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Ce que sait la main

Inté­ressé par l’interview de Richard Sen­nett par Syl­vain Bour­meau dans La Suite dans les idées, j’ai lu le der­nier ouvrage publié par ce phi­lo­sophe : Ce que sait la main. J’en livre ici ma lec­ture, per­son­nelle et sub­jec­tive, qui ne pré­tend pas en faire compte rendu.

Dans ce livre sur « la culture de l’artisanat », Sen­nett tente de réha­bi­li­ter la figure de l’artisan, injus­te­ment déva­lo­ri­sée, selon lui, par la société contem­po­raine. Ce que Sen­nett défend en réa­lité der­rière le concept d’artisanat, c’est la valeur phi­lo­so­phique, civique et morale qu’offre le tra­vail dans sa dimen­sion tech­nique. Méprisé par une tra­di­tion phi­lo­so­phique méta­phy­sique ou poli­tique, le tra­vail tech­nique est pour­tant loin de se réduire à la répé­ti­tion abru­tis­sante de rou­tines dépour­vues de sens. Sen­nett prend donc le parti d’étudier en détail et de ten­ter de com­prendre concrè­te­ment en quoi consiste le tra­vail de l’artisan. Pas­sant de la pote­rie, à l’architecture, de la cui­sine à la souf­fle­rie de verre ou à la luthe­rie, exa­mi­nant l’évolution des tech­niques dans l’antiquité, l’organisation de l’atelier au moyen-​âge ou la construc­tion de tun­nels au XIXe siècle, ce livre, qui s’inscrit dans un tra­di­tion phi­lo­so­phique prag­ma­tique, tente de mon­trer com­ment « faire, c’est pen­ser ». Les opé­ra­tions intel­lec­tuelles qui struc­turent les actions tech­niques se révèlent donc au fur et à mesure de l’analyse. Pour Sen­nett, la confron­ta­tion de l’artisan à la résis­tance de la matière et à la dif­fi­culté tech­nique pro­voque un phé­no­mène de for­ma­tion à la fois indi­vi­duelle et col­lec­tive. Au niveau indi­vi­duel, l’artisan tire satis­fac­tion du fait qu’il pro­gresse en habi­leté et en maî­trise tout au long de sa vie. Au niveau col­lec­tif, Sen­nett montre que les inno­va­tions tech­niques sont rare­ment le résul­tat de rup­tures radi­cales, d’inventions dues à un « éclair de génie », contrai­re­ment aux repré­sen­ta­tions mythiques qu’on en a sou­vent, mais sont au contraire la plu­part du temps induites par le per­fec­tion­ne­ment de tech­niques exis­tantes. L’impression de rup­ture est d’ailleurs quel­que­fois due au « saut » qu’une tech­nique effec­tue d’un domaine à l’autre.

Ce que sait la main est écrit dans une pers­pec­tive poli­tique pré­cise et sa lec­ture est très utile pour com­prendre à quel point le tra­vail est aujourd’hui abîmé à la fois par le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme finan­cier et par les méthodes de mana­ge­ment qui se déve­loppent aussi bien dans le sec­teur public que privé. Deux exemples évoqués par Sen­nett au début de son argu­men­ta­tion l’illustrent bien : c’est d’abord le déve­lop­pe­ment de sys­tèmes de concep­tion assis­tés par ordi­na­teur dans l’architecture qui conduit à la réa­li­sa­tion de bâti­ments insen­sibles et donc rela­ti­ve­ment inadap­tés à leur envi­ron­ne­ment. Sen­nett montre par­fai­te­ment qu’une sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion d’un côté et de l’exécution de l’autre, pla­cée du coup dans une situa­tion où aucune marge, aucune ini­tia­tive ne lui est laissé, est tota­le­ment contre-​productive. Tout au long de son ouvrage, l’auteur fait l’éloge du tâton­ne­ment, du flou rela­tif, du droit à l’erreur, qui se trans­forme en sys­tème d’essais-erreurs dans le tra­vail même de réa­li­sa­tion, contre les ratio­na­li­sa­tions abu­sives de pro­cé­dures de concep­tion rigides. L’autre exemple est celui du sys­tème de santé bri­tan­nique qui fut sou­mis dans la der­nière décen­nie à une pres­sion visant la ratio­na­li­sa­tion avec le déploie­ment d’une bat­te­rie d’indicateurs cen­sés objec­ti­ver et mesu­rer la « per­for­mance » du per­son­nel de santé. Le résul­tat fut évidem­ment une baisse consi­dé­rable de la qua­lité des soins et une frus­tra­tion très impor­tante de ces per­son­nels qui ont eu le sen­ti­ment de ne plus être en mesure d’effectuer cor­rec­te­ment leur travail.

