nisé à New York City par Ithaka. Le pro­gramme de cette confé­rence se répar­tis­sait sur deux jours. Il s’agissait d’abord pour Ithaka de pré­sen­ter les nou­veau ser­vices et les pers­pec­tives de ses ser­vices phares : son dépar­te­ment de recherche et déve­lop­pe­ment S+R, son ser­vice d’archivage Por­tico, et bien sûr son por­tail de revues de sciences humaines et sociales Jstor. Cette année, la grande nou­veauté du côté de Jstor est l’ouverture, à par­tir de jan­vier 2011 de son pro­gramme «  cur­rent scho­lar­ship  ». Autre­ment dit, alors que la pla­te­forme était jusqu’à pré­sent spé­cia­li­sée sur la numé­ri­sa­tion rétros­pec­tive des revues à par­tir de leur ver­sion impri­mée, elle se lance, sur un nombre limité de revues dans la mise en ligne de la par­tie vivante des conte­nus. Nous n’avons mal­heu­reu­se­ment pas pu voir grand chose de ce ser­vice mais j’ai quand même pu obte­nir les infor­ma­tions sui­vantes : les conte­nus sont mis à dis­po­si­tion au sein d’une inter­face tota­le­ment inté­grée à la pla­te­forme Jstor ; elle offre à l’éditeur de la revue des espaces réser­vés où son logo et un des­crip­tif peuvent être affi­chés. L’éditeur dis­pose même d’un espace publi­ci­taire vierge qu’il peut com­mer­cia­li­ser à sa guise. Grande nou­veauté, les articles peuvent être mis à dis­po­si­tion au for­mat HTML et/​ou PDF, à condi­tion que l’éditeur génère ces for­mats. Car c’est l’autre grande nou­veauté, il dis­pose d’un back office dans l’interface lui per­met­tant de publier lui-​même ses propres numé­ros — ce qu’il peut aussi délé­guer à Jstor contre paie­ment. Voilà qui est inté­res­sant et montre que le modèle d’appropriation porté par Revues​.org depuis ses débuts ren­contre aujourd’hui un cer­tain suc­cès ! Reste que l’accompagnement édito­rial des pro­duc­teurs de conte­nus qui leur laisse la main tout en garan­tis­sant la qua­lité des don­nées (et des méta­don­nées !) ne s’improvise pas et néces­site une cer­taine expé­rience… Atten­dons de voir com­ment Jstor qui est plu­tôt un cham­pion du modèle de délé­ga­tion ‚s’en sortira.

