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Les bibliothèques ont de l’avenir

J’ai été invité par Alain Gif­fard à pré­sen­ter une confé­rence inti­tu­lée « Read/​Write Book. Le livre ins­crip­tible » à la Cité du Livre, à Aix-​en-​Provence, dans le cadre d’un col­loque de deux jour­nées por­tant sur les méta­mor­phoses numé­riques du livre. Inté­res­sant exer­cice, pour moi, que de pré­sen­ter les évolu­tions en cours à un public essen­tiel­le­ment com­posé de libraires, de biblio­thé­caires et d’éditeurs, alors que je parle en géné­ral à des publics uni­ver­si­taires. Il fal­lait dépla­cer le débat et les exemples, habi­tuel­le­ment cen­trés sur l’approche heu­ris­tique, à un niveau plus géné­ral. Je ne suis pas sûr d’y être lar­ge­ment par­venu, car les pro­blé­ma­tiques scien­ti­fiques sont rela­ti­ve­ment dif­fé­rentes de celles qui concernent la lec­ture publique. J’étais d’autant plus gêné par ce « trou » dans mon rai­son­ne­ment que je parle habi­tuel­le­ment de démo­cra­ti­sa­tion de l’accès au texte par le numé­rique. Mais je sen­tais bien que c’est plus com­pli­qué dès qu’on sort du monde de la publi­ca­tion savante.

L’avenir fédéré des bibliothèques

Je suis donc arrivé à la confé­rence avec une ques­tion en tête: mais que vont deve­nir les biblio­thèques, en tant que lieu, alors qu’Internet n’est pas un lieu? Je venais plai­der, notam­ment, pour l’abandon du féti­chisme du sup­port papier, pour la prise en compte des menaces sur la neu­tra­lité du réseau, pour la prise en compte de la révo­lu­tion de l’accès que consti­tue Inter­net (et son cor­tège de nou­velles pra­tiques de lec­tures), et pour la construc­tion d’une fédé­ra­tion de biblio­thèques, pour qu’elles puissent se regrou­per autour de la construc­tion d’un annuaire de res­sources élec­tro­niques qui pour­rait suc­cé­der au mori­bond Dmoz. Moi-​même, ayant créé puis aban­donné l’Album des sciences sociales, je connais l’ampleur et la com­plexité d’une telle tâche.

L’appropriation, coeur d’une stra­té­gie numérique

Mais, je dois l’avouer, j’étais embar­rassé face à l’apparente contra­dic­tion entre l’ancrage ter­ri­to­rial très fort d’une biblio­thèque et le carac­tère hors-​sol d’internet. Com­ment ne pas par­ta­ger la crainte des biblio­thèques face au déve­lop­pe­ment des pra­tiques d’internet à l’extérieur de leurs murs? Com­ment pourraient-​elles se réin­ven­ter dans les ter­ri­toires numé­riques? Com­ment pourront-​elles valo­ri­ser auprès des mai­ries, des conseils géné­raux et régio­naux, des actions en ligne qui ne s’adressent pas expli­ci­te­ment aux admi­nis­trés des ins­ti­tu­tions qui financent? J’ai pro­posé une réponse, en insis­tant sur la for­ma­tion, je dirais même l’éducation, que les biblio­thèques devraient four­nir aux popu­la­tions. Le modèle d’appro­pria­tion (voir «  La longue marche vers l’appropriation  »), sur la base duquel j’ai conçu le pro­jet ini­tial de Revues​.org, repose sur cette idée prin­ci­pale : le déve­lop­pe­ment de com­pé­tences numé­riques est un impor­tant enjeu de société, et il doit tra­ver­ser l’ensemble du corps social, à tous âges. Il faut for­mer les pro­fes­sion­nels, les chô­meurs, les jeunes, les vieux, les retrai­tés et les col­lé­giens. L’ampleur de la tâche est énorme, pour pas­ser du digi­tal gap à la com­pé­tences numé­rique, qui per­met­tra à notre société de maî­tri­ser son ave­nir numé­rique. C’est-à-dire de pro­cé­der à des choix de société inté­grant les évolu­tions du numé­rique, et orien­tant for­te­ment ces évolutions.

Mais je sen­tais bien qu’il y avait là une réponse exces­si­ve­ment par­tielle à la ques­tion de l’avenir des biblio­thèques. Les biblio­thèques doivent déve­lop­per leur offre de for­ma­tion des usa­gers, c’est entendu. Mais, au-​delà?

Sou­ve­nirs de biblio­thèque publique, le week-​end

Suite à la grève de la BPI, nous échan­gions, Bruno, Inès, Pierre et moi nos sou­ve­nirs dans ce lieu de culture très impor­tant. Ce qui res­sor­tait le plus, c’était la proxi­mité avec les livres, qui consti­tue pour beau­coup une révé­la­tion, et l’extraordinaire liberté des horaires. Fer­me­ture tar­dive, ouver­ture le week-​end, avaient fait de cette biblio­thèque un lieu de tra­vail et de plai­sir, une réponse à une pro­fonde demande sociale.

Ouvrons les portes

En réa­lité, les biblio­thèques sont des lieux. Elles consti­tuent des lieux de média­tion avec le savoir. Des lieux d’accès au savoir. Elles consti­tuent égale­ment des lieux de démo­cra­ti­sa­tion du savoir et de l’accès à celui-​ci. Des biblio­thèques ouvertes à l’intérieur de plages horaires larges, pro­po­sant l’accès au savoir et à la lit­té­ra­ture, ana­lo­giques ou numé­rique (qu’importe !), voilà ce dont nous avons besoin. Ouvrons les portes. Offrons des lieux de calme, d’accès à inter­net, mais aussi d’accès aux ins­tru­ments qui per­mettent de mani­pu­ler le savoir numé­rique (trai­te­ments de texte en ligne, outils biblio­gra­phiques, moteurs, ges­tion de don­nées et d’annotations per­son­nelles, etc.). Quelle est la pro­por­tion de la popu­la­tion des lycées et étudiants qui n’ont pas accès au pri­vi­lège d’avoir une chambre où tra­vailler serei­ne­ment, avec un bureau, un dic­tion­naire, un accès haut débit à inter­net et un équi­pe­ment infor­ma­tique digne de ce nom? Quelle est la pro­por­tion de la popu­la­tion qui dis­pose, dans son entou­rage proche, des per­sonnes pou­vant les gui­der dans le maquis du savoir, leur indi­quant les grilles de lec­ture per­met­tant d’identifier un lieu publiant des textes de qua­lité par rap­port à d’autres, moins métho­diques et moins structurés?

Nous n’avons jamais eu autant besoin de médiation.

Déci­dé­ment, les biblio­thèques ont de l’avenir.

Google Index as world heritage

Pre­sen­ta­tion at Lift 09, 18 – 20/​06/​2009, Marseille

Hello eve­ry­body. I have got 5 minutes to trig­ger a revo­lu­tion, right now, and right here, in Mar­seille ! Not easy ! But I’ll do my best.

Goo­glo­gra­phy

Ok. To begin, here’s a small Goo­glo­gra­phy ; this is the result of a search on ‘Google” key­word on Ama​zon​.com.

After rea­ding all theses books and maga­zine, it’s clear that Google scares most of us.

Is Google Evil ?

So the ques­tion is : Is Google evil ?
Because, for many people, Google repre­sents a threat to inno­va­tion, pri­vacy, right to obli­vion, plu­ra­lism, com­pe­ti­tion, the book, the press, culture… and even intel­li­gence. So, appa­rently, the ans­wer is : yes, it is.

Google is Evil

yet

Can’t help using it…

Yet we use more and more ser­vices offe­red by Google :

-Google search to find infor­ma­tion

- Google map to find our way

- Google calen­dar to remind our rendez-​vous

- Gmail and Google talk to com­mu­ni­cate

- Blog­ger to blog

- Picasa to store images

- Google docs to write

- Google books to read

- Google trans­late to read in other lan­guages, and so on,

- not tal­king of Google Adsense and Adwords.

All in all, we can’t help using it.

We can not do without Google and its index, for pre­ci­sely its abi­lity to build rela­tion­ships in a conti­nuous mass of infor­ma­tion that far exceeds our cog­ni­tive capa­city. Google is now the indis­pen­sable Sibylla of our lives, and right now we can­not stop that. So to speak about our rela­tion­ships with Google, I would say that it is a mat­ter of love and hate

Google & us : Love and hate

We love and hate Google alto­ge­ther, as we love and hate our­selves, because Google index is part of us. How that ? First, because our life is “googlized”.

Our life is Googlized

Every moment of our life is lin­ked in a way or ano­ther with Google ; such as, in this example, even our car acci­dents are recor­ded in Google street view. But if our life is goo­gli­zed, it means also that Google is, in some way “enli­ve­ned” by us.

Gin­dex is fed by our lives

And in fact, Google index is fed with our lives. it is fed with

-our words

- our links

- our deci­sions

- our images

- memo­ries

- choices

- and taste !

So, in a way, Google index is also our index, because eve­ry­thing that is inside of it, belongs to us.

So my dear fel­low goo­gli­zen, my dear fel­low humans, Let’s unite to
Reclaim the Google index !

Reclaim the Google index

Because it is our index. At least partly, because the content is ours.
And I won’t deny that it is partly Google Inc. pro­perty too, as the manu­fac­tu­rer and ope­ra­tor of the index. But it’s partly ours as well, and that is a very impor­tant point to make.

The­re­fore, may be we can begin to consi­der the Google index as a com­mon good sha­red bet­ween Google and all the mankind.

Gin­dex as a com­mon good

It is a lit­tle bit like this bus. Ima­gine Gin­dex is the bus, we are the users inside, on top, eve­ryw­here, and Google is the dri­ver. (and by the way, nobody knows where we go).

May be we should now begin to consi­der it as a com­mon good of man­kind, just like this bus is a com­mon good for these people. If we do that ; if you agree with me so far, then we need a gover­nance device for this com­mon index. And it seems to me, that UNESCO World heri­tage is an inter­es­ting lead to explore.

Google as World heritage

This is a pre­sen­ta­tion of World heri­tage from UNESCO web­site. It reads :
« Heri­tage is our legacy from the past, what we live with today, and what we pass on to future gene­ra­tions. What makes the concept of World Heri­tage excep­tio­nal is its uni­ver­sal appli­ca­tion. World Heri­tage sites belong to all the peoples of the world, irres­pec­tive of the ter­ri­tory on which they are located. »

Well, this is a per­fect defi­ni­tion for Google index, don’t you think ?
In fact, it is only if you think about the word “site” with a dif­ferent mea­ning
Not as a phy­si­cal site, but as a cybers­pace, an inter­net “site”. So when we think about World heri­tage today, we think to this :

Today

And may be, tomor­row, when we’ll think about World heri­tage, we’ll think to that :

« Tomor­row »

(this is a Google data­cen­ter in Nether­lands). That’s a huge pro­gress, isn’t it !