Beau­coup de pro­fes­sions - méde­cins, poli­ciers, ensei­gnants, cher­cheurs, parmi d’autres — connaissent aujourd’hui en France une situa­tion simi­laire. Comme les infir­mières bri­tan­niques, ils sont pla­cés dans un sys­tème de contraintes qui leur enlève toute marge de manœuvre, toute légi­ti­mité à conce­voir et défi­nir leur propre acti­vité pas plus que leur sys­tème de régu­la­tion. Ce que Sen­nett montre admi­ra­ble­ment, c’est que le déploie­ment uni­ver­sel des sys­tèmes « hété­ro­nomes » — par indi­ca­teur — d’évaluation de l’activité pro­fes­sion­nelle, ainsi d’ailleurs que la sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion et de l’exécution repose sur un pos­tu­lat anthro­po­lo­gique pes­si­miste selon lequel d’une part le tra­vailleur a besoin d’incitations exté­rieures pour bien faire son tra­vail et d’autre part, ses capa­ci­tés sont défi­nies une fois pour toute. La figure de l’artisan, telle qu’il la construit à tra­vers son enquête his­to­rique et socio­lo­gique montre au contraire que la volonté de bien faire son tra­vail est extrê­me­ment répan­due parce qu’elle est consub­stan­tielle à l’activité labo­rieuse « auto­nome » — c’est ce qu’il appelle la « bonne obses­sion » de l’artisan. Il montre aussi que dans cette pers­pec­tive, les capa­ci­tés ini­tiales de l’individu sont peu impor­tantes parce qu’elles sont pon­dé­rées par l’expérience qui per­met à l’artisan de pro­gres­ser avec le temps.

Sen­nett s’inscrit au bout du compte dans la grande tra­di­tion poli­tique des Lumières en s’appuyant lon­gue­ment sur l’Ency­clo­pé­die de Dide­rot et d’Alembert et la repré­sen­ta­tion du tra­vail qui est don­née dans cette grande entre­prise. Pour les ency­clo­pé­distes, l’homme de métier est por­teur de valeurs phi­lo­so­phiques, morales et poli­tiques. L’artisan est en effet un « expert sociable » — par oppo­si­tion à l’expert aso­cial qu’est le consul­tant — que son acti­vité « ouvre » sur la vie de la cité par l’expérience qu’il a quo­ti­dien­ne­ment de la coor­di­na­tion et de la coopé­ra­tion avec autrui.

Ce livre m’a beau­coup apporté : il vient enri­chir consi­dé­ra­ble­ment mon expé­rience per­son­nelle sur ces sujets, dont j’avais rendu compte ici-​même, pour ce qui concerne les ques­tions de gou­ver­nance du tra­vail d’un côté, de défi­ni­tion de la tech­nique de l’autre.

C’est d’ailleurs un point un peu déce­vant de l’ouvrage. Richard Sen­nett prend bien soin de mon­trer qu’il a une concep­tion exten­sive et non res­tric­tive de l’artisanat. Il évoque à plu­sieurs reprises les com­mu­nau­tés de déve­lop­peurs sur le logi­ciel Linux dont il men­tionne là aussi la « bonne obses­sion » qui les carac­té­rise dans leur élabo­ra­tion d’un code le plus par­fait pos­sible. L’activité des déve­lop­peurs infor­ma­tiques n’est mal­heu­reu­se­ment pas ana­ly­sée en détail par l’auteur, comme il le fait pour le tra­vail de l’argile ou de souf­fle­rie du verre. Cette ana­lyse reste à faire car s’il est tout à fait évident de voir à quel point les déve­lop­peurs infor­ma­tiques déve­loppent un habi­tus d’artisan, la « matière » sur laquelle ils tra­vaillent n’est pas du tout de même nature. S’il est évident qu’ici aussi « faire c’est pen­ser », ce que fait la main du pro­gram­meur est de nature très dif­fé­rente de ce que fait celle du menuisier.

J’ai appris que Richard Sen­nett avait écrit en 1974 un livre sur la notion d’intimité et de vie publique, Les Tyran­nies de l’intimité, ce qui m’intéresse pour éclai­rer le débat en cours sur la notion de vie pri­vée dans le cybe­res­pace. J’en repar­le­rai dans un pro­chain billet.

Je suis un pirate ; voici pourquoi

Réseau des piratesCela fai­sait long­temps que j’attendais cela. Après des années et des années de légis­la­tions tou­jours plus arrié­rées et répres­sives concer­nant les usages d’Internet, le pro­jet de loi Créa­tion et Inter­net touche le fond et pro­voque une réac­tion salu­taire. Car la consti­tu­tion du Réseau des pirates et la rédac­tion du Pacte pour les liber­tés numé­riques que je viens de signer consti­tuent une nou­veauté assez importante.

Les dif­fé­rentes lois qui ont été votées depuis 2000, mais sur­tout 2001 : Loi pour la Société de l’Information (LSI), Loi pour la confiance dans l’Economie Numé­rique (LCEN), Loi Droit d’auteur et droits voi­sins (DADVSI), parmi d’autres, n’ont jusqu’à pré­sent pro­vo­qué que des concerts de pro­tes­ta­tion de la part des asso­cia­tions de défense des liber­tés publiques sur Inter­net (IRIS), puis des groupes de reven­di­ca­tion par­ti­cu­liers, assez inutiles, il faut bien le dire. Pen­dant très long­temps, le débat est resté blo­qué en France entre ceux qui pré­ten­daient pro­po­ser des modes de régu­la­tion visant à mettre fin à la soi-​disant « zone de non-​droit » que repré­sen­te­rait Inter­net, et ceux qui, s’opposant à ces mesures légis­la­tives, n’en pro­po­saient cepen­dant pas d’alternative.

Le débat sur la DADVSI a consti­tué un début de chan­ge­ment puisque qu’à la volonté répres­sive du gou­ver­ne­ment, un cer­tain nombre de dépu­tés ont pro­posé une véri­table alter­na­tive, la licence glo­bale, qui fut fina­le­ment reje­tée, comme on le sait.