La seconde confé­rence à laquelle j’ai assisté por­tait sur les « nou­veaux conte­nus » pro­po­sés par Jstor aux com­mu­nau­tés aca­dé­miques. Je m’attendais à l’annonce de déve­lop­pe­ment impor­tants du côté de la publi­ca­tion de livres et je me suis com­plè­te­ment trompé. Rien de véri­ta­ble­ment nou­veau n’a été annoncé de ce côté là. C’est en revanche, et de manière sur­pre­nante, du côté de la consti­tu­tion de col­lec­tions de sources numé­ri­sées que Jstor semble miser. Une longue et pas­sion­nante pré­sen­ta­tion de la base Plant Science a été pro­po­sée d’abord : il s’agit d’une col­lec­tion d’objets scien­ti­fiques de toutes natures, her­biers, taxi­no­mies, publi­ca­tions, papiers divers, lettres, pho­to­gra­phies, col­lec­tés par une com­mu­nauté lar­ge­ment inter­na­tio­nale, don­nant accès à plus d’un mil­lion d’objets numé­riques rela­tifs aux plantes. La col­lec­tion semble magni­fique, les inter­faces de visua­li­sa­tion fort bien conçues et, sur­tout, un très gros effort est porté à l’animation de com­mu­nauté scien­ti­fique pour la consti­tu­tion et l’usage de cette col­lec­tion. Une autre pré­sen­ta­tion trai­tait d’une col­lec­tion numé­ri­sée de cata­logues de ventes aux enchères d’objets d’art (en par­te­na­riat avec la Frick Col­lec­tion et le MET, rien que ça !) où c’était sur­tout la ques­tion de la mise en rela­tion avec les publi­ca­tions aca­dé­miques qui était posée. L’utilisateur dis­pose ainsi d’un outil en ligne d’annotation par­ta­gée et de créa­tion de liens entre les docu­ments dans toute la base Jstor si j’ai bien com­pris qui lui per­met d’exploiter confor­ta­ble­ment la base au cours de son tra­vail. En dis­cu­tant plus tard avec Rahim Rajan, un des res­pon­sables de ce type de pro­gramme chez Jstor, j’ai décou­vert une troi­sième col­lec­tion, pas­sion­nante elle aussi, sur l’histoire afri­caine appe­lée Aluka. De plus petite enver­gure, elle pro­pose 57000 objets et vise à com­por­ter, elle aussi, une forte dimen­sion com­mu­nau­taire. J’avoue que je ne connais­sais pas cette par­tie de l’activité de Jstor, que j’ai pu décou­vrir à cette occa­sion. De nom­breuses dis­cus­sions ont eu lieu à l’occasion de ces pré­sen­ta­tions sur le modèle écono­mique de ces col­lec­tions numé­riques. Sur ce point Jstor semble hési­tant. Cer­taines sont à accès res­treint, d’autres en libre accès de manière tem­po­raire, et il semble qu’elles ne fassent pas l’objet d’une com­mer­cia­li­sa­tion spé­ci­fique au sein de l’offre Jstor. Elles viennent en bonus, pour ainsi dire, avec les col­lec­tions de revues aux­quelles les biblio­thèques s’abonnent. En réa­lité, il semble que Jstor se demande un peu com­ment com­mer­cia­li­ser ces ensembles hété­ro­gènes et aty­piques auprès des biblio­thèques. Quel prix leur attri­buer ? Seront-​elles suf­fi­sam­ment attrac­tives auprès d’acquéreurs dont les bud­gets sont déjà en forte res­tric­tion ? La situa­tion ne semble ni facile ni claire pour Jstor qui expé­ri­mente peut-​être ici quelques limites de son modèle 100% accès res­treint. Il reste que ces ini­tia­tives sont cohé­rentes par rap­port à la volonté de l’organisme de pro­po­ser aux cher­cheurs une pla­te­forme de réfé­rence tout inté­grée où ils pour­ront trou­ver à la fois des publi­ca­tion aca­dé­miques et des col­lec­tions de sources, au sein d’un envi­ron­ne­ment qui se veut de plus en plus cohérent.

La tro­sième et der­nière confé­rence de la jour­née s’annonçait elle aussi pas­sion­nante mais m’a laissé quelque peu dubi­ta­tif : il s’agissait de pré­sen­ter toutes les recherches effec­tuées au sein d’un groupe de tra­vail (Advan­ced Teh­no­logy Group) d’Ithaka, pour ana­ly­ser les com­por­te­ments des uti­li­sa­teurs, col­lec­ter des masses impor­tantes de don­nées d’usages, afin d’anticiper les néces­saires évolu­tions à venir. Deux idées fortes struc­tu­raient cette confé­rence : 1. L’objectif prin­ci­pal est la satis­fac­tion de l’utilisateur, l’amélioration constante de l” »expérience uti­li­sa­teur » par le design d’interfaces et de com­por­te­ments de pla­te­forme qui vont au devant de ses besoins et de ses désirs. C’est évidem­ment la clé du suc­cès écono­mique pour Jstor mais aussi pour les éditeurs qui par­ti­cipent au pro­gramme. 2. La somme des don­nées que l’on peut récol­ter est aujourd’hui suf­fi­sam­ment impor­tante pour que leur trai­te­ment — sta­tis­tique en par­ti­cu­lier — suf­fise à créer de la connais­sance sur les usages. C’est une idée qui me semble très à la mode en ce moment, qui a été popu­la­ri­sée par l’inévitable Chris Ander­son, et que je retrou­ve­rai expo­sée dif­fé­rem­ment au seconde jour de la conférence.