In fact, the buil­ding is not impor­tant ; it’s what is inside the buil­ding, or more accu­ra­tely inside and elsew­here in the cybers­pace that is impor­tant.
And I think we des­pe­ra­tely need to get back our power and control back on this pecu­liar cybers­pace “site”, the Google index.

« Thank you ! »

(Spe­cial thanks to Marin for coa­ching and live blog­ging, and to Hubert for chee­ring and invi­ta­tion to Lift) !

Comprendre la société numérique : un discours de la méthode


Les choses sont en train de chan­ger. Le recul pris pen­dant ces der­nières semaines m’a per­mis de prendre conscience com­bien Inter­net et les tech­no­lo­gies numé­riques avaient pris une place impor­tante dans nos vies quo­ti­diennes. Ou plu­tôt, elles s’y sont en quelque sorte fon­dues, se mêlant de manière inex­tri­cable avec la matière même de nos vies. Jour après jour les tech­no­lo­gies numé­riques deviennent omni­pré­sentes et donc invisibles.

Cela signi­fie que le regard porté sur la société numé­rique doit être modi­fié pour ne pas perdre son objet. Deux choses carac­té­risent la plu­part des ana­lyses (y com­pris les miennes) sur les nou­velles tech­no­lo­gies : elles sont obsé­dées par le chan­ge­ment et elles sont cen­trées sur les outils.

L’obsession du chan­ge­ment ; ou plu­tôt l’obsédante ques­tion : qu’est-ce qui change ? qu’est-ce qui ne change pas ? on s’y heurte en per­ma­nence, qu’elle soit impli­cite ou expli­cite. L’obsession est certes due aux dis­cours d’accompagnement des tech­no­lo­gies numé­riques elles-​mêmes, constam­ment pré­sen­tées sur le registre du nou­veau. On pour­rait dres­ser un cata­logue de cette fré­né­sie du nou­veau : le bêta, le 2.0, etc. Mais le phé­no­mène est plus profond…et plus ancien, car il touche à l’innovation tech­nique elle-​même, et à la phi­lo­so­phie de l’histoire que nos socié­tés adoptent. Il fau­drait arri­ver à objec­ti­ver cette dimen­sion, à la fois pour la ques­tion­ner, mais aussi pour s’en débar­ras­ser en tant que cadre de la pen­sée. La ques­tion du chan­ge­ment et de la nou­veauté ne manque pas de per­ti­nence en soi, mais lorsqu’elle devient le cadre indé­pas­sable de toutes nos inter­ro­ga­tions sur la société dans laquelle nous vivons, elle devient nocive et consti­tue un obs­tacle à toute com­pré­hen­sion pos­sible. En par­ti­cu­lier lorsqu’elle est trai­tée, et c’est le plus sou­vent le cas, sur le mode com­pa­ra­tif du avant/​maintenant. Avant, autre­fois, on fai­sait les choses de cette manière. Aujourd’hui, on ne les fait plus/​on les fait autre­ment. Repo­sant sur les fausses évidences de l’intuition, ces com­pa­rai­sons sont très sou­vent trom­peuses, car elles reposent sur la construc­tion arti­fi­cielle de couples oppo­sant un passé recom­posé à des indices du temps pré­sent sou­vent mon­tés en épingle. Pour ma part, je ten­te­rai donc de neu­tra­li­ser sys­té­ma­ti­que­ment la ques­tion de la nou­veauté dans mes ten­ta­tives de com­pré­hen­sion de la société numé­rique. Sim­ple­ment décrire, décrire sim­ple­ment des phé­no­mènes obser­vables en s’empêchant — c’est une dis­ci­pline — de ten­ter la com­pa­rai­son avec un quel­conque passé recons­ti­tué pour l’occasion.

Si l’on veut véri­ta­ble­ment abor­der la ques­tion du chan­ge­ment, ce n’est d’ailleurs pas sur le mode com­pa­ra­tif du avant/​maintenant qu’il faut le faire. Il s’agit bien plu­tôt d’isoler les éléments dyna­miques qui sont à l’oeuvre, les forces qui créent une insta­bi­lité, dérangent un ordre, ou plus sim­ple­ment sont causes de mou­ve­ment. Et à par­tir de là, on peut ten­ter de pro­je­ter les consé­quences que l’on ima­gine résul­ter de ces mouvements.

La foca­li­sa­tion sur les outils. Cor­ré­la­tive d’ailleurs de l’obsession de la nou­veauté. Mais il me faut dépla­cer la ques­tion en évitant l’habituelle oppo­si­tion des déter­mi­nismes, techno ou socio. Car ce n’est pas tant la foca­li­sa­tion sur les outils tech­niques en soi, mais bien plu­tôt celle qui concerne les quelques outils dûment iden­ti­fiés et étique­tés comme rele­vant de la révo­lu­tion numé­rique au détri­ment des autres qui empêche de voir l’essentiel. Dis­ser­ter lon­gue­ment sur Face­book, Fli­ckr ou You­tube ; ne rien dire du reste, de l’immense reste. Par exemple, en par­lant de société en réseau, Manuel Cas­tells poin­tait un cer­tain nombre de sec­teurs où la mise à dis­po­si­tion à la fois de la puis­sance de cal­cul des ordi­na­teurs et de la puis­sance de com­mu­ni­ca­tion des réseaux a pro­vo­qué une véri­table explo­sion. C’est le cas par exemple des mar­chés finan­ciers dont, c’est du moins ce qu’il affirme, l’autonomisation et la prise de pou­voir par rap­port au sec­teur indus­triel, n’aurait pas été pos­sible sans la révo­lu­tion numé­rique (c’est une par­tie de ce qu’il appelle l’économie informationnelle).

Autre­ment dit, ce qu’il me faut faire désor­mais, pour mieux com­prendre la société numé­rique, c’est m’intéresser davan­tage à la société, et moins au numé­rique. Ou plu­tôt, moins à ce qui est immé­dia­te­ment et faci­le­ment iden­ti­fié comme rele­vant de la « révo­lu­tion Inter­net » et ten­ter de cou­vrir un plus grand nombre de domaines ; élar­gir mon champ de vision bien au delà de la pointe émer­gée de l’iceberg dont on parle tout le temps. M’intéresser à tous les sec­teurs d’activité pos­sible, à tous les domaines, même les plus tri­viaux et ten­ter d’y obser­ver com­ment les tech­no­lo­gies numé­riques, outils et usages, s’y mêlent inti­me­ment à leur quo­ti­dien. C’est aussi un moyen de véri­fier s’il est juste de par­ler de société numé­rique, autre­ment dit, si les tech­no­lo­gies numé­riques peuvent être consi­dé­rées, pour notre société et notre époque, comme je le pos­tule depuis le début d’Homo Nume­ri­cus, comme un phé­no­mène social total.


Cré­dit photo : Lead the way my friend, par Pul­po­lux en CC by-​nc sur Flickr

Représentation — participation


Par­fois, la suc­ces­sion chao­tique des petits événe­ments de la vie, qui semble n’avoir aucune cohé­rence et ne suivre aucun ordre, laisse la place pen­dant de courts moments, à des phé­no­mènes de réso­nance où plu­sieurs ren­contres, dans des cir­cons­tances très éloi­gnées, com­mencent à se répondre étrangement.

Ven­dredi après-​midi, Marin et moi rece­vions dans notre sémi­naire Fran­çoise Massit-​Folléa qui a déve­loppé pour nous une très inté­res­sante réflexion sur la notion de par­ti­ci­pa­tion citoyenne, à par­tir de l’exemple concret du Som­met Mon­dial sur la Société de l’Information (SMSI) qui s’est déroulé il y a quelques années. Fran­çoise a observé en par­ti­cu­lier à l’occasion de ce som­met, le fonc­tion­ne­ment du Cau­cus Inter­net gover­nance où s’exprimait dif­fé­rents points de vue émanant de la société civile. Appa­rem­ment, le SMSI aurait eu la par­ti­cu­la­rité, par rap­port à d’autres som­mets mon­diaux orga­ni­sés par l’ONU, de lais­ser une place beau­coup plus impor­tance à la société civile, par rap­port à un fonc­tion­ne­ment tra­di­tion­nel fondé sur les rela­tions inter-​étatiques. Bref, ce som­met sem­blait reflé­ter la volonté de rendre jus­tice à la mon­tée en puis­sance d’un modèle de gou­ver­nance fondé sur la déli­bé­ra­tion citoyenne et la par­ti­ci­pa­tion, plu­tôt que pure et simple repré­sen­ta­tion par l’intermédiaire des Etats. Cela fait écho aux très nom­breux débats qui se déve­loppent depuis plu­sieurs années en sciences sociales autour de la crise de la repré­sen­ta­tion, dont Rosan­val­lon est, par exemple, en France, un bon observateur.

Le bilan du som­met, et du mode de fonc­tion­ne­ment de ce cau­cus est, on s’en dou­te­rait, pour le moins mitigé. Fran­çoise pointe du doigt les nom­breuses ques­tions qui res­tent irré­so­lues, les nom­breuses entorses au prin­cipe d’égalité qu’elles a pu consta­ter dans ces forums, et sur­tout, l’incapacité fla­grante des acteurs de la société civile à enclen­cher le modèle de gou­ver­nance dont ils sont por­teurs (ouver­ture, égalité, par­ti­ci­pa­tion), sur le fonc­tion­ne­ment ins­ti­tu­tion­nel d’un gros machin comme un som­met onu­sien. On va dire que, de par son ampleur (mais est-​ce dû seule­ment à son ampleur ?), le SMSI semble avoir écrasé les acteurs de la société civile dans les rouages très puis­sants de son orga­ni­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle, très exac­te­ment en leur lais­sant la seule alter­na­tive de deve­nir des pro­fes­sion­nels de la méca­nique onu­sienne [38] ou de sortir du jeu. On voit bien à ce niveau, mais on l'a vu aussi à un niveau plus local avec Gérard Loi­seau lors de la séance pré­cé­dente, lors de la dis­cus­sion lan­cée par Hubert Guillaud que nous avions invité pour cela, les limites de la vertu par­ti­ci­pa­tive, sou­vent asso­ciée jus­te­ment au déve­lop­pe­ment d’Internet comme oppor­tu­nité d’une refon­da­tion démo­cra­tique. Sou­vent asso­ciée à des repré­sen­ta­tions spon­ta­néistes de l’échange et de la confron­ta­tion d’idées, la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive ne peut au contraire fonc­tion­ner que sur la mise en place de méca­nismes et de for­ma­lismes très stricts régle­men­tant cet échange [39]. Que la par­ti­ci­pa­tion ne puisse s’effectuer cor­rec­te­ment que par le biais de for­ma­lismes n’est pas, en soi, un pro­blème. Ce qui l’est davan­tage, c’est que la dimen­sion pro­pre­ment poli­tique, c’est-à-dire liée à la dis­tri­bu­tion du pou­voir, de ces méca­nismes et for­ma­lismes, n’est jamais inter­ro­gée en tant que telle. Cette inter­ro­ga­tion est en effet sys­té­ma­ti­que­ment recou­verte ou bien par le dis­cours léni­fiant de la par­ti­ci­pa­tion spon­tex, ou bien par la déri­va­tion tech­ni­cienne à la Las­coumes. Deux manières oppo­sées, mais aussi effi­caces l’une que l’autre, de sub­ti­li­ser les véri­tables débats qui doivent avoir lieu.