Je rejoins aujourd’hui le Réseau des pirates parce que le Pacte pour les liber­tés numé­riques qu’il pro­pose repré­sente un pro­grès consi­dé­rable par rap­port aux formes de luttes pour les liber­tés numé­riques dont j’ai été témoin jusqu’à pré­sent. D’abord, parce qu’il n’est pas seule­ment oppo­si­tion­nel mais tout autant pro­po­si­tion­nel, pas seule­ment défen­sif, mais aussi proac­tif. Ensuite, parce qu’il élar­git la pro­blé­ma­tique des liber­tés numé­riques au delà de la simple ques­tion du télé­char­ge­ment et la met en rela­tion avec celle de la sur­veillance des citoyens sur le réseau, avec celle du libre accès aux savoirs, mais aussi avec celle de la néces­saire réforme du droit de pro­priété intel­lec­tuelle. Enfin parce qu’il remonte à la source du pro­blème qui n’est pas seule­ment une ques­tion de légis­la­tion, mais d’abord de légi­ti­mité et de gou­ver­nance. Je me per­met­trais de citer et de com­men­ter les dix points du Pacte, abso­lu­ment per­ti­nents dans le contexte actuel :

1) Pré­ser­ver les liber­tés numé­riques
Sou­te­nir, en com­mis­sion et en plé­nière, les réso­lu­tions et les amen­de­ments qui étendent le champ des liber­tés numé­riques, a for­tiori, à écar­ter les dis­po­si­tions qui les restreignent. Main­te­nir le régime de res­pon­sa­bi­lité amé­nagé des inter­mé­diaires techniques.

Il s’agit ici à la fois de pré­ser­ver les éléments de liberté, en par­ti­cu­lier en défen­dant le régime de res­pon­sa­bi­lité limité de l’hébergeur, aujourd’hui menacé, mais aussi d’en étendre le champ d’application. Inté­res­sante pers­pec­tive qui remet en cause l’implicite de notre époque selon lequel nous serions arri­vés au maxi­mum de l’extension des liber­tés, voire « trop » de liberté, en par­ti­cu­lier sur Inter­net. Or, les nou­veaux usages qui se déve­loppent sur le réseau reposent à bien des égards sur la reven­di­ca­tion de nou­velles liber­tés, celles de la « culture libre » : accé­der, modi­fier, mixer, redis­tri­buer qui sont le moteur de la société de l’information comme la liberté d’expression est le moteur de la société libérale. Il y a donc bien de nou­velles liber­tés à conqué­rir, plu­tôt que seule­ment d’anciennes à défendre ; et cela repré­sente une autre pers­pec­tive de combat.

2) Pro­té­ger le droit à la vie pri­vée
Ren­for­cer les pou­voirs et les moyens du Groupe article 29 ( ), refu­ser toute dis­po­si­tion qui abou­ti­rait à trans­mettre l’exécution pra­tique de pou­voirs de police ou de carac­tère judi­ciaire à des acteurs pri­vés, ou qui indui­rait des trans­ferts de don­nées per­son­nelles à ces acteurs avant une déci­sion judi­ciaire au fond. Don­ner un coup d’arrêt aux pro­jets sécu­ri­taires, qui, sous pré­texte de lutte contre le ter­ro­risme ou la pédo­phi­lie, ouvrent la voie à la sur­veillance géné­ra­li­sée. 
Pour l’examen de tout pro­jet de direc­tive ris­quant de conduire à un affai­blis­se­ment de l’état actuel de pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles au nom d’exigences sécu­ri­taires, deman­der l’avis conforme des orga­nismes char­gés de la pro­tec­tion des don­nées et des asso­cia­tions de défense des droits de l’homme.

La plu­part des pays euro­péens ont iden­ti­fié, à quelques années de dis­tance, les risques très impor­tants que le déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies numé­riques font peser sur la pro­tec­tion de la vie pri­vée. Ils ont très bien iden­ti­fiés que le rôle de pro­tec­tion de la vie pri­vée ne peut être confié à l’acteur étatique parce qu’il repré­sente lui-​même un des vec­teurs les plus impor­tants de ce risque. La créa­tion dans ces pays d’autorités admi­nis­tra­tives indé­pen­dantes, comme la CNIL en France, consti­tue une voie très cer­tai­ne­ment pro­met­teuse pour per­mettre une défense effi­cace de ces droits fon­da­men­taux. Or, ces orga­nismes sont mena­cés, glo­ba­le­ment affai­blis depuis le 11 sep­tembre, et tout par­ti­cu­liè­re­ment en France où la CNIL est en butte aux attaques répé­tées d’un gou­ver­ne­ment et du Pré­sident de la Répu­blique qui a en par­tie consti­tué son fond de com­merce élec­to­ral sur des argu­ments sécuritaires.

3) Encou­ra­ger la libre cir­cu­la­tion des connais­sances scien­ti­fiques
Encou­ra­ger la libre dif­fu­sion des résul­tats de la recherche rece­vant des finan­ce­ments publics.
Sou­te­nir les publi­ca­tions scien­ti­fiques ouvertes.

Inté­res­sant de voir appa­raître cette reven­di­ca­tion dans un pacte pour les liber­tés numé­riques. Eh oui, le libre accès aux connais­sances scien­ti­fiques est à juste titre iden­ti­fié par les auteurs du Pacte comme fai­sant par­tie du socle des liber­tés fon­da­men­tales sur les réseaux. Inter­net, dans son déve­lop­pe­ment his­to­rique est une des mani­fes­ta­tions les plus brillantes de l’avènement de socié­tés techno-​scientifiques. Dans ces socié­tés, le libre accès au savoir n’est pas un luxe, mais une néces­sité vitale, sous peine d’ajouter d’insupportables frac­tures à celles qui existent déjà.