En com­plé­ment de l’analyse des don­nées d’usage, ce groupe de recherche conduit d’une côté des obser­va­tions qua­li­ta­tive de type eth­no­gra­phique sur le com­por­te­ment des uti­li­sa­teurs face aux inter­faces, et de l’autre, orga­nise le design des inter­faces en uti­li­sant les notions de rôle — en clas­sant les uti­li­sa­teurs par tri­bus, cor­res­pon­dant à des rôles par­ti­cu­liers, selon une méthode dans laquelle Ama­zon excelle, et en se repo­sant par ailleurs sur des sto­ry­boards leur per­met­tant de conce­voir des scé­na­rios d’usages. L’exposé de toutes ces recherches, avec pas mal de bagout il faut bien le dire, est très impres­sion­nant, mais doit être rela­ti­visé : l’utilisation de méthodes sophis­ti­quées de concep­tion des inter­faces ne consti­tue pas une garan­tie abso­lue contre les erreurs, comme Jstor l’a lui-​même expé­ri­menté récem­ment en déployant sa nou­velle pla­te­forme qui a sus­cité des réac­tions pour le moins contras­tées chez les uti­li­sa­teurs. Mais je ne veux pas faire la fine bouche ici et je suis admi­ra­tif du fait que Jstor mobi­lise 6 à 7 per­sonnes sur la recherche de la plus grande satis­fac­tion de l’utilisateur qui est mani­fes­te­ment au centre, comme une obses­sion, de toute l’organisation. Cette culture me semble très dif­fé­rente de celle qui pré­vaut en France et je pense que nous pour­rions nous en ins­pi­rer un peu plus que nous le fai­sons actuel­le­ment, même si elle a aussi ses défauts. J’en par­le­rai d’ailleurs dans mon pro­chain billet ; il fera le compte rendu de la seconde jour­née, qui se pré­sen­tait comme un mini-​TOC, en élar­gis­sant la pers­pec­tive, au cours de laquelle nous avons eu droit à un exposé mémo­rable de Dan Rus­sell, res­pon­sable chez Google de la qua­lité de la recherche et de la « satis­fac­tion de l’utilisateur » (« user hap­pi­ness ») jus­te­ment ! Mais je vous par­le­rai aussi d’autres pré­sen­ta­tions tout aussi inté­res­santes, en par­ti­cu­lier celle du fon­da­teur d’Eigen​fac​tor​.org qui a fait un exposé for­mi­dable et m’a (presque) récon­ci­lié avec la bibliométrie.

Au fait : 300 per­sonnes ont assisté à l’événement, dont.…deux fran­çais, tous deux de l’EHESS d’ailleurs !

Un compte rendu des deux jour­nées : http://​www​.insi​de​hi​ghe​red​.com/​n​e​w​s​/​2​0​1​0​/​0​9​/​2​9​/​s​e​a​rch

La mécanique des fluides


Writing

if:book signale une ini­tia­tive très inté­res­sante : la repu­bli­ca­tion en ligne, sous la forme d’un blog hébergé par Word​Press​.com, dujour­nal de George Orwell. Le 9 août 2008 a com­mencé la publi­ca­tion des notes (j’allais écrire « billets ») prises le 9 août 1938… C’est donc avec un léger dif­féré de soixante-​dix années, scru­pu­leu­se­ment res­pecté, que le car­net de George Orwell, figure lit­té­raire du XXe siècle, est publié en ligne. L’auteur de La ferme des ani­maux et de 1984, entre donc de plein pied dans le monde de l’édition électronique.