Hier matin, Alain Fin­kel­kraut invi­tait dans son émis­sion heb­do­ma­daire sur France Culture, deux phi­lo­sophes pour par­ler d’Internet et de Google. Pour être tout à fait hon­nête, je trouve que les rela­tions habi­tuelles entre les phi­lo­sophes fran­çais et Inter­net ne sont pas tou­jours d’excellente qua­lité. Cette rela­tion s’établit sou­vent sur la base d’un manque de connais­sances réci­proques assez abys­sal, condui­sant les pre­miers à se four­voyer pro­fon­dé­ment dans des inter­pré­ta­tions de chic de réa­li­tés tech­niques dont ils n’ont pas l’ombre d’un début de com­pré­hen­sion [40] et le second à igno­rer super­be­ment une tra­di­tion réflexive qui a déjà traité à de nom­breuses reprises des ques­tions qui sont abor­dées de manière naïve. Cette émis­sion ne fai­sait pas excep­tion, mal­heu­reu­se­ment. Fin­kel­kraut nous as fait son grand numéro du « O tem­pora, O mores ! », ouvrant son émis­sion sur l’affirmation d’une volonté de com­pré­hen­sion constam­ment démen­tie par la suite. Et la lita­nie des accu­sa­tions connues pou­vait com­men­cer : règne de l’immédiateté, dis­pa­ri­tion des média­tions, des­truc­tion de la culture, triomphe de l’information sur la connais­sance, mort de l’auteur, exal­ta­tion du nar­cis­sisme, etc. ad libi­tum. Là encore, c’est une cri­tique de la par­ti­ci­pa­tion qui s’exprimait dans cette émis­sion, mais d’une autre manière, radi­cale — car mécon­nais­sante -, reje­tant a priori ce modèle au nom du main­tien en l’état, de l’ancien sys­tème : celui de la repré­sen­ta­tion, des média­tions, de l’asymétrie, du maître et de l’élève, de la fonction-​auteur, etc. Ce qui est éton­nant chez Fin­kel­kraut, c’est qu’il fait comme si l’émergence du modèle par­ti­ci­pa­tif était le symp­tôme d’une sorte de folie col­lec­tive, d’un retour de notre société à l’âge enfan­tin, et non la consé­quence directe d’une crise radi­cale des média­tions et de la repré­sen­ta­tion. Tout ceci n’est pos­sible que par igno­rance — volon­taire — d’une tra­di­tion d’analyse cri­tique des dis­po­si­tifs repré­sen­ta­tifs qui ont mon­tré à quel point ils pou­vaient rem­plir dans les faits des fonc­tions oppo­sées à celles qui leur étaient assi­gnées dans les dis­cours, et per­pé­tuer l’ancienne dis­tri­bu­tion inégale, spo­lia­trice et injuste du pou­voir, de manière d’autant plus effi­cace qu’ils sont cen­sés faire le contraire.

Hier soir, chan­ge­ment de décors. Je suis allé voir Cher­chez la Faute, une pièce de Fran­çois Ran­cil­lac jouée en ce moment au théâtre Paris-​Villette. Cette pièce repose sur un dis­po­si­tif scé­nique assez par­ti­cu­lier, puisque le public, au lieu d’être can­tonné en posi­tion de spec­ta­teur dans les gra­dins d’un théâtre, vient prendre place autour d’une grande table car­rée où se déroule un sémi­naire tel que ceux aux­quels on peut assis­ter à l’Université. Voici cha­cun de nous assis devant un dos­sier bourré de pho­to­co­pies, des piles de livres, des tasses de thé à moi­tié vides, des sty­los, gommes, etc. Et puis tout à coup, le sémi­naire com­mence, animé par quelques per­sonnes, et dont la dis­cus­sion consti­tue la pièce de théâtre. Ce sémi­naire porte sur l’interprétation des pre­miers ver­sets de la Genèse, la créa­tion de l’Homme. Il s’agit en fait, d’une « mise en scène » (ou en sémi­naire) de l’interprétation que la psy­cha­na­lyste Marie Bal­mary pro­pose de ce pas­sage de la Bible dans son essai La Divine Ori­gine. Inter­pré­ta­tion trou­blante d’ailleurs, et étran­ge­ment en plein dans notre sujet, puisqu’elle consiste à sou­te­nir que l’interdiction que Dieu pose au pre­mier homme (c’est-à-dire à l’humain, non dif­fé­ren­cié puisqu’il est à la fois mâle et femelle) de man­ger du fruit de l’arbre de vie, ne ferait qu’énoncer la condi­tion de pos­si­bi­lité du sujet, à savoir la recon­nais­sance et le main­tien de la dif­fé­rence. Par­tant de l’idée que man­ger, c’est assi­mi­ler, c’est-à-dire faire dis­pa­raitre l’autre en l’ingérant, l’interdit pri­mor­dial ne fait qu’affirmer que pour que le sujet existe, il est néces­saire qu’il ait conscience de la pos­si­bi­lité d’un autre, dif­fé­rent et non assi­mi­lable. C’est pour cette rai­son que cet épisode pré­cède dans la chro­no­lo­gie la dif­fé­ren­cia­tion des sexes, qui rend effec­tive l’émergence du sujet qu’il a préa­la­ble­ment rendu pos­sible sur le plan onto­lo­gique. L’interprétation conti­nue ensuite sur sa lan­cée. L’intervention du ser­pent est ana­ly­sée de manière très inté­res­sante comme fon­dée sur une fausse inter­pré­ta­tion de la parole divine. Le ser­pent per­ver­tit cette parole ouverte, fon­da­trice du sujet, en la pré­sen­tant comme un inter­dit arbi­traire, comme une rela­tion de pou­voir qu’il s’agit de ren­ver­ser. Or, ce qui est inté­res­sant c’est que c’est cette inter­pré­ta­tion, celle de la faute et de la déso­béis­sance, qui a été majo­ri­tai­re­ment trans­mise. Bref, c’est le ser­pent qui intro­duit non pas la faute (absente du texte lui-​même), mais la notion de faute, sou­bas­se­ment impli­cite de la manière dont il pré­sente à l’homme sa rela­tion à Dieu.

Ce qui m’intéresse, dans cette pièce c’est la manière dont elle résonne, et d’une manière double, avec les dis­cus­sions que j’ai pu entendre les jours pré­cé­dents. Parce qu’étrangement, le dis­po­si­tif mis en place par le met­teur en scène semble contre­dire l’interprétation que la pièce pro­pose. Le dis­po­si­tif semble en effet vou­loir anni­hi­ler la dis­tance que le théâtre clas­sique établit entre la scène et la salle. Il semble vou­loir opé­rer une bas­cule de la repré­sen­ta­tion à la par­ti­ci­pa­tion, comme si la dis­tance, la cou­pure et fina­le­ment la dif­fé­rence entre ceux qui font et ceux qui regardent faire, entre acteurs et spec­ta­teurs était deve­nue insup­por­table au point que les pre­miers veuillent invi­ter leur public à deve­nir comme eux ; en fait à l’assimiler. Tous égaux autour de la table, tous acteurs, tous locu­teurs (et donc tous jour­na­listes, tous auteurs, tous artistes etc.). C’est bien le mot d’ordre d’une nou­velle rela­tion sociale qui s’affirme ici, et qui est inter­ro­gée en de mul­tiples lieux et de mul­tiples manières, sous des angles très divers.


Cré­dit photo : Jari Schro­de­rus, « Adam the arro­gant »» en cc by-​nc-​sa

L’unité documentaire de Google, c’est vous.

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Pas­sez au nou­veau Blogger
Pas­sez au nou­veau Blog­ger… et essayer de l’utiliser sans votre compte Gmail…

Tous les jours, nous assis­tons au débar­que­ment de Moun­tain View, la cité-​mère de Google, dans nos ser­vices web. La créa­tion de ser­vices Google se fait à une vitesse galo­pante, les acqui­si­tions de ser­vices exis­tants sont annon­cées très régu­liè­re­ment (der­nier en date : You­Tube), les ser­vices expé­ri­men­taux foi­sonnent [35]. Sur cela, tout a été dit et redit. On insiste peut-être un peu moins sur la cohérence que Google compte donner à son entreprise. Pourtant, l'unité documentaire de Google, c'est vous, c'est nous, c'est moi. Se construit peu à peu un système d'information mondial unifié autour d'un identifiant unique, qui s'appuie sur la pierre angulaire que constitue Gmail, le service de courrier électronique de Google. Les exemples qui confirment ce mouvement de fond engagé à pleine vitesse sont nombreux. Le nouveau Blog​ger​.com vous demande de conver­tir vos iden­ti­fiants anciens en iden­ti­fiants gmail. Le trai­te­ment de texte en ligne Wri­tely, après vous avoir qua­si­ment obligé à pas­ser de votre identifiant-​courriel clas­sique à votre identifiant-​courriel Gmail, vient de chan­ger de nom et de s’intégrer, cette nuit, à http://​docs​.google​.com/ (la pein­ture n’est pas encore tout-​à-​fait sèche). Près de trois ans après sa créa­tion, Gmail conti­nue à fonc­tion­ner exclu­si­ve­ment par coop­ta­tion, ce qui per­met à Google de savoir qui est l’ami de qui. Don­née dont ne dis­pose aucun socio­logue et qui consti­tue qua­si­ment un Graal publicitaire…

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Docu­ments will be moved permanently
Avant sa dis­pa­ri­tion, Wri­tely vous inci­tait for­te­ment à uti­li­ser votre compte Gmail comme identifiant-​courriel. Opé­ra­tion défi­ni­tive, s’il en est ! Depuis, Wri­tely a été fondu dans l’offre de bureau­tique en ligne de Google et votre compte Gmail sim­pli­fie votre vie… et celle de Google.

L’offre affo­lante de ser­vices en ligne donne chaque jour un peu plus corps au « rêve » d’un Web-​OS. Ser­vices et tech­no­lo­gies inno­vantes, qui per­mettent presque d’espérer se défaire de la tutelle de Micro­soft sur nos bureaux. Mais voilà un rêve qui per­met à Google de lire mes cour­riels (Gmail vous pro­pose déjà des publi­ci­tés contex­tuelles, liées aux mots pré­sents dans votre cor­res­pon­dance), de lire les rap­ports et articles que je rédige (ex-​writely), de connaître mon emploi du temps (Google Calen­dar), de savoir les vidéos que j’aime (You­Tube), etc. Ce n’est pas tota­le­ment nou­veau ? Ce qui est nou­veau, c’est qu’à l’aide de sa quasi-​universalité, des cookies et de l’identifiant-courriel, Google peut connec­ter l’ensemble de ces don­nées autour d’une seule unité docu­men­taire : vous. Le filet, peu à peu, se res­serre. Jamais notre vie pri­vée n’a été aussi menacée.