4) Préserver et étendre le domaine public des créa­tions de l’esprit
Encou­ra­ger l’accès libre aux conte­nus cultu­rels euro­péens, favo­ri­ser l’émergence de méca­nismes de rému­né­ra­tion équi­table pour les créa­teurs, pro­mou­voir les licences favo­rables a la réuti­li­sa­tion des oeuvres, encou­ra­ger la mise à dis­po­si­tion des don­nées publiques, et refu­ser toute dis­po­si­tion ayant pour effet de res­treindre le champ du domaine public.

Inutile de glo­ser outre-​mesure ; c’est clai­re­ment la licence glo­bale (ou légale, ou « créa­tive ») qui est ici dési­gnée, mais aussi une véri­table poli­tique de libre accès aux don­nées pro­duites par les admi­nis­tra­tions publiques, comme celle qui est en train de se déve­lop­per aux Etats-​Unis. On retrouve là un com­bat mené avec rai­son depuis des années par Michel Briand. Il s’agit pour moi, ni plus ni moins, que du renou­vel­le­ment du vieux com­bat répu­bli­cain — l’extension de l’espace public — dans le contexte de la société de l’information.

5) Don­ner un coup d’arrêt à l’extension de la pro­priété intel­lec­tuelle et au ren­for­ce­ment de ses méca­nismes d’exécution
Révi­ser et rééqui­li­brer la direc­tive 2001/​29/​CE (Direc­tive sur l’harmonisation de cer­tains aspects du droit d’auteurs et des droits voi­sins dans la société de l’information).
Ecar­ter toute nou­velle dis­po­si­tion visant à étendre la durée des droits d’auteur et droits voi­sins. Exi­ger la plus grande trans­pa­rence sur l’élaboration du traité ACTA, actuel­le­ment dis­cuté dans la plus grande confidentialité.

Nous vivons dans un société en constante accé­lé­ra­tion, où les idées sont dif­fu­sées de plus en plus rapi­de­ment, et où la durée d’exploitation des oeuvres dimi­nue aussi, d’ailleurs. Et pour­tant, la durée de pro­tec­tion du droit d’auteur ne cesse d’être allon­gée, alors qu’elle devrait être réduite ! Quant au fameux traité ACTA, il suf­fit de lire le der­nier article de Nume­rama pour se rendre compte du cau­che­mar qui nous attend.

6) Pré­ser­ver le prin­cipe de neu­tra­lité de l’internet dans le cadre de régu­la­tion euro­péen en matière de télé­com­mu­ni­ca­tions
S’assurer du res­pect par les opé­ra­teurs de télé­com­mu­ni­ca­tion du prin­cipe d’égalité devant les réseaux, selon lequel aucune don­née ne devrait être trai­tée de façon dis­cri­mi­na­toire, quel que soit son contenu, son des­ti­na­taire ou son expéditeur

Le prin­cipe de neu­tra­lité du réseau, aujourd’hui défendu aux Etats-​Unis par la FCC contre les vel­léi­tés des grands trans­por­teurs de don­nées n’est pas pro­tégé de la même manière en Europe, a for­tiori en France. Ce prin­cipe est pour­tant un des secrets de l’innovation que nous connais­sons sur le Réseau depuis sa créa­tion, parce qu’il ne pré­dé­ter­mine aucun usage en par­ti­cu­lier. Le réseau est « neutre » ; il trans­porte des don­nées qui lui sont indif­fé­rentes. Du coup, il consti­tue un ter­rain par­fait pour que de nou­veaux ser­vices soient inven­tés, où de nou­veaux usages peuvent se déve­lop­per. Sur­tout, la neu­tra­lité du réseau est un élément clé pour l’application effec­tive de la liberté d’expression. Pour que le blog d’un simple citoyen soit acces­sible dans les mêmes condi­tions que celle d’un gros média qui dif­fuse des vidéos en masse. Toute remise en cause de ce prin­cipe revient, on le com­prend bien, à écar­ter de l’espace public toute une par­tie de ceux qui s’y expriment aujourd’hui. C’est la porte ouverte à une cen­sure insi­dieuse mais bien connue ; la cen­sure par l’argent, qui frappe de plein fouet la presse traditionnelle.

7) Pro­mou­voir un pro­jet de direc­tive recon­nais­sant les droits et liber­tés numé­riques des sala­riés
Défendre le droit au res­pect à la vie pri­vée dans la sphère de l’entreprise. Favo­ri­ser l’émergence du télé-​travail pour les sala­riés qui le sou­haitent, le tra­vail à domi­cile pou­vant deve­nir une com­po­sante impor­tante d’une société de déve­lop­pe­ment durable.
Trans­po­ser les droits rela­tifs à la com­mu­ni­ca­tion à l’ère numérique.

Bien vu ! C’est par l’intermédiaire du réseau de l’entreprise que la plu­part des uti­li­sa­teurs accèdent à Inter­net aujourd’hui. Or la légis­la­tion est encore trop timide sur ce sujet, avec une juris­pru­dence qui s’élabore labo­rieu­se­ment et non sans contra­dic­tions. Pire, la réa­lité de l’usage des tech­no­lo­gies numé­riques dans l’entreprise aujourd’hui, c’est bien sou­vent la sou­mis­sion sans dis­cus­sion pos­sible à des dis­po­si­tifs de filtrage/​contrôle/​surveillance mis en place par les DSI, encou­ra­gées par le manque de réac­ti­vité de syn­di­cats pas tou­jours aussi bien armés pour dis­cu­ter de ces ques­tions avec leur direc­tion que de droits disons plus classiques.