Pro­ces­sus dis­cret vs pro­ces­sus continu

Cette ini­tia­tive est inté­res­sante d’abord en rai­son de sa stra­té­gie édito­riale : ne pas publier le texte en un seul bloc, ou en quelques volumes, comme on l’aurait fait dans l’édition papier. Mais s’appuyer sur la nature liquide du numé­rique. On peut publier en goutte-​à-​goutte ou mas­si­ve­ment, en fonc­tion des besoins de la plan­ta­tion. Ainsi, le 28 août 1938, il y a exac­te­ment 70 ans, Orwell écrit : « La nuit der­nière, une heure de pluie. La jour­née d’hier a été chaude et cou­verte. Aujourd’hui, idem, avec quelques gouttes de pluie dans l’après-midi. La récolte du hou­blon com­men­cera dans une semaine envi­ron » [61]. La publication cherche donc à être particulièrement fidèle au processus d'écriture du carnet, et non à un processus discret de publication de celui-ci par volumes papier. J'utilise le terme discret- au sens mathématique. Dans ce sens, la publication numérique peut être considérée comme continue. Elle ne l'est pas seulement en raison de son rythme. Elle l'est plus globalement, me semble-t-il, par nature.

Une information pauvre ?

Considérons la structuration de l'information. Les porteurs de ce projet ont fait leur ce qui pourrait être une maxime du web : simple is beautifull. En effet, ils se sont conten­tés de tech­no­lo­gies basiques, disons low-​tech [62] pour faire simple : un CMS libre spécialisé dans les blogs (wordpress), un hébergement gratuit sur une plateforme industrielle et privée (wordpress.com), quelques liens hypertextes, quelques tags. Selon tout apparence, il s'agit d'une entreprise éditoriale rudimentaire d'un point de vue informationnel : chaque billet est décrit par un titre, il contient un texte édité dans un éditeur WYSIWYG (et non dans un éditeur XML en fonction d'une DTD très riche de type TEI) S'y ajoutent des rubriques, des tags et des commentaires rédigés par le public et par l'éditeur.

Naviguer n'est pas feuilleter

En réa­lité, le cor­pus est riche­ment décrit. Il l’est, d’abord, grâce aux notes de l’édition ori­gi­nale, entre­prise qui a duré 17 ans, menée par le Pro­fes­seur Peter Davi­son. Il l’est, ensuite, par un nou­veau tra­vail d’enrichissement pro­duit par l’éditeur (The Orwell Prize). Ainsi, les tags n’existaient pas dans l’édition ori­gi­nale en 20 volumes. Et, le 28 août 2008, les tags « hop-​picking » et « wea­ther » ont été asso­ciés au billet du jour. Des caté­go­ries sont égale­ment asso­ciées aux billets. Dans quelques mois, il sera donc pos­sible de par­cou­rir par navi­ga­tion ce cor­pus de façon inédite, sim­ple­ment parce qu’il est désor­mais indexé, à tra­vers un tra­vail édito­rial de longue haleine.

De plus, l’éditeur a inséré des liens hyper­textes à l’intérieur du texte. Le 25 août, les liens ajou­tés por­taient vers :

- Google maps,

- Ukmoths, un site spé­cia­lisé dans la des­crip­tion des papillons, et Owl­pages, un site spé­cia­lisé dans la des­crip­tion des hiboux,

- Wiki­pe­dia (ver­sion anglaise)

- une note sur la récolte du Hou­blon dans les mémoires d’Orwell, publiée sur le site http://​www​.theor​well​prize​.co​.uk

Et, comme tou­jours, le banal et déci­sif modèle de la conversation

Comme dans tout blog, il existe égale­ment la pos­si­bi­lité d’ajouter des com­men­taires. Ce sont pas moins de 23 com­men­taires, for­mant une conver­sa­tion, qui ont été ajou­tés au billet du 25 août. Les dis­cus­sions portent très pré­ci­sé­ment sur le billet. Nous igno­rons s’ils sont publiés a priori ou a pos­te­riori [63].

Il semble bien que nous soyons en pré­sence d’un tra­vail d’édition érudite, s’appuyant sur des res­sources de nature numé­rique diverses.

Tra­vail d’édition ou bri­co­lage technique ?