Faut-​il crier au loup contre ce qui s’apparente, peu ou prou, à un Escla­vage à la sauce « 2.0″ ? On peut le faire. Et consta­ter des pra­tiques simi­laires chez Yahoo (qui a fait conver­ger Fli​ckR​.com vers les comptes Yahoo) et Micro­soft (qui, comme d’habitude, part après la bataille mais s’appuie sur son inso­lente maî­trise de plus de 90% des bureaux). Mais cette démarche permettra-​t-​elle de contrer le pro­ces­sus en cours ? En pous­sant des cris d’orfraie, ne se donne-​t-​on pas bonne conscience à peu de frais ? Les dénon­cia­tions des pra­tiques mono­po­lis­tiques de Micro­soft ont-​elles suffi à contre­ba­lan­cer son immense puis­sance ? L’énergie pas­sée à atta­quer Micro­soft n’aurait-elle pas été mieux uti­li­sée à construire GNU/​Linux ?

Je crois qu’il faut avant tout réflé­chir à des pro­po­si­tions concer­nant les don­nées per­son­nelles en ligne. C’est-à-dire inven­ter des pra­tiques et des prin­cipes n’empêchant pas l’innovation, tout en pré­ser­vant la vie pri­vée et la liberté d’exister hors des « majors du web ». Puis construire un mou­ve­ment de pres­sion assez puis­sant pour impo­ser le res­pect de ces règles. Et, au besoin, s’appuyer sur des outils nous pro­té­geant sans nous iso­ler du numé­rique pour autant. Mozilla Fire­fox, de ce point de vue, pour­rait être notre ami. GNU/​Linux, encore trop mar­gi­nal aujourd’hui, le sera peut-​être moins, mais ses pro­grès sont sai­sis­sants et pour­raient pro­vo­quer la sur­prise. Quoi qu’il en soit, ne l’oublions pas : l’unité docu­men­taire, c’est nous. Sans nous, rien ne se fera. L’avenir ne tient donc qu’à un fil, mais ce fil est dans nos mains.

Le jour où les machines sont entrées à l’Assemblée


Le pro­jet de loi sur le droit d’auteur dans la société de l’information (DADVSI) crée encore beau­coup de remous. Les dis­cus­sions vont bon train, de plus en plus sur la licence légale, mais aussi encore sur les DRM et les menaces qu’une géné­ra­li­sa­tion ferait peser sur les logi­ciels libres (sans par­ler de notre vie privée !).

Bref. Je ne vais pas épilo­guer, et ajou­ter un billet de plus à la masse de ceux qui viennent prendre posi­tion sur le sujet. Car c’est bien davan­tage la manière dont le débat s’organise et évolue qui m’intéresse ici. Il faut d’abord dire que les événe­ments qui se sont dérou­lés à l’Assemblée Natio­nale autour du 20 décembre sont, pour moi, consi­dé­rables ; car, contre toute attente, et en dépit du faible nombre de dépu­tés (ce qui était prévu), le gou­ver­ne­ment a été empê­ché de mener à bien son pro­jet légis­la­tif comme il l’entendait. Mieux que cela encore : il a été débordé par la nais­sance d’un véri­table débat à l’Assemblée, mêlant de manière très inté­res­sante pré­ci­sion tech­nique (sur les DRM, les pra­tiques de télé­char­ge­ment et de par­tage), consi­dé­ra­tions phi­lo­so­phiques (sur le droit d’auteur, l’avenir de la culture), et manoeuvres poli­tiques (avec la bataille d’amendement et les recours à la procédure).

Sui­vant, comme des mil­liers d’autres, les débats en direct sur le site de l’Assemblée, j’étais dans le même temps pré­sent sur les forums et l’interface de chat de Fra­ma­soft [19]. Un cer­tain nombre de ceux qui par­ti­ci­paient ont eu le sen­ti­ment que quelque chose d’exceptionnel se dérou­lait : d’abord, par la qua­lité des inter­ven­tions, tout à fait à la hau­teur des enjeux ; ensuite, parce que, pour la pre­mière fois, à par­tir du moment en par­ti­cu­lier où un cer­tain nombre de dépu­tés UMP ont com­mencé à se pro­non­cer contre leur gou­ver­ne­ment, nous avons eu le sen­ti­ment que les choses n’étaient pas jouées d’avance ; mais aussi lorsque les dépu­tés Paul, Bloche, Dutoit et Billard ont com­mencé à reprendre en choeur les argu­ments déve­lop­pés par EUCD​.info, y com­pris dans ses dimen­sions les plus tech­niques, don­nant le sen­ti­ment que des membres de la classe poli­tique pou­vaient se faire le relais et les porte-​parole d’une mobi­li­sa­tion popu­laire que l’on connaît ; enfin, j’ai per­son­nel­le­ment vécu un cer­tain moment d’ivresse en voyant d’un côté les par­ti­ci­pants du chat sur Fra­ma­soft non seule­ment com­men­ter et s’informer réci­pro­que­ment du sens des amen­de­ments dis­cu­tés, mais aussi écrire en direct des mails de remer­cie­ment aux dépu­tés qu’ils étaient en train d’entendre, et dans le même temps ces dépu­tés évoquer l’importance de l’audience que connais­saient ces débats (et donc l’attention qu’y por­tait l’opinion publique) pour appuyer leurs demandes de temporisation.

Tout à coup, et l’espace d’un ins­tant, tout sem­blait prendre sens et je voyais nos vieilles ins­ti­tu­tions poli­tiques, reprendre vie, nous offrant de manière mira­cu­leuse un moment de démo­cra­tie où la mobi­li­sa­tion de dizaines de mil­liers de citoyens sem­blait s’imbriquer dans un sys­tème repré­sen­ta­tif qui avait l’air de bien vou­loir fonc­tion­ner à nou­veau, et fonc­tion­ner encore mieux du fait des faci­li­tés de com­mu­ni­ca­tion qu’offrent les nou­velles technologies.

Oui, je sais, je suis lyrique et j’avoue une cer­taine naï­veté enthou­siaste en cette occa­sion, mais je refuse de bou­der mon plai­sir, en bon lec­teur de Rous­seau qui sait que la démo­cra­tie s’accommode mal de la durée et que ce miracle poli­tique, ce moment de trans­pa­rence, n’a pu nous être donné que l’espace d’un ins­tant. Je trouve aussi tout à fait signi­fi­ca­tif que des dizaines de per­sonnes aient tra­vaillé et tra­vaillent encore sur les vidéos et comptes ren­dus de ces ses­sions par­le­men­taires, s’échangeant avec pas­sion, non pas le der­nier remake d’une ânerie sor­tie des stu­dios d’Hollywood, mais des enre­gis­tre­ments d’interventions poin­tues sur des amen­de­ments tech­niques à un pro­jet de loi sur le droit d’auteur. Et je m’empresse d’ailleurs de com­man­der le DVD « col­lec­tor » des débats qu’un pas­sionné pro­pose à ceux qui le souhaitent.


A mes yeux, le dis­cours intro­duc­tif que Chris­tian Paul a pro­noncé pour défendre son excep­tion d’irrecevabilité consti­tue un véri­table monu­ment du genre et a valeur de modèle pour la manière dont des dis­cus­sions techno-​juridiques com­plexes peuvent être conduites au sein d’une assem­blée démo­cra­tique géné­ra­liste. Car pour la pre­mière fois, les sys­tèmes tech­niques dont il était ques­tion fai­saient l’objet d’une évoca­tion concrète et authen­tique qui contras­tait dure­ment avec les pro­pos très méta­pho­riques du ministre. Par rap­port à une tra­di­tion d’évocation très dis­tante et théo­rique des usages d’Internet dans laquelle sem­blait jusqu’alors se com­plaire l’Assemblée, le député semble avoir réussi en un coup à régler la focale sur cet objet que toute une par­tie de la classe poli­tique consi­dère d’un regard myope.

Sou­dain, ces machines à com­mu­ni­quer qui peuplent notre quo­ti­dien, sans les­quels nous ne savons plus vivre et que nous ne savons pas encore consi­dé­rer poli­ti­que­ment, semblent avoir fran­chi les portes de l’Assemblée et s’inviter en per­sonne au débat. For­mi­dable sym­bole donc que ces ipod pré­sents à la tri­bune de l’Assemblée, pre­nant sou­dain la parole devant le repré­sen­ta­tion natio­nale pour poser la seule ques­tion qui vaille la peine d’être posée : com­ment allons-​nous redé­fi­nir les règles de fonc­tion­ne­ment d’une société qui ne peut plus igno­rer notre exis­tence ?

Google et notre servitude volontaire


« Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le com­battre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-​même,
pourvu que le pays ne consente point à sa ser­vi­tude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose,
mais de ne rien lui don­ner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu
qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-​mêmes qui se laissent, ou plu­tôt qui
se font mal­me­ner, puisqu’ils en seraient quittes en ces­sant de ser­vir. C’est le peuple qui s’asservit
et qui se coupe la gorge ; qui, pou­vant choi­sir d’être sou­mis ou d’être libre, repousse la liberté et
prend le joug ; qui consent à son mal, ou plu­tôt qui le recherche… »

En 2014, la Presse, du moins telle que nous la connais­sons, n’existera plus. En 2014, Google et Ama­zon auront fusionné et offri­ront à l’utilisateur une inter­face unique de consul­ta­tion de l’information qui relé­guera le New York Times au rayon des anti­qui­tés. L’Evol­ving Per­so­na­li­zed Infor­ma­tion Construct fonc­tion­nera comme une matrice géante, nour­rie des infor­ma­tions publiées en continu par des mil­lions de blo­gueurs, agré­gées par des mil­liers d’éditeurs spon­ta­nés et ser­vies à des cen­taines de mil­lions d’utilisateur en fonc­tion de leurs goûts, de leurs pré­fé­rences et de leur pro­fil socio-​démographique. En 2014, nous serons tous à la fois source et récep­teur de l’information, mais sur­tout nous accé­de­rons cha­cun à une infor­ma­tion per­son­na­li­sée, remixée et remâ­chée en fonc­tion de nos propres par­ti­cu­la­ri­tés, à la fois sem­blable parce que pui­sée à la même matrice et dif­fé­rente de celle que connaî­tra chacun.