8) Favo­ri­ser l’implication des citoyens dans le débat public et l’évaluation des poli­tiques publiques euro­péennes
Veiller à ce que les dis­po­si­tions sur la publi­cité des tra­vaux du Conseil pré­vues par le Traité de Lis­bonne soient mises en oeuvre de façon ambi­tieuse (« Lorsqu’il déli­bère et vote sur un pro­jet d’acte légis­la­tif, la séance du Conseil est publique »).
Mettre en oeuvre le droit de péti­tion prévu par le Traité de Lis­bonne.
Déployer une approche ambi­tieuse et exi­geante du pro­gramme e-​participation
Sus­pendre le finan­ce­ment des pro­grammes de vote élec­tro­nique pour les élec­tions poli­tiques : les sou­mettre à une évalua­tion des avantages/​risques du vote élec­tro­nique pour la démo­cra­tie.

C’est un des éléments les plus impor­tants du texte. Car ce que révèle la loi Créa­tion et Inter­net, comme l’avait déjà fait dans une moindre mesure la loi Dadvsi, c’est le fossé consi­dé­rable qui s’est creusé entre la classe poli­tique et le mode de gou­ver­nance dans lequel elle fonc­tionne d’un côté, et tout une par­tie de la popu­la­tion qui ne lui accorde pas la moindre par­celle de légi­ti­mité, en par­ti­cu­lier pour légi­fé­rer sur ses usages des tech­no­lo­gies numé­riques. Il est inté­res­sant de voir que dans le débat sur Hadopi, bien peu sont ceux qui s’intéressent à cette ques­tion. Car com­ment oublier qu’une bonne régu­la­tion, une régu­la­tion effi­cace, ne peut l’être que parce qu’elle est recon­nue comme légi­time par ceux à qui elle s’applique ?

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être tou­jours le maître, s’il ne trans­forme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris iro­ni­que­ment en appa­rence, et réel­le­ment établi en prin­cipe. Mais ne nous expliquera-​t-​on jamais ce mot ? La force est une puis­sance phy­sique ; je ne vois point quelle mora­lité peut résul­ter de ses effets. Céder à la force est un acte de néces­sité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de pru­dence. En quel sens pourra-​ce être un devoir ? » dit Rous­seau dans Du Contrat Social.

En s’attaquant à la ques­tion de l’implication des citoyens dans la vie publique, le Pacte pour les liber­tés numé­riques ne résoud pas cette ques­tion, mais il la désigne comme stra­té­gique : tout mesure régu­la­trice qui ne pro­cède pas d’une élabo­ra­tion qui lui donne la légi­ti­mité dont elle a besoin est néces­sai­re­ment vouée à l’échec. Aussi long­temps donc que ces lois seront élabo­rées par et sur l’inspiration d’acteurs qui ne sont pas des uti­li­sa­teurs du réseau, et aussi long­temps que ceux-​ci ne par­ti­ci­pe­ront pas à leur élabo­ra­tion, elles n’auront aucun effet. C’est donc bien à la réduc­tion du fossé qui sépare les citoyens uti­li­sa­teurs quo­ti­diens du réseau et des lieux de légis­la­tion sou­mis aux seules influences des inté­rêts écono­miques qu’il s’agit de tra­vailler. Cibler le niveau euro­péen n’est pas néces­sai­re­ment le meilleur choix, vu le peu d’enthousiasmes que sus­citent ses ins­tances de déci­sion poli­tique auprès des citoyens. Mais il semble qu’il s’agisse d’un choix d’opportunité, étant donné la nature des pro­chaines élec­tions. Par ailleurs, l’amendement Bono, aujourd’hui repris par Cathe­rine Traut­mann, ou le com­bat sou­tenu à l’époque par Michel Rocard contre le bre­vet logi­ciel ont mon­tré que les mili­tants du logi­ciel libre ou de la libre culture pou­vaient avoir par­fois plus de suc­cès auprès du Par­le­ment euro­péen en par­ti­cu­lier, que d’une Assem­blée Natio­nale fina­le­ment ver­rouillée par la soli­da­rité gouvernementale.

9) Pro­mou­voir au niveau euro­péen et natio­nal une approche exi­geante de l’interopérabilité, qui fasse de celle-​ci un droit effectif

Encore une démarche de conquête de nou­veaux droits : l’intéropérabilité est à conqué­rir ; elle est la condi­tion essen­tielle de la liberté d’accès à l’information quelle qu’elle soit, en même temps qu’une condi­tion écono­mique néces­saire, pourrait-​on rap­pe­ler à nos amis libé­raux, au fonc­tion­ne­ment d’un mar­ché libre et concur­ren­tiel. Tout ver­rouillage tech­nique sur les conte­nus qui lie ce contenu à un dis­po­si­tif tech­nique, logi­ciel ou maté­riel, pose les bases d’une vente for­cée (pour écou­ter tel artiste, il faut ache­ter tel maté­riel) et à d’importantes dis­tor­tions de concur­rence. C’est au final un frein à l’innovation en même temps qu’une res­tric­tion de la liberté des consommateurs.

10) Sou­te­nir les ini­tia­tives socié­tales visant les mêmes objectifs.