Les puristes s’inquièteront de l’hétérogénéité des liens, donc de leur pro­bable insta­bi­lité, puisque le web est un gigan­tesque cime­tière d’erreurs 404… Ils note­ront des liens vers des outils pour les­quels la cita­bi­lité, le main­tien du libre accès, la per­sis­tance de la qua­lité de l’information, peuvent être incer­tains. Enfin, ils avan­ce­ront qu’une pla­te­forme de blogs n’est pas une pla­te­forme d’édition élec­tro­nique. Que l’encodage XML n’est pas conforme à l’état de l’art de l’édition de sources… N’en jetons plus.

Tou­jours pas d’utilisation de Web​ci​ta​tion​.org à l’horizon …

Concer­nant l’instabilité de liens lan­cés vers le web, l’inquiétude est de mise… et je me demande s’il ne serait pas oppor­tun de leur pro­po­ser de s’appuyer sur des pro­jets tels que Web­cite qui sont des­ti­nés aux cher­cheurs qui veulent citer une res­source et en cap­tu­rer une image dura­ble­ment, via un ser­vice tiers en lequel on puisse avoir confiance.

La dyna­mique des couches

Je suis beau­coup moins inquiet en ce qui concerne le carac­tère pré­ten­dû­ment insuf­fi­sant de la séman­ti­sa­tion. Si les éditeurs du jour­nal d’Orwell par­viennent à tenir le niveau d’enrichissement par tags, caté­go­ries et liens hyper­textes dont ils font preuve actuel­le­ment, ils construi­ront un cor­pus hau­te­ment enri­chi. Les infor­ma­tions ins­crites dans le texte, mais pas enco­dées séman­ti­que­ment, comme la date de publi­ca­tion ori­gi­nale, par exemple, pour­ront être ajou­tées à l’avenir. Il fau­dra chan­ger de pla­te­forme ? Qu’à cela ne tienne ! Il fau­dra ré-​encoder le contenu ? Où est le pro­blème ? L’édition papier nous a habi­tués à une forme tex­tuelle et infor­ma­tion­nelle figée. L’information numé­rique est consti­tuée de couches, qui peuvent être ajou­tées à des époques suc­ces­sives. [64] C’est, si j’ai bien com­pris, plus ou moins le le sens de la redo­cu­men­ta­ri­sa­tion [65] défen­due par Roger T. Pédauque et par ses parents. Quoi qu’il en soit, il s’agit, me semble-​t-​il, d’un pro­ces­sus d’enrichissement infor­ma­tion­nel continu. Tou­jours inachevé, ce pro­ces­sus est consti­tu­tif du docu­ment numérique.

Au risque de l’accident industriel ?

Or, en ce domaine, l’accident indus­triel est tou­jours pos­sible. Car il ne suf­fit pas de décla­rer que le numé­rique est adapté à des enri­chis­se­ments pro­gres­sifs. Encore faut-​il que cela soit pos­sible dans la réa­lité et que les bud­gets n’explosent pas au pas­sage. Or, faudra-​t-​il jeter les pre­mières couches d’information, en rai­son de l’impossibilité de les récu­pé­rer sur une nou­velle pla­te­forme ? Faudra-​t-​il les aban­don­ner en rai­son de leur incom­pa­ti­bi­lité avec de nou­veaux besoins ? Faudra-​t-​il dépen­ser des sommes impor­tantes pour les appau­vrir, leur nature étant trop irré­gu­lière, voire confuse, pour être une base cor­recte de nou­veaux enri­chis­se­ments ? Une étude de géné­tique des textes, par exemple, pourra-​t-​elle se gref­fer sur les couches exis­tantes ou devra-​t-​elle repar­tir d’un docu­ment allégé ?