EPIC 2014, c’est l’histoire que nous racontent Robin Sloan et Matt Thomp­son, deux anciens membres du Poyn­ter Ins­ti­tute, sous la forme d’un petit film dif­fusé au for­mat Flash. Images dégra­dées sur fond noir, musique inquié­tante, voix off lugubre, tout nous indique dans le film que le futur que nous pré­pare Google n’est pas rose. Et d’ailleurs, les com­men­taires qu’il n’a pas man­qué de sus­ci­ter vont dans ce sens. Pour­tant, à lire le texte seul du récit que narre la voix off, l’appréciation est plus mesurée :

« Au mieux, assem­blé pour les lec­teurs les plus pers­pi­caces, EPIC pré­sente un pano­rama mon­dial — plus pro­fond, plus large, plus nuancé qu’aucune pré­sen­ta­tion dis­po­nible aupa­ra­vant.
Mais au pire, et pour trop de gens, EPIC n’offre plus que des faits divers.
Presque tout est faux, tout est res­treint, super­fi­ciel et sen­sa­tion­nel.
Mais EPIC est ce que l’on a voulu, ce qu’on a choisi, et son suc­cès com­mer­cial a pré­empté tous débats par les médias et la démo­cra­tie concer­nant l’éthique du journalisme. »

Faits divers, faux, res­treint, super­fi­ciel et sen­sa­tion­nel ; la défi­ni­tion s’applique au moins autant au 20 heures de tf1 , à RTL, à Voici et Gala, qu’aux nou­velles en pro­ve­nance de blogs. Pour­tant, c’est bien à la réflexion qu’incite le film, par son pou­voir d’évocation. Contes­table sur bien des points, il a l’avantage d’avancer des hypo­thèses, d’annoncer un ave­nir pos­sible à par­tir duquel on peut faire des pro­po­si­tions d’actions. Car il est une chose véri­ta­ble­ment incon­tes­table : les condi­tions dans les­quelles l’information est fabri­quée, cir­cule et est uti­li­sée changent à grande vitesse. Et plu­tôt que céder à la ten­ta­tion de tirer la prise, peut-​être vaut-​il mieux se deman­der d’abord quelle est la vali­dité de cer­taines de ces anti­ci­pa­tions, et ensuite com­ment retrou­ver une maî­trise sur ces évolutions.

« La Presse, telle que vous la connais­siez, n’existe plus. Les forces du « Qua­trième Pou­voir » ont décliné. Les orga­ni­sa­tions de Presse du 20ème siècle ne laissent qu’un vague sou­ve­nir, les restes épars d’un passé encore proche. »

Cette pré­dic­tion repré­sente très cer­tai­ne­ment la manière dont une part impor­tante des pro­fes­sion­nels de l’information se repré­sente encore la révo­lu­tion en cours. Comme dans tous les autres sec­teurs d’activité, la numé­ri­sa­tion de l’information menace les posi­tions acquises en contrai­gnant ceux qui les détiennent à remettre en ques­tion leur pra­tique pro­fes­sion­nelle. Est-​il pour autant rai­son­nable d’en déduire que la Presse n’a pas les res­sources pour se repo­si­tion­ner et est condam­née à dis­pa­raître bru­ta­le­ment comme les dino­saures, par inca­pa­cité à s’adapter ? Il est cer­tain qu’il lui sera de plus en plus dif­fi­cile de vendre de la com­pi­la­tion de dépêches d’agence, parce que les robots font cela très bien, de la fabri­ca­tion d’opinion par édito­riaux, parce que la blo­go­sphère le fait bien mieux (et de manière plus démo­cra­tique), ou encore de la rela­tion brute et mul­ti­mé­dia de fait divers, parce que les « sna­pa­razzi » sont déjà sur le coup. En revanche, des repor­tages en condi­tion dan­ge­reuse, des enquêtes de fond, longues et coû­teuses qui mettent en pers­pec­tive les points de vue des acteurs, du dévoi­le­ment d’informations bien cachées par ceux qui n’ont aucun inté­rêt à la trans­pa­rence, il semble bien que seuls des jour­na­listes pro­fes­sion­nels soient capables de les assu­mer. Et qui pour­rait se plaindre que la presse se recentre sur ces acti­vi­tés là ?

« Uti­li­sant un nou­vel algo­rithme, les ordi­na­teurs de Goo­gle­zon com­posent dyna­mi­que­ment de nou­velles his­toires, à par­tir de phrases et de faits qui pro­viennent de mul­tiples sources. L’ordinateur pro­duit une his­toire adap­tée à chaque utilisateur. »

Dif­fi­cile de sous­crire à cette affir­ma­tion ; non pas que sa réa­li­sa­tion soit tech­ni­que­ment impos­sible — les tech­no­lo­gies de trai­te­ment du lan­gage sont très avan­cées -, mais sur­tout parce que cela n’a aucun inté­rêt. On l’a dit et redit, la blo­go­sphère fonc­tionne sur le prin­cipe d’une reprise et répé­ti­tion des mêmes infor­ma­tions, mais pré­sen­tées de manière sin­gu­lière par chaque blo­gueur. C’est bien la dif­fé­rence de ton, de per­son­na­lité, l’inventivité per­son­nelle qui plaît dans la lec­ture des blogs ; ten­ter de fabri­quer des récits mélan­geant des phrases issues de sources aux styles si dif­fé­rents abou­ti­rait à la consti­tu­tion d’une écoeu­rante bouilla­baisse infor­ma­tion­nelle dont per­sonne ne vou­drait. Ce que fait Google bien au contraire, c’est
com­po­ser auto­ma­ti­que­ment (par ordi­na­teur) une liste d’informations, une série de récits pro­ve­nant de sources dif­fé­rentes. L’unité édito­riale du récit est pré­ser­vée. Des­cendre en des­sous est tout sim­ple­ment absurde. Plus encore, on peut avan­cer que cette idée ne peut venir que d’une sur­vi­vance d’une régime média­tique anté­rieur où les acteurs pro­duisent des dis­cours si sem­blables (y com­pris dans le ton), qu’on peut faci­le­ment les mélan­ger : une phrase de tf1, trois mots de France 2, un zeste de Canal+ pour rele­ver la sauce, et tout est parfait.

Ce qui est vrai en revanche, et sur ce point Goo­gle­zon n’est que le point d’aboutissement d’une évolu­tion qui existe depuis les débuts du réseau, c’est que dans la mesure où l’utilisateur a la pos­si­bi­lité de sélec­tion­ner ses sources d’informations, de choi­sir ses sujets à l’exclusion d’autres, cha­cun d’entre nous construit pour lui-​même une repré­sen­ta­tion par­ti­cu­lière et dif­fé­rente de toute autre de la réa­lité qui l’entoure. Nous ne dis­po­sons plus dès lors de repré­sen­ta­tion com­mune, de récit com­mun qui donne une unité à un col­lec­tif stable dans le temps et l’espace ; typi­que­ment une société. C’est en tout cas l’analyse que répète sou­vent Domi­nique Wol­ton par exemple, pour le déplo­rer dans son cas. L’importance gran­dis­sante du réseau comme source d’information et le déve­lop­pe­ment d’outils de plus en plus sophis­ti­qués pour gérer, choi­sir, trier, fil­trer cette infor­ma­tion, repré­sente le risque que plus per­sonne n’ait d’agenda com­mun, qu’il n’y ait plus de conver­sa­tion glo­bale pos­sible au sein du corps social.

On peut le déplo­rer. On peut s’en réjouir, en par­ti­cu­lier si on ana­lyse le mode de fonc­tion­ne­ment du champ défini par les anciens médias comme tra­versé par des opé­ra­tions de mani­pu­la­tion qui ont pour résul­tat fré­quent de ren­for­cer les méca­nismes de domi­na­tion. L’éclatement du champ média­tique, l’autonomie gagnée par les indi­vi­dus et les col­lec­tifs infor­mels dans la maî­trise de leur ordre du jour peut aussi être un pro­ces­sus de libé­ra­tion. Dans le cadre défini par cette évolu­tion, il y a un enjeu de taille, celui de recréer un lien social d’une nature nou­velle sur les décombres de l’ancien monde. En effet, la dis­po­ni­bi­lité pour l’utilisateur d’outils de trai­te­ment de l’information de plus en plus puis­sants consti­tue une menace pour des socié­tés dont le lien a été pensé dans un contexte tech­no­lo­gique par­ti­cu­lier : les médias de masse déli­vrant un mes­sage unique à l’ensemble d’une popu­la­tion. Mais ce n’est pas parce que le contexte change que tout est perdu. Le lien social tel que l’histoire récente de nos socié­tés l’a défini n’est qu’une pos­si­bi­lité parmi d’autres. Des cen­taines d’autres socié­tés orga­ni­sées dif­fé­rem­ment et appuyées sur des régimes infor­ma­tion­nels très dif­fé­rents nous sont connues. L’Etat-nation appuyé sur les mass-​media est un modèle qui com­mence à prendre l’eau. A nous de nous don­ner les moyens d’inventer une autre manière de vivre ensemble en fai­sant cir­cu­ler l’information dif­fé­rem­ment entre les col­lec­tifs qui com­posent notre société.

« Google et Ama­zon unissent leurs forces pour fon­der Goo­gle­zon. Google four­nit la tech­no­lo­gie de Google Grid, une per­for­mance inéga­lée dans la recherche. Ama­zon apporte le moteur de recom­man­da­tions per­son­na­li­sées et son énorme infra­struc­ture com­mer­ciale. Ensemble, ils appliquent leurs connais­sances détaillées de tous les réseaux sociaux de l’utilisateur, leurs don­nées démo­gra­phiques, leurs éléments concer­nant les habi­tudes de consom­ma­tion et zones d’intérêts pour pro­duire une cus­to­mi­sa­tion totale des conte­nus et de la publicité. »

A ce niveau, on est au coeur du sujet, en plein dans une pro­blé­ma­tique mélan­geant enjeux poli­tiques, écono­miques et cultu­rels. Car ce qui est annoncé est clai­re­ment une situa­tion de mono­pole sur le sys­tème d’information de la pla­nète, avec son cor­tège de menaces sur la démo­cra­tie, la liberté d’expression et le plu­ra­lisme d’opinions.

Rap­pe­lons tout d’abord, à pro­pos de la ques­tion du mono­pole , que l’entreprise n’a jamais été convain­cue de pra­tiques anti-​concurrentielle ; elle n’a jamais été accu­sée de vou­loir étouf­fer ses concur­rents ou de domi­ner le mar­ché par des méthodes répré­hen­sibles. De ce point de vue, la com­pa­rai­son avec Micro­soft qu’on lit quel­que­fois paraît lar­ge­ment abusive.