Le Réseau des Pir­tates n’est pas seul. Il s’inscrit dans un envi­ron­ne­ment consti­tué d’une foul­ti­tude de mou­ve­ments et d’associations, et même d’initiatives per­son­nelles allant dans le même sens. Plu­tôt que de se voir comme concur­rentes — en par­ti­cu­lier pour aller cher­cher une recon­nais­sance du gou­ver­ne­ment -, ces ini­tia­tives doivent se mettre elles-​mêmes en réseau, mutua­li­ser les moyens de mobi­li­sa­tion et faire cir­cu­ler l’information, seul moyen pour elles de com­pen­ser leur fai­blesse orga­ni­sa­tion­nelle qui les fait voir des fenêtres de la Rue de Valois sous l’apparence de « 5 gus dans un garage ». 5 gus, peut-​être, mais qui en mobi­lisent des mil­liers d’autres, et qui alliés à d’autres réseaux, peuvent en mobi­lier des millions.

J’espère que le Réseau des Pirates consti­tue un début de tour­nant dans la ques­tion cru­ciale de la gou­ver­nance de l’Internet. Que cette ini­tia­tive réus­sira à faire la preuve qu’il n’y a pas les liber­tés d’un côté, et les liberté numé­riques de l’autre. Sim­ple­ment parce que les condi­tions d’exercice de ces liber­tés sont abso­lu­ment et sans retour pos­sible inti­me­ment liées au déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies et donc des usages du numérique.

Place de la Toile : ça commence mal


Je me per­mets de pla­gier le titre d’un récent billet paru sur Arhv, pour évoquer le glis­se­ment pro­gres­sif vers le fiasco de la toute nou­velle émis­sion de France Culture consa­crée à Inter­net.

Lorsque les deux ani­ma­teurs — Caro­line Broué et Tho­mas Baum­gart­ner, ont com­mencé la pre­mière de leurs émis­sions par une revue de presse construite pour l’essentiel sur la lec­ture de titres géné­ra­listes comme Le Monde et Télé­rama, on pou­vait se dou­ter que quelque chose allait très vite clo­cher. En réa­lité, la qua­lité de leurs invi­tés : Joël de Ros­nay et Véro­nique Kleck a pu faire illu­sion un moment. Net­te­ment moins maî­trisé la semaine sui­vante (sur la ques­tion du gra­tuit avec Oli­vier Bom­sel), le débat vient aujourd’hui de s’effondrer en nous fai­sant subir une heure de pro­pa­gande « décom­plexée » comme on dit main­te­nant, en faveur de Nico­las Sar­kozy, de son génie, de son cou­rage et de ses idées neuves sur Inter­net.

Com­ment en est-​on arrivé là ? Tout sim­ple­ment par l’intermédiaire du thème du débat : « En quoi inter­net peut-​il chan­ger notre rap­port au poli­tique ? » et de son unique invité : Thierry Solère, maire-​adjoint de Boulogne-​Billancourt et secré­taire natio­nal de l’UMP

Thierry Solère est un des arti­sans de la cam­pagne de Nico­las Sar­kozy sur Inter­net. Le moins que l’on puisse dire est que son approche des rela­tions entre poli­tique et Inter­net est assez par­ti­cu­lière. Contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire, l’UMP n’est pas tombé de la der­nière pluie en matière de com­mu­ni­ca­tion sur les réseaux. Cela fait très long­temps que des cam­pagnes ciblées ont été menées par une célèbre agence spé­cia­li­sée, le fameux « Enchan­teur des nou­veaux médias », Arnaud Das­sier, pour le compte du parti conser­va­teur. Et la marque de fabrique de l”« Enchanteur », c’est, contrai­re­ment à ce que son titre ron­flant sug­gère, l’agressivité du mar­ke­ting poli­tique. Cer­tains se sou­vien­dront des fameux adwords ache­tés par l’UMP pour conduire vers son site à par­tir de recherches sur des mots comme « ban­lieue », « racaille » ou « voi­tures brû­lées ». D’autre se sou­vien­dront du Sar­kos­pam, mes­sage publi­ci­taire non sol­li­cité envoyé à des dizaines de mil­liers d’adresses mails, sans qu’aucune pour­suite n’ai jamais été ren­due possible.

Pen­dant près d’une heure, on a donc eu droit à une apo­lo­gie sans contra­dic­tion de cette com­mu­ni­ca­tion poli­tique tout en finesse, recou­vert par un dis­cours bateau sur les ver­tus par­ti­ci­pa­tives du Web 2.0, la révo­lu­tion du jour­na­lisme citoyen et les cyber-​mamy capables de rece­voir les pho­tos de leurs petits-​enfants et d’adhérer à l’UMP en un clic. Il faut recon­naître aux deux ani­ma­teurs de l’émission, qu’un autre invité était prévu. Benoît Thieu­lin, res­pon­sable de la net-​campagne de Ségo­lène Royal devait appor­ter la contra­dic­tion, j’imagine. Retenu par un retard fer­ro­viaire, il n’a pas pu par­ti­ci­per au débat, ce qui est fort dom­mage. Il aurait pu démen­tir Thierry Solère qui, n’ayant pas com­pris que la cam­pagne pré­si­den­tielle était ter­mi­née, s’évertuait à taper sur la can­di­date socia­liste et son dis­po­si­tif par­ti­ci­pa­tif Désirs d’avenir. Le pitch de son argu­men­taire était simple : Désirs d’avenir montre que Ségo­lène Royal n’a pas d’idées ; et d’ailleurs sa pro­po­si­tion par­ti­ci­pa­tive est un écran de fumée car les contri­bu­tions des inter­nautes n’ont pas été repris dans le dis­cours de Vil­le­pinte. Le syl­lo­gisme qui relie les deux pro­po­si­tions a mani­fes­te­ment échappé aux jour­na­listes qui se sont conten­tés d’un silence igno­rant. S’ils avaient pré­paré un peu mieux leur émis­sion, ils auraient peut-​être lu l’article paru sur ce sujet exac­te­ment dans le der­nier numéro de la revue Her­mès, qui montre que les choses ne sont pas aussi simples.