On peut tou­jours craindre ce type de dif­fi­culté, car il est dif­fi­cile de pré­voir les besoins du futur. Et parce que la ten­ta­tion d’une struc­tu­ra­tion de l’information « bri­co­lée » menace à chaque ins­tant. Ainsi lit-​on dans les com­men­taires du jour­nal d’Orwell des pro­po­si­tions d’utilisation de mises en forme locales, telles que l’adoption de polices ou de cou­leurs par­ti­cu­lières, pour dési­gner des zones par­ti­cu­lières du texte retrans­crit… On pour­rait citer nombre d’initiatives d’édition élec­tro­nique repré­sen­tant un tra­vail énorme et un bud­get consé­quent, et dont les résul­tats furent jetés aux oubliettes du numé­rique pour défaut de structuration.

Or, entre le palimp­seste indi­geste et celui qui flatte le palais en rai­son de la finesse de ses nuances et de la qua­lité de ses ingré­dients, il n’y a sou­vent que quelques octets de dif­fé­rence par docu­ment… La pru­dence s’impose.

La dyna­mique des usages et des for­mats ouverts

A l’inverse, on pour­rait citer de nom­breux exemples d’édition élec­tro­nique qui ont sur­vécu à l’érosion induite par l’écoulement, rapide, du temps numé­rique. Ces textes-​là ont sur­vécu car ils ont pu se com­por­ter comme des couches d’informations res­tées lisibles, exploi­tables et enri­chis­sables. En ce qui concerne l’édition élec­tro­nique du jour­nal d’Orwell, il est pos­sible que l’initiative ne soit pas des­ti­née à être aban­don­née dans les cime­tières de l’histoire. Pourquoi ?

D’une part, parce que ses pro­mo­teurs ont fait le pari des usages. Faire le choix d’une pla­te­forme publique et célèbre, facile d’accès, rapide à ali­men­ter et où les com­men­taires sont aisés, c’est en effet faire le choix des usages de lec­ture et d’annotation. C’est-à-dire qu’ils ont choisi de rendre le texte lar­ge­ment public. Ils l’ont publié, au sens noble.

D’autre part, et sur­tout, parce que les éditeurs ont fait le choix d’une pla­te­forme ouverte, dans laquelle il est pos­sible de rapa­trier à tout moment la tota­lité du contenu, sans appau­vris­se­ment, sans alté­ra­tion, sans perte donc, mais aussi sans bar­rière, sans douane, sans cer­bère. Word​Press​.com joue la carte de l’ouverture des don­nées et des for­mats, au plus grand béné­fice des auteurs des car­nets publiés sur cette pla­te­forme. Tous ne peuvent pas en dire autant…

Eloge de la passivité


Depuis quelques semaine, je réap­prends à lire. Lire, c’est-à-dire, éteindre momen­ta­né­ment le flot d’idées, de réflexions, de dia­logues ima­gi­naires, de sou­ve­nirs, d’opinions, de sen­ti­ments qui coule en per­ma­nence dans mon esprit, pour m’ouvrir sur une longue période à l’argumentation ou au récit qu’un autre me propose.

La lec­ture d’essais ou d’études, déve­lop­pées sur plu­sieurs cen­taines de pages, m’ont tou­jours demandé un effort de dis­ci­pline ; sur­tout si l’étude en ques­tion est très sti­mu­lante par sa nou­veauté, son anti-​conformisme ou sa per­ti­nence. J’ai natu­rel­le­ment ten­dance à m’arrêter sur chaque phrase pour en tirer de moi-​même les consé­quence, voire écha­fau­der toute une argu­men­ta­tion à par­tir de cette seule phrase. Du coup, je n’avance pas, et il me faut me for­cer à la pas­si­vité pour pou­voir aller jusqu’au bout. Cette dis­ci­pline, aussi contrai­gnante soit-​elle, est béné­fique et néces­saire, car elle garde la pen­sée de tour­ner au solip­sisme. L’ouverture à l’autre est un constant effort à faire sur soi-​même. Un effort vers une néces­saire passivité.