Par ailleurs, toute la démons­tra­tion des deux auteurs d’EPIC 2014 repose sur l’hypothèse d’une fusion entre Google et Ama­zon — vous avez remar­qué ? on ne parle pas de Yahoo ! ; autre­ment dit sur la néces­sité qu’aurait ce mar­ché d’évoluer natu­rel­le­ment vers le mono­pole. Mais la ques­tion est bien de savoir ce qui pour­rait pous­ser les deux entre­prises à la fusion. L’appétit de l’ogre Google ? mais jusqu’à pré­sent la poli­tique d’acquisition de la société a concerné uni­que­ment des entre­prises com­plé­men­taires four­nis­sant des ser­vices par­ti­cu­liers que Google peut orien­ter de manière à les faire inter­agir avec son propre coeur de métier qui est la recherche d’information. de ce point de vue, Ama­zon, qui vient d’un autre point de départ que Google, la vente de livres, se posi­tionne comme concur­rent, avec le déve­lop­pe­ment de son moteur A9.

N’est-il pas plu­tôt plau­sible d’imaginer à terme un mar­ché dominé par trois ou quatre acteurs de taille s’appuyant sur des cen­taines de petites entre­prises spé­cia­li­sées, dont les ser­vices seraient agré­gés au sein de ces énormes machines à bras­ser de l’information ? Google, Ama­zon, Yahoo !, Micro­soft, parmi d’autres, voici les grands acteurs écono­miques qui joue­ront un rôle pré­pon­dé­rant dans la dis­tri­bu­tion de l’information de demain. Est-​ce vrai­ment beau­coup plus hor­rible qu’AOL-Time War­ner, Vivendi Uni­ver­sal, Dis­ney, Via­com, ces media borgs dont on crai­gnait la domi­na­tion avant l’éclatement de la bulle ? Il me semble que non, car les opé­ra­teurs tech­niques ont mani­fes­te­ment moins de prise sur les conte­nus, et sur­tout, bâtissent cer­tai­ne­ment leur modèle écono­mique sur une diver­sité impor­tante des sources d’information.

D’ailleurs, les deux auteurs du film recon­naissent eux-​mêmes que leur pro­pos se situe à un cer­tain niveau de géné­ra­lité. Il ne s’agit pas tant pour eux d’annon­cer une éven­tuelle fusion entre les acteurs que d’attirer l’attention sur le dépla­ce­ment du centre de gra­vité infor­ma­tion­nel de la presse clas­sique vers des opé­ra­teurs tech­niques, parmi les­quels Google occupe une place prépondérante.

Mais finis­sons main­te­nant sur la pré­ten­due hégé­mo­nie de Google sur son sec­teur. On dénonce sou­vent l’appétit et la domi­na­tion de Google sur Inter­net et les pra­tiques de recherche d’information : parce qu’il est le pas­sage obligé par lequel on accède aux sites Web, le moteur acquiert une impor­tance consi­dé­rable dans la fré­quen­ta­tion, c’est-à-dire la visi­bi­lité, de ces sites. A ce stade, il est peut-​être néces­saire de s’attarder un ins­tant sur la réa­lité des chiffres : selon les ins­ti­tuts et les méthodes, la part de mar­ché déte­nue par Google aux Etats-​Unis s’établit entre 36 et 46%, la part déte­nue par Yahoo ! se sta­bi­li­sant entre 22 et 30%.
Exa­mi­nons main­te­nant l’équivalent fran­çais, publié par Stats report pour la même période : Google : 83%, et tous les autres sus la barre des 10%. L’exception fran­çaise aurait-​elle frappé ? Pas sûr, car les chiffres four­nis par Web­si­deS­tory pour le mois de juin indiquent que si Google a –tem­po­rai­re­ment– pu atteindre 52% de part de mar­ché aux USA, c’est près de 91% qu’il occupe en Alle­magne, 80% en Aus­tra­lie, 73% en Grande-​Bretagne et, seule­ment 41% au Japon. En Ita­lie, il ne prend que 47%. Il pour­rait être très inté­res­sant (et long) de col­lec­ter ces don­nées sur un plus grand nombre de pays et de ten­ter de trou­ver des expli­ca­tions à cha­cun d’eux. On se conten­tera ici d’en conclure que l’hégémonie de Google au niveau mon­dial est toute rela­tive et ne repré­sente bien une menace qu’en Alle­magne et…en France.

Pour­quoi le mar­ché fran­çais est-​il à ce point dominé par un seul moteur de recherche et que pouvons-​nous y faire ? Je me demande pour ma part s’il ne s’agit pas avant tout d’un pro­blème d’éducation aux (nou­veaux) médias. Tant que nous n’utilisons Google que comme un moyen, parmi d’autres, de trou­ver de l’information per­ti­nente, tout va bien. Google est très effi­cace dans un cer­tain nombre de cas, moins dans d’autres. Il ne couvre pas tous les domaines et son inter­face ne convient pas à tout le monde. Le pro­blème com­mence à appa­raître lorsque nous consi­dé­rons Google, ou tout moteur de recherche en fait, comme autre chose qu’un moteur de recherche ; comme une place publique où le col­lec­tif se repré­sente à lui-​même. Suis-​je sur Google ? M’as-tu trouvé sur Google ? Que dit-​on de moi sur Google (et même, que dit Google de moi) ? Nous avons tous entendu, dit ce genre de phrases symp­to­ma­tiques : Google comme place publique, agora, forum, Google comme juge de l’importance de cha­cun et de ce qui est dit sur tous les sujets. Voilà une dérive par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse dont nous, et nous seuls, devons être tenus res­pon­sables. De la Ser­vi­tude volon­taire ; c’est nous qui, col­lec­ti­ve­ment, créons le tyran dont nous nous plai­gnons, en lui don­nant tout pouvoir.

La ques­tion dépasse donc le simple cas Google. La ques­tion est de savoir si nous sou­hai­tons conti­nuer à cher­cher à recons­ti­tuer un espace public, un lieu spec­ta­cu­laire unique, y com­pris dans un envi­ron­ne­ment tech­nique qui n’est pas fait pour cela, ou si nous pre­nons par­tie de la frag­men­ta­tion de cet espace public en une myriade de cercles spé­cia­li­sés qui s’ignorent plus ou moins com­plè­te­ment. Si nous choi­sis­sons la pre­mière hypo­thèse, il est cer­tain qu’il faut s’interroger rapi­de­ment sur la nature de l’acteur qui consti­tue et maî­trise cet espace. Et il est cer­tain qu’il est plu­tôt effrayant de consi­dé­rer qu’il puisse l’être par une société pri­vée qui plus est, hor­resco refe­rendi, nord-​américaine. On peut aussi consi­dé­rer que c’est de l’unicité de l’espace public que vient le pro­blème, espace à conqué­rir et à maî­tri­ser, sys­tème média­tique favo­ri­sant une lutte poli­tique pour la domi­na­tion dans un pre­mier temps, une société hié­rar­chique dans un second, et qu’il est bien pré­fé­rable que cha­cun apprenne à construire son espace de débats, à mul­ti­plier les zones d’autonomie et de résis­tance, à s’insérer et navi­guer entre plu­sieurs espaces, au sein des­quels il tien­dra des places qui peuvent être très différentes.

Pour cela, il est néces­saire que cha­cun connaisse et maî­trise les outils qu’il a à sa dis­po­si­tion, parmi les­quels les moteurs de recherche et les dif­fé­rents ser­vices qu’ils offrent consti­tuent des res­sources stra­té­giques. Il n’y a pas que les moteurs de recherche d’ailleurs. Les signets par­ta­gés, les blo­grolls, les listes et espaces de dis­cus­sion, ou tout sim­ple­ment le bouche à oreille sont d’excellents moyens de trou­ver de l’information autre­ment que via un moteur de recherche. Dif­fi­cile d’ignorer aujourd’hui que la liberté poli­tique passe par la connais­sance et la maî­trise tech­nique des outils d’information (dans les deux sens : pour rece­voir et émettre de l’information). Ce que nous sommes en train de vivre au contraire, ce sont les consé­quences de l’illusion selon laquelle la sau­ve­garde de la démo­cra­tie infor­ma­tion­nelle (défi­nie en par­ti­cu­lier par la notion de plu­ra­lisme) puisse être entiè­re­ment délé­guée à des orga­nismes régu­la­teurs. C’est bien au contraire désor­mais à cha­cun de nous de consti­tuer, agran­dir et enri­chir une mul­ti­pli­cité d’espaces de débats qui s’interconnecteront, s’entrecroiseront ensemble pour for­mer un réseau dont per­sonne ne pourra fina­le­ment pré­tendre avoir la maîtrise.

A l’ère du jour­nal imprimé, on pen­sait qu’il suf­fi­sait de savoir lire pour être un citoyen averti. A l’ère de la télé­vi­sion, on esti­mait qu’il suf­fi­sait de savoir tour­ner un bou­ton pour connaître le monde. Nous savons que ce n’est vrai ni dans un cas ni dans l’autre. Aujourd’hui, il est hors de ques­tion de lais­ser croire qu’on en sait assez lorsqu’on peut uti­li­ser un navi­ga­teur. Google ne sera jamais que ce que nous en ferons.

1000 fois mieux


« 1000 fois mieux », c’est ce que pré­tend faire Emma­nuel Hoog, pré­sident de l’INA quand Libé­ra­tion l’interroge sur Google video, le pro­jet de numé­ri­sa­tion lancé par l”« ogre de Moun­tain View ».

En gros, la réponse de l’INA se posi­tionne sur le même registre que celle de la BNF-​Gallica à Google Print (la dra­ma­ti­sa­tion en moins) : « pour­quoi ne parle-​t-​on que de Google alors que nous fai­sons mieux, plus, plus sophis­ti­qué depuis plus long­temps ? ». Et tout le monde d’aller répé­tant l’antienne selon laquelle Google n’est pas si bien que cela, très pri­mi­tif, une sorte de fast-​food de la société de l’information n’arrivant pas à la che­ville de nos belles réa­li­sa­tions natio­nales en plus de mena­cer notre sou­ve­rai­neté par la seule puis­sance de ses moyens [5].

Sur tous ces points, l'opinion commune a totalement raison : Google fait beaucoup moins bien, beaucoup moins gros, beaucoup plus rudimentaire ; et c'est évidemment le secret de sa réussite...

Jason Fried, fondateur de la société 37 Signals mise à l'honneur cette semaine par Salon :

« We have this big thing about embra­cing constraints. When you have constraints — less time, less money — people care about every dol­lar they spend. Cus­to­mers ask us, “How does Base­camp [6] com­pare with other project-​management tools ?” We say it does less. Our pro­ducts do less, and that’s why they’re suc­cess­ful. People don’t want bloa­ted pro­ducts, and constraints force us to keep our pro­ducts small, and to keep them valuable ».

Il est pro­bable que la même leçon puisse être tirée de l’histoire de Google : un ser­vice simple, un simple ser­vice, mais bien rendu, et sans mul­ti­plier les à côtés, fonc­tions avan­cées et autres fio­ri­tures (ce que fai­saient les moteurs de recherche concur­rents lorsque Google a vrai­ment pris son envol). Il y a là une appa­rence d’injustice : car le monde entier se pré­ci­pite sur le rudi­men­taire en délais­sant le plus sophis­ti­qué, le « mille fois mieux » [7], la crème de la crème qu’apparemment, il ne com­prend pas.