C’est peut-​être quelques auteurs de ce numéro d’ailleurs qu’il aurait fallu invi­ter, en face d’acteurs impli­qués comme Solère et Thieu­lin. Ils auraient per­mis de confron­ter un dis­cours de pure pro­pa­gande avec des recherches nom­breuses sur le sujet qui apportent des réponses à la ques­tion posée par le titre de l’émission, un peu plus fines que ce qu’on a entendu. Bref, ils auraient fait une émis­sion France Culture et non Europe 1.

Pour finir, il y eut un moment savou­reux, lorsque Tho­mas Baum­gart­ner, dans un sur­saut de dignité, demanda à son invité si les achats de mots clés du type « voi­ture brû­lée » n’étaient pas à son avis contraires à l’éthique. La réponse de thierry Solère fut extrê­me­ment claire : c’est ce que tout le monde fait, et ce n’est pas inter­dit par la loi. Dans ces condi­tions, il ne voyait pas ce qui était contraire à l’éthique.

C’est bien ce qu’il me semblait.

Déconstruire la technique


En ce moment, je suis plongé dans la lec­ture de La Dia­lec­tique de la Rai­son, d’Adorno et Hor­khei­mer. Il me semble qu’au moment où les indus­tries cultu­relles sont secouées et même mena­cées par les consé­quences de la double révo­lu­tion des réseaux numé­riques, il est impor­tant de faire repar­tir la réflexion de l’ouvrage qui a forgé le concept même d’industrie culturelle.

Cette lec­ture m’incite à pour­suivre ma réflexion sur la notion de tech­nique qui est déci­dé­ment bien dif­fi­cile à appré­hen­der. La mul­ti­pli­ca­tion des dénon­cia­tions d’une époque fas­ci­née par la tech­nique (par oppo­si­tion aux art libé­raux semble-​t-​il), d’une société réso­lu­ment tech­ni­cienne, dont les tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion sont l’aboutissement ultime — la tech­nique vient ainsi per­ver­tir et détruire l’intersubjectivité de la com­mu­ni­ca­tion humaine, voir Louis Quéré — Des miroirs équi­voques -, n’aide pas à une meilleure com­pré­hen­sion du concept. Si vrai­ment, notre société est pla­cée sous le signe de la tech­nique, alors qu’est-ce que la tech­nique, exactement ?

La réponse la plus cou­rante, la plus évidente : la tech­nique, ce sont les machines, révèle bien vite ses insuf­fi­sances, car elle néglige un nombre consi­dé­rables de contextes où l’activité humaine peut faci­le­ment être consi­dé­rée comme tech­nique : la rhé­to­rique, le droit, la méde­cine sont des tech­niques qui ne reposent pas essen­tiel­le­ment sur des machines. D’ailleurs, il est assez facile d’expérimenter l’instabilité des usages qui lui sont asso­ciés. Cette insta­bi­lité m’est d’autant plus évidente que je fré­quente des milieux qui se défi­nissent très sou­vent en oppo­si­tion à elle : les sciences humaines et sociales héritent d’une double oppo­si­tion his­to­rique à la tech­nique : elles cumulent l’héritage des huma­ni­tés, arts libé­raux, arts des hommes libres, par oppo­si­tion au labeur contraint de l’esclave, mais aussi l’héritage de la science, savoir pur et dés­in­té­ressé qui est à lui-​même sa propre fin, par oppo­si­tion aux connais­sances appli­quées, orien­tées par l’utilité. M’intéressant depuis quelque temps à la manière dont les his­to­riens, phi­lo­sophes, lin­guistes avec les­quels je tra­vaille usent (et abusent) du terme, il me semble avoir com­pris que le concept de tech­nique repose pour l’essentiel sur une dimen­sion rela­tion­nelle, mais qui est dans le même temps niée. En quelques mots, il semble que l’on désigne par le terme de tech­nique — et c’est fla­grant pour les cher­cheurs en sciences humaines — l’ensemble des contraintes, résis­tances et autres for­ma­lismes que l’on ren­contre dans la réa­li­sa­tion de son acti­vité. Ainsi, un cher­cheur considère-​t-​il comme tech­nique tout ce qui relève de l’édition de ses textes, domaine que je connais un peu, pré­ci­sé­ment parce que l’édition est le pro­ces­sus par lequel il en perd la maî­trise (en ce qui concerne sa forme et sa publi­ci­sa­tion entre autres). Et même, sa pro­pen­sion à uti­li­ser le qua­li­fi­ca­tif de tech­nique est-​elle d’autant plus grande qu’il maî­trise moins le pro­ces­sus édito­rial. Ainsi, dans les usages, le terme en vient-​il quel­que­fois à être un syno­nyme de contrainte, opa­cité, obs­tacle. Et d’ailleurs, le terme peut-​il être repris en ce sens par ceux-​là même qu’il désigne. « C’est très tech­nique » est un équi­va­lent de ce n’est pas com­pré­hen­sible (pour celui à qui l’on s’adresse).