Avec ces ten­dances lourdes, mon usage inten­sif de l’ordinateur au cours de ces dix der­nière années a accen­tué le pro­blème. Comme machine de trai­te­ment de l’information, l’ordinateur n’est pas du tout adapté à la pas­si­vité du lec­teur. A plu­sieurs niveaux, on a pu mon­trer que l’interactivité en consti­tuait le trait domi­nant. On sait aujourd’hui que s’il est très dif­fi­cile de lire un texte long — roman ou étude — sur un ordi­na­teur, ce n’est pas seule­ment en rai­son de la fatigue ocu­laire que pro­voque la lec­ture sur écran, ce n’est pas seule­ment pour des rai­sons de pos­ture de lec­ture, ni même de perte de repère du fait de la déma­té­ria­li­sa­tion de la page, mais aussi parce que tout le dis­po­si­tif est conçu pour, tend à, incite à agir : cli­quer, écrire, cir­cu­ler, plu­tôt que lire et ne faire que lire. Lire dans la lon­gueur sur un écran, c’est se rete­nir en per­ma­nence de cli­quer ici, copier-​coller là, signa­ler, enre­gis­trer, clas­ser , envoyer, com­men­ter ; écrire.

Ayant ter­miné la semaine der­nière la seconde ses­sion d’une for­ma­tion sur la recherche et la ges­tion de l’information scien­ti­fique sur Inter­net (usage des moteurs de recherche, des flux de syn­di­ca­tion, des signets par­ta­gés et des blogs de veille), je me suis rendu compte à quel point uti­li­ser l’information que l’on reçoit, c’est la mani­pu­ler et la trai­ter de manière concrète et tan­gible. On n’est pas du tout dans une tra­di­tion d’ingestion et d’assimilation pro­gres­sive qui est propre à la lec­ture de livres. Du coup, en appre­nant à uti­li­ser un ordi­na­teur, c’est-à-dire à effec­tuer les mul­tiples opé­ra­tions de trai­te­ment de l’information qu’il per­met, et en m’immergeant dans cet appren­tis­sage, j’ai désap­pris dans le même temps à lire passivement.

Aujourd’hui, je m’auto-administre un pro­gramme de réédu­ca­tion, en me contrai­gnant tous les jours, sur un cré­neau horaire pré­cis, à fer­mer mon ordi­na­teur pour me consa­crer à la lec­ture sur sup­port papier. ; le papier, sup­port maté­riel pas­sif, qui, du fait même de ses limi­ta­tions, parce qu’il ne per­met de faire rien d’autre que lire, m’intéresse tout spé­cia­le­ment. C’est une réédu­ca­tion qui est loin d’être désa­gréable d’ailleurs et s’accompagne de la redé­cou­verte d’une véri­table plai­sir : non pas le soi-​disant plai­sir char­nel du contact du papier et du vieux cuir, lar­ge­ment fan­tas­ma­tique pour quelqu’un de ma géné­ra­tion qui a davan­tage connu la piètre qua­lité des éditions de poche, et même main­te­nant des éditions bro­chées, que les somp­tueuses reliures d’éditions numé­ro­tées, mais bien plu­tôt le plai­sir de la lec­ture sans action, sans ten­sion, tem­po­rai­re­ment aban­don­née au pou­voir de celui que l’on lit.