Fli­ckr, Del​.icio​.us, Google, autant de ser­vices très simples qui ne pré­tendent pas faire plus que ce pour quoi on les uti­lise. Autant de ser­vices conçus et lan­cés rapi­de­ment, avec peu de moyens, par un petit nombre de per­sonnes. Bref, d’un côté on mobi­lise des pré­si­dents de la Répu­blique, on écrit des tri­bunes, on col­loque, on dis­serte, on sort les trom­pettes d’airain, on va voir ce qu’on va voir…de l’autre, on fait sans trop se poser de ques­tion ; on a une idée, on la lance, on voit ce que ça donne. Dans un contexte à cycles d’innovations rapides, les deux méthodes n’aboutissent pas au même résul­tat : d’un côté, on abou­tit enfin, au bout de plu­sieurs années, à de beaux pro­duits, bien conçus, sophistiqués…et dépas­sés car conçus en fonc­tion d’un contexte devenu obso­lète. De l’autre, on dis­pose immé­dia­te­ment d’objets simples, voire sim­plistes, mais constam­ment adap­tables, en rai­son de cette sim­pli­cité pré­ci­sé­ment, et donc constam­ment en phase avec leur contexte d’usage. Pre­mier point donc : on ne tra­vaille pas sur cahier des charges, mais sur vali­da­tion a pos­te­riori de l’expérimentation en situa­tion. Chez Google, c’est le rôle de Google labs, que Yahoo se met aujourd’hui à copier

Deuxième point : il ne suf­fit pas de lan­cer des ser­vices basiques pour réus­sir, ni sur­tout pour per­du­rer ; ce serait trop facile. La grande réus­site de Google, c’est d’avoir mul­ti­plié les pro­duits basiques pour les com­bi­ner, les agré­ger, les mettre en com­mu­ni­ca­tion le moment venu : Google, Google print, Google maps, puis earth, Google news, Google adsense, Gmail, sans oublier Blog­ger et Picasa, sont des ser­vices qui se nour­rissent et se ren­forcent mutuel­le­ment en for­mant un cercle ver­tueux dont nous connais­sons seule­ment le début. C’est tout sim­ple­ment génial [8]. En face, on a de superbes pyra­mides iso­lées, dont les concep­teurs ignorent mani­fes­te­ment jusqu’à la notion de réseau. En face, on a du « mille fois mieux », mais pour une petite élite triée sur le volet, ou tout sim­ple­ment inutile, invi­sible, parce qu’incapable de communiquer.

On peut tou­jours bran­dir le dra­peau natio­nal, défendre notre belle tra­di­tion d’excellence et d’élitisme, et mou­rir sur place, momi­fiés dans notre fas­ci­na­tion pour la culture morte. Je pense pour ma part avoir beau­coup à apprendre de Google [<a href=”#nb9” class=“spip_note” rel=“footnote” title=“Pour ceux qui s’inquiéteraient, je n’ai pas été mara­bouté par Larry Page. J’ai (…)” id=“nh9”>9].

Les fausses bonnes idées du rapport Stasse


Au moment où le pro­jet de loi sur le droit d’auteur et les droits voi­sins dans la société de l’information est sur le point d’être dis­cuté à l’Assemblée, on dis­cute beau­coup aussi, hors Assem­blée, sur les dif­fé­rents moyens per­met­tant de trou­ver un juste équi­libre entre pro­tec­tion du droit d’auteur et garan­tie du droit du public.

Au milieu d’un flot d’échanges sur la musique en ligne, on s’agite aussi sur la ques­tion de l’accès aux livres, en par­ti­cu­lier dans les biblio­thèques. La dif­fi­culté du pro­blème est assez simple à appré­hen­der : si les biblio­thèques donnent accès aux livres papier dans des condi­tions rela­ti­ve­ment sta­bi­li­sées, on com­prend que la pers­pec­tive de voir ces mêmes ins­ti­tu­tions rendre consul­tables par un large public, via des postes de lec­ture ou même en ligne,les ouvrages numé­ri­sés, donne quelques sueurs froides aux éditeurs ; car la faci­lité de l’accès n’est pas la même : la néces­sité de devoir se dépla­cer, le nombre limité de places (voir la BPI un samedi après-​midi, un dimanche matin, un mercredi…un peu tout le temps en fait) limite de fait l’impact de la libre consul­ta­tion sur les ventes. La pos­si­bi­lité pour tous de télé­char­ger dans l’instant un ouvrage d’un clic de sou­ris change com­plè­te­ment la donne.

C’est pour­quoi un cer­tain nombre de com­men­ta­teurs exhument le rap­port Stasse, remis au gou­ver­ne­ment il y a quelque temps, et qui pré­co­nise plu­sieurs choses. L’immense mérite de ce rap­port et de décons­truire l’opposition binaire entre domaine public et oeuvres pro­té­gées par le droit d’auteur en mon­trant qu’un grand nombre d’ouvrages se situent en fait dans ce qu’il nomme une « zone grise », défi­nie par l’ensemble des ouvrages trop récents pour être tom­bés dans le domaine public, et trop anciens pour conti­nuer à faire l’objet d’une exploi­ta­tion com­mer­ciale. En gros, l’idée est que la majo­rité des livres ne se vendent plus au bout de quelques années, alors que la pro­tec­tion dont ils bné­fi­cient au titre du droit d’auteur est beau­coup plus longue. Résul­tat : on ne peut dif­fu­ser plus lar­ge­ment ces livres pen­dant des décen­nies alors même qu’ils ne rap­portent plus rien ni à leur éditeur, ni à leur auteur. C’est pour­quoi le rap­port Stasse pré­co­nise que ces ouvrages puissent être consul­tés dans les biblio­thèques sous une forme numé­rique, mais de manière encadrée…et même, très encadrée.

Il faut dire qu’on part de loin : dans l’état actuel du pro­jet de loi, la consul­ta­tion d’ouvrages numé­ri­sés pas encore tom­bés dans le domaine public est un ser­vice qui ne peut être offert que sur place, uni­que­ment par les biblio­thèques du dépôt légal, et seule­ment à des cher­cheurs accré­di­tés. Fran­çois Stasse pré­co­nise une exten­sion de ce droit de consul­ta­tion pour la zone grise, tou­jours en biblio­thèque, mais au sein de toute biblio­thèque d’une cer­taine impor­tance, en le fai­sant pas­ser au titre du droit de prêt. Il consi­dère que cette pos­si­bi­lité doit pou­voir être éten­due à tout par­ti­cu­lier, dans la mesure où la consul­ta­tion se fera de toutes façons dans les locaux de la biblio­thèque et sous la sur­veillance de son per­son­nel. Par ailleurs, le lec­teur doit avoir la pos­si­blité de télé­char­ger sur son ordi­na­teur cer­taines par­ties de l’ouvrage qu’il est en train de lire, dans une limite qu’il estime à 5% du volume total de l’ouvrage. C’est une tolé­rance qui cor­res­pond à la pra­tique de la prise de notes.

Autre pos­si­bi­lité, celle de per­mettre à un cer­tain nombre d’utilisateurs de consul­ter les ouvrages à dis­tance. Là, il s’agit d’encadrer une telle audace par tout un tas de cade­nas et de verrous :

« Les œuvres sous droits concer­nées par l’expérience seront celle de la zone grise. L’expérience n’inclura donc pas les œuvres publiées récem­ment qui sont encore dans leur pre­mière vie commerciale.

Cette expé­rience sera ouverte aux seuls cher­cheurs. En effet, la com­mu­nauté des cher­cheurs est héri­tière d’une tra­di­tion uni­ver­si­taire de res­pect de la créa­tion lit­té­raire et scien­ti­fique et paraît ainsi la mieux à même de com­prendre l’esprit de cette expé­rience et d’en assu­rer le succès.

Les cher­cheurs concer­nés devront être accré­di­tés auprès de la Biblio­thèque natio­nale de France ou d’un nombre res­treint (envi­ron dix) de grandes biblio­thèques asso­ciées. Il s’agit d’ouvrir l’expérience, dans ce pre­mier temps, aux fonds les plus utiles à la com­mu­nauté scien­ti­fique. En outre, cette condi­tion per­met­tra une meilleure ges­tion du sys­tème et don­nera aux repré­sen­tants des ayants droit des inter­lo­cu­teurs expé­ri­men­tés et peu nombreux.

Les cher­cheurs can­di­dats à cette expé­rience devront s’acquitter d’un abon­ne­ment for­fai­taire pour accé­der aux por­tails ges­tion­naires de ces fonds pro­té­gés. La sous­crip­tion à cet abon­ne­ment vau­dra enga­ge­ment per­son­nel de res­pec­ter une charte de consul­ta­tion qui pré­ci­sera l’usage exclu­si­ve­ment scien­ti­fique, indi­vi­duel et non com­mer­cial de ces fonds numérisés.

Cette expé­rience ne por­tera que sur l’accès à dis­tance aux docu­ments sous droits dans le seul but de leur consul­ta­tion. Elle ne per­met­tra aucune décharge de ces docu­ments sur un sup­port personnel.

L’expérience sera ouverte pour une durée de deux ans à l’issue de laquelle une évalua­tion sera entre­prise avant toute éven­tuelle recon­duc­tion ou extension. »

Pour ma part, je ne serais pas can­di­dat à l’expérience. Autant aller cher­cher ses bou­quins à la biblio­thèque, c’est beau­coup plus simple que de s’engager dans une expé­rience dont les condi­tions semblent spé­cia­le­ment conçues pour en assu­rer l’échec le plus total.

Inutile de dire que toutes ces pro­po­si­tions (limite com­mu­nistes, il faut bien le dire) sont contre­ba­lan­cées par force dédom­ma­ge­ment finan­cier pour les ayants droits, qui auront de toute façon la pos­si­bi­lité de reve­nir en arrière en « sor­tant » arbi­trai­re­ment tel ou tel ouvrage de la zone grise si d’aventure il venait à se vendre à nouveau…

Plus pro­fon­dé­ment, ce que ce rap­port met en lumière, c’est l’absurdité de pro­jets visant ou bien à pré­ser­ver le droit d’auteur en l’état, par exemple en inter­di­sant tout, comme l’actuel pro­jet de loi DADVSI, ou bien à trou­ver des arran­ge­ments à la marge, comme le rap­port Stasse, en mon­tant des pro­cé­dures alam­bi­quées dont on voit bien qu’elles sont peu pra­ti­cables. Dans l’un et l’autre cas, on cherche à neu­tra­li­ser les effets d’une révo­lu­tion que l’on vou­drait can­ton­ner à ses seuls aspects tech­niques. La ques­tion à l’ordre du jour n’est autre que celle-​ci : com­ment conti­nuer à faire per­du­rer dans un nou­veau para­digme une confi­gu­ra­tion socio-​économique et des pra­tiques héri­tées de l’ancien ?