Le papier joue aujourd’hui ce rôle d’adjuvant à la lec­ture pas­sive. Demain, les e-​books de nou­velle géné­ra­tion devront prendre eux aussi en charge ce rôle ; c’est-à-dire bri­der volon­tai­re­ment les pos­si­bi­li­tés tech­niques dont ils sont capables, ne pas me pro­po­ser d’annoter, d’extraire, de trai­ter, d’enregistrer, d’envoyer, d’écrire. Et il y a un risque qu’ils ne s’en s’abstiennent pas du fait de la concur­rence entre les marques et les modèles et de la course à la sophis­ti­ca­tion qui frappe de ce fait habi­tuel­le­ment les objets tech­niques de grande consom­ma­tion. De même qu’aujourd’hui l’ipod ne fait (qua­si­ment) rien d’autre que de per­mettre d’écouter, l’e-​book ne devrait rien faire d’autre que de per­mettre une lec­ture dans les meilleures condi­tions de confort pos­sible. Et de même que le fichier conte­nant le flux audio peut être traité, mixé, par­tagé, com­menté par l’intermédiaire de mon ordi­na­teur mais seule­ment écouté sur mon ipod, de même je sou­hai­te­rais dis­po­ser sur mon ordi­na­teur du fichier tex­tuel que j’aurais sim­ple­ment lu sur mon e-​book, pour pou­voir y appli­quer tous les trai­te­ments de l’information dont j’aurais besoin. Et là encore, cette pos­si­bi­lité est loin d’être assu­rée en par­ti­cu­lier du fait de l’utilisation des DRM, ou tout sim­ple­ment du ver­rouillage des fichiers au sein de for­mats tota­le­ment idio­syn­cra­siques par les éditeurs, par crainte du piratage.

Pour résu­mer, demain, pour rem­pla­cer le petit dis­po­si­tif que je me suis fabri­qué, j’aurai besoin de dis­po­ser de textes à la fois sur mon ordi­na­teur et sur mon e-​book, avec à la fois une néces­saire absence de fonc­tion­na­li­tés sur ce der­nier, et une totale liberté de mani­pu­la­tion sur le pre­mier. Il n’est pas sûr que ce soit cette direc­tion qui soit prise par les four­nis­seurs com­mer­ciaux de ser­vices et de matériels.


Cré­dit photo : « stu­dying for class »» by Jake­bouma, en cc by-2.0, 2006

Alors que des lois anti-​sociales…


« Alors que des lois anti-​sociales, immo­biles au milieu de l’immense révo­lu­tion opé­rée par les rapides pro­grès de cette civi­li­sa­tion si bizar­re­ment invo­quée, poussent un peuple étreint dans de mes­quines et étroites limites à se révol­ter contre des souf­frances qu’il est las d’endurer ; – alors que l’étouffement de ses plaintes le jette armé sur la place publique, et que l’état social ébranlé jusque dans sa base verse des larmes de sang et attend l’issue de ces affreux com­bats que se livrent entre eux les enfans d’une même patrie, n’y a-​t-​il pas infa­mie et crime pour ceux qui s’élancent armés de lâches et hon­teuses pas­sions au milieu des com­bat­tans et crient mort et ana­thème aux vain­cus ? Telle est la ques­tion que nous posons à tous les hommes de bonne foi qui ont eu assez de cou­rage pour subir les pages écrites par MM. du Cour­rier de Lyon, au milieu des dou­lou­reux événe­mens qui viennent d’étendre une seconde fois leur voile de mort et de deuil sur notre cité tout entière…

Et main­te­nant qu’une grande leçon a été don­née à tous (ce nous semble), et qu’il serait du devoir des écri­vains qui se sont donné mis­sion de châ­tier ou d’éclairer l’opinion de résoudre ce pro­blème social et poli­tique si vio­lem­ment agité depuis tan­tôt cin­quante ans, et qu’il serait, disons-​nous, du devoir de ces écri­vains de recher­cher enfin avec bonne foi et sin­cé­rité la véri­table cause de cette per­tur­ba­tion dan­ge­reuse et sans terme (jusqu’à aujourd’hui du moins), n’est-il pas à la fois étrange et alar­mant de voir ces hommes tra­hir sans pudeur leurs devoirs les plus sacrés et jeter de nou­veaux bran­dons de haines et de dis­cordes au milieu de nous quand les ruines sont à peine rele­vées, que la terre des tom­beaux n’a pas encore englouti toutes les vic­times, et que le glaive de la loi pour­suit sans pitié ceux que la mort a épar­gnés ? » 4 mai 1834

A lire, dans l’ultime numéro de l’Echo de la Fabrique, qui vient clore 4 années de mise en ligne heb­do­ma­daire d’un des pre­miers jour­naux ouvriers publiés en France.

(merci Sam)