Fina­le­ment, le rap­port Stasse mani­feste à quel point le droit d’auteur dans sa confi­gu­ra­tion actuelle est sacra­lisé à notre époque, à tel point qu’on est prêt à toutes les acro­ba­ties pour ne pas en chan­ger une virgule.

Mais repre­nons les choses au début : l’élément vrai­ment inté­res­sant de ce rap­port est, on l’a dit, d’avoir iden­ti­fié une dif­fé­rence tem­po­relle impor­tante entre la période pen­dant laquelle un ouvrage rap­porte de l’argent, et la période pen­dant laquelle il est pro­tégé par le droit d’auteur. Plu­tôt qu’imaginer des sys­tèmes com­plexes des­ti­nés à faire le pont entre ces deux moments, ne serait-​il pas plus logique de consi­dé­rer que la pro­tec­tion qu’accorde le droit d’auteur sur les oeuvres est tout sim­ple­ment deve­nue trop longue ? et qu’il est donc devenu néces­saire de rac­cour­cir cette pro­tec­tion ? Il me sem­blait bien que la durée pen­dant laquelle la pro­tec­tion du droit d’auteur s’exerçait devait être le résul­tat d’un équi­libre négo­cié entre la néces­sité pour les créa­teurs (et leurs auxi­liaires que sont les éditeurs) d’un juste retour pour leurs efforts, et le droit pour la société toute entière de béné­fi­cier des résul­tats de ces efforts. Lorsque le cycle de cir­cu­la­tion des idées est lent, que les livres mettent des années à se dif­fu­ser, à être dis­tri­bués et lus, on com­prend que la pro­tec­tion dont ils béné­fi­cient s’étende sur des décen­nies. Lorsqu’en revanche nous sommes dans une société d’innovation, à évolu­tion rapide, où les idées se dif­fusent ins­tan­ta­né­ment, du fait de l’amélioration des tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion en par­ti­cu­lier, il sem­ble­rait nor­mal que cette pro­tec­tion soit rac­cour­cie d’autant. Que les éditeurs gagnent de l’argent sur les cinq pre­mières années d’existence du livre, très bien. Mais il faut qu’ensuite, celui-​ci puisse être acces­sible à tous, et d’autant plus qu’il ne rap­porte plus rien à personne.

Je sais bien que je dois pas­ser pour un dan­ge­reux anar­chiste à pro­po­ser une réduc­tion de la durée de pro­tec­tion sur les oeuvres, alors que la ten­dance géné­rale est bien plu­tôt à son allon­ge­ment. Mais c’est la solu­tion qui me semble la plus logique, la plus pra­tique et sur­tout la plus adap­tée au tempo que les nou­velles tech­no­lo­gies imposent à la dif­fu­sion des connais­sances. Dans cer­tains sec­teurs, comme les revues scien­ti­fiques, les pra­tiques ont d’ailleurs ten­dance à enté­ri­ner ces nou­velles condi­tions, puisque nombre de revues fonc­tionnent désor­mais sur le modèle du moving wall, qui signi­fie accès payant pour les der­nières années de paru­tion de la revue, mais accès libre et gra­tuit pour les numé­ros pré­cé­dents (et la bar­rière est loin de s’établir à 70 ans…).

Et de fait, rien n’oblige à attendre la loi pour mettre en oeuvre ce pro­gramme (qui, vu l’état du rap­port de force au niveau de l’Etat et au niveau inter­na­tio­nal, n’a aucune chance d’être adopté). On sait per­ti­nem­ment que les auteurs négo­cient rare­ment leurs contrats (sinon pour le mon­tant de l’à-valoir bien sûr). Il serait peut-​être temps qu’ils le fassent à par­tir de main­te­nant, par exemple en négo­ciant la ces­sion des droits patri­mo­niaux pour un nombre limité d’années, au delà des­quelles l’oeuvre pour­rait bas­cu­ler sur une licence Crea­tive Com­mons de leur choix par exemple, qui lais­se­rait dont toute lat­ti­tude aux biblio­thèques entre autres, de les dif­fu­ser comme bon leur semble. C’est quelque chose que les éditeurs pour­raient pro­po­ser eux-​mêmes d’ailleurs, puisqu’il ne leur en coû­te­rait rien ; ils par­ti­ci­pe­raient ainsi plei­ne­ment à la dif­fu­sion des connais­sances au lieu d’en consti­tuer un frein, comme un nombre crois­sant d’acteurs com­mence à les considérer.

Et même…n’oublions pas que ces rené­go­cia­tions contrac­tuelles peuvent prendre place rétro­ac­ti­ve­ment, sur les livres qui sont déjà dans les biblio­thèques, puisque nombre d’entre eux (ceux de la zone grise jus­te­ment) n’ont fait l’objet d’un contrat d’édition que pour un sup­port papier. En cas de numé­ri­sa­tion, il fau­dra que l’éditeur rené­go­cie un nou­veau contrat avec ses auteurs dans tous les cas.

Evi­dem­ment, je ne suis pas conseiller d’Etat ; j’ai donc davan­tage foi dans la sen­si­bi­li­sa­tion et la prise de conscience des acteurs eux-​mêmes (ce qui est la logique des cc pour le dire vite) que dans des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels qui n’ont jamais mon­tré, jusqu’à pré­sent, la moindre capa­cité à gar­der leur effi­ca­cité pour élabo­rer des solu­tions de com­pro­mis viables dans le nou­veau paradigme.

Assu­ré­ment, la ques­tion du droit d’auteur dans la société de l’information n’est pas réso­lue : les dés sont qua­si­ment jetés à l’Assemblée, mais dans des condi­tions tel­le­ment dés­équi­li­brées (ou, au mieux, tel­le­ment impra­ti­cables) qu’elles ne régle­ront rien sur le ter­rain. Ce sera alors aux acteurs de trou­ver le moyen, par des rela­tions contrac­tuelles plus équi­li­brées, de contre­ba­lan­cer les effets désas­treux de la loi qui va être adoptée.

Les mystères de la folksonomy


Depuis quelque temps, le der­nier gad­get à la mode sur le Web, c’est le « social book­mar­king » ; en clair, le par­tage de signets : plu­tôt que de gar­der ses signets pour soi, on les rend consul­tables par tout un cha­cun en les envoyant sur un site web et en les décri­vant au moyen de mots clés. Si des mil­liers de gens par­ti­cipent au même sys­tème, leur mots clés se recoupent fata­le­ment, et il est donc facile de pro­po­ser un sys­tème en ligne per­met­tant de navi­guer au sein de « grappes » de signets intro­duits par plu­sieurs per­sonnes ne se connaissent pas. Ces per­sonnes peuvent du coup se (re)connaître sur la base d’un inté­rêt jugé com­mun pour tel ou tel thème : les signets, les des­crip­teurs de signets, les uti­li­sa­teurs ; le social book­mar­king recons­ti­tue des réseaux fluides et trans­ver­saux par inter­con­nexion de ces trois types d’objets. Del​.icio​.us, Furl, Spurl, parmi d’autres, offrent ce type de fonc­tion­na­li­tés. Depuis, de nou­veaux ser­vices se sont déve­lop­pés sur d’autre types d’objets : Fli­ckr per­met à cha­cun de pos­ter des pho­tos sur un ser­veur, et de les décrire par mots clés ; on retrouve alors le même sys­tème de navi­ga­tion par mots clés entre les col­lec­tions de photos.

La revue scien­ti­fique Nature pro­pose le même ser­vice pour les scien­ti­fiques. Cela s’appelle Conno­tea et les cher­cheurs peuvent y réfé­ren­cer les com­mu­ni­ca­tions scien­ti­fiques qu’ils ont rete­nues, et par­ta­ger leur liste avec leurs col­lègues. Le sys­tème est, à mon avis, bien plus inté­res­sant dans ce contexte, car on a au moins une rela­tive homo­gé­néité du voca­bu­laire des­crip­tif uti­lisé par les inter­nautes. On peut lire un très bon double papier dans la revue D-​lib d’avril sur le sujet.

J’avoue être passé au tra­vers de cet outil jusqu’à pré­sent, pour la simple rai­son que cela fait une éter­nité que je n’utilise plus de book­mark : entre l’abonnement à des flux rss pro­po­sés par les sites, et Google for­mant équipe avec ma mémoire, sans comp­ter l’instabilité des pages visi­tées, géné­ra­le­ment indis­po­nibles au bout de six mois, la notion de signet m’est deve­nue étran­gère depuis assez long­temps. Je dois avoir tort, mais j’hésite à me lan­cer, moi aussi, dans le social book­mar­king. J’ai déjà du mal à assi­mi­ler la quan­tité d’information que me pro­curent mes 150 fils rss et la dizaine de listes aux­quelles je suis abonné ; j’ai bien peur qu’ajouter un troi­sième canal me conduise à une sévère indi­ges­tion informationnelle…

Mais là n’est pas la ques­tion en fait. Ce qui est le plus éton­nant dans cette affaire, c’est que les pro­mo­teurs les plus zélés du social book­mar­king, je veux dire ceux qui sont vrai­ment inté­res­sés, voire fas­ci­nés et qui vou­draient en pro­pa­ger l’usage, sont sou­vent des biblio­thé­caires ou docu­men­ta­listes. On voit bien la rela­tion : il s’agit de gens dont une grosse par­tie du tra­vail consiste à clas­ser et décrire des res­sources, autre­ment dit à « tag­ger » pour reprendre le voca­bu­laire des pla­te­formes de social book­mar­king. Ce qui est plus éton­nant, c’est qu’ils ne semblent pas des­ta­bi­li­sés par le carac­tère démo­cra­tique voire fran­che­ment basiste de cette acti­vité, récem­ment qua­li­fiée avec jus­tesse de « folk­so­nomy ». Quand on regarde les clas­si­fi­ca­tions pro­duites par la Biblio­thèque du Congrès ou, pire, la clas­si­fi­ca­tion Rameau (aspi­rine exi­gée), on a quand même l’impression qu’une impor­tante par­tie du métier de biblio­thé­caire ou docu­men­ta­liste repose sur une com­pé­tence par­ti­cu­lière à conce­voir, créer, main­te­nir et faire fonc­tion­ner ce type d’objet. Com­ment donc peuvent-​ils regar­der autre­ment qu’avec hor­reur cette clas­si­fi­ca­tion spon­ta­née pro­duite sans contrôle (pas de liste d’autorité, pas de the­sau­rus !) par les usa­gers eux-​mêmes ? Et de fait, pour ma part, quoique n’étant pas du métier, j’ai ten­dance à ne pas trop accor­der de valeur aux mots clés en usage sur Del​.icio​.us par exemple : « web
blog, pro­gram­ming, design, soft­ware, refe­rence, tools, music, javas­cript » pour les plus actifs.…rien qui m’aide vrai­ment dans ma recherche d’information.

C’est cer­tain, il doit me man­quer un élément d’explication. Si quelqu’un veut bien me le fournir…