Tech­nique est donc un terme rela­tion­nel ; il désigne une exté­rio­rité résis­tante contre laquelle on se heurte dans la réa­li­sa­tion de son objec­tif. Cette défi­ni­tion ne nie d’ailleurs pas com­plè­te­ment les approches plus clas­siques : il est lié à la nature (comme exté­rio­rité résis­tante) et à l’outil (comme moyen de la for­cer). La dimen­sion pure­ment rela­tion­nelle du terme implique cepen­dant une uni­ver­sa­lité poten­tielle de son appli­ca­tion. Toute acti­vité peut, à un moment ou à un autre, être qua­li­fiée de tech­nique, parce que pla­cée dans une posi­tion où elle devient le pas­sage obligé, le moyen par lequel quelqu’un doit pas­ser, pour réa­li­ser une fin particulière.

Ce n’est pas ainsi, pour­tant, que ce terme est uti­lisé dans la plu­part des cas. La dimen­sion rela­tion­nelle qui le défi­nit est oubliée, niée, au pro­fit d’une défi­ni­tion sub­stan­tive qui ins­ti­tue un grand par­tage entre des acti­vi­tés qui seraient essen­tiel­le­ment non tech­niques et des acti­vi­tés essen­tiel­le­ment tech­niques. Il m’est dif­fi­cile de voir dans ce mou­ve­ment de réi­fi­ca­tion de la tech­nique autre chose qu’un pur enjeu de pou­voir, j’y revien­drai. On l’a bien com­pris, si le tech­nique se défi­nit par sa dimen­sion rela­tion­nelle, on se trouve assez clas­si­que­ment dans une dia­lec­tique de la fin et des moyens. On peut redire de manière très simple ce qui pré­cède : est tech­nique tout ce qui se trouve dans la posi­tion d’être un moyen pour la réa­li­sa­tion d’une fin. Si l’on pré­sup­pose que la dia­lec­tique fin-​moyen est à la fois uni­ver­selle et réver­sible, on sait donc que toute acti­vité humaine est sus­cep­tible d’être le moyen de la réa­li­sa­tion d’une fin qui lui est étran­gère, mais connaît en même temps sa propre fin, et défi­nit à son tour une rela­tion de moyen à d’autres acti­vi­tés dont elle a besoin pour accom­plir sa propre fin.

Tout ceci est vrai­ment clas­sique ; on vient de défi­nir la société humaine par la divi­sion sociale du tra­vail, la rela­tion fin-​moyen et la réci­pro­cité. Il est éton­nant de consta­ter pour­tant que cette défi­ni­tion banale est bat­tue en brèche par l’usage que l’on fait habi­tuel­le­ment du mot tech­nique. Car défi­nir cer­taines acti­vi­tés comme essen­tiel­le­ment tech­niques et d’autres comme essen­tiel­le­ment non tech­niques, c’est dire que celles-​là n’ont pas la noblesse requise pour être jamais à elles-​mêmes leur propre fin, tan­dis que celles-​ci sont à ce point nobles qu’elles doivent tou­jours être consi­dé­rées comme des fins. Il s’agit d’une des­truc­tion défi­ni­tive du droit à une égale dignité pour toutes les acti­vi­tés humaines, par l’instauration d’un par­tage d’essence entre le noble et l’ignoble. On voit les impli­ca­tions pro­fondes de ce simple mou­ve­ment par lequel une qua­lité rela­tive, liée à une situa­tion, est attri­buée comme qua­lité essen­tielle, indé­pen­dante de tout contexte, à cer­taines formes du tra­vail de l’homme. Ce fai­sant, on crée deux caté­go­ries ; celle des hommes libres — qui se meuvent dans le royaume des fins ; le noble, et celle des esclaves qui ne pour­ront jamais s’élever au des­sus du monde des moyens ; l’ignoble.

Les deux éléments me semblent impor­tants pour com­prendre ce qu’est la tech­nique : c’est à la fois une rela­tion, et en même temps l’essentialisation de cette rela­tion afin d’établir une domi­na­tion durable et repro­duite indé­fi­ni­ment. La puis­sance expli­ca­tive de cette approche me semble assez grande. Elle per­met en par­ti­cu­lier de com­prendre un cer­tain nombre de traits carac­té­ris­tiques du monde social. Le per­fec­tion­nisme de l’artisan, quel que soit son domaine, qui prend le temps d’achever et peau­fi­ner l’objet qu’il fabrique, qui amé­liore en per­ma­nence ses méthodes, mani­feste une ten­dance, à l’exacte opposé de ce qu’on dit de lui, à dé-​techniciser son acti­vité. Il mani­feste une résis­tance contre la réduc­tion de son acti­vité et du pro­duit de son acti­vité à n’être qu’un moyen. On retrouve ici l’humanité que Simon­don recon­naît dans les objets tech­niques. L’activité humaine, à la recherche de sa propre per­fec­tion, porte en elle une ten­dance qui l’élève au des­sus de la rai­son ins­tru­men­tale, c’est-à-dire asser­vie, pour recher­cher sa propre satis­fac­tion dans le libre jeu de la Rai­son, ce qui explique d’ailleurs qu’elle se teinte alors très sou­vent d’une dimen­sion esthé­tique. C’est dans ces condi­tions que le juge­ment esthé­tique peut s’appliquer sur des objets a priori aussi éloi­gnés d’une oeuvre d’art que du code infor­ma­tique ou une loco­mo­tive à vapeur. D’un autre côté, et c’est le prix qui doit être payé, l’activité n’est pas entiè­re­ment auto­nome, elle ne peut être jus­ti­fiée –et pas seule­ment pour des rai­sons de sub­sis­tance matérielle-​, que dans une rela­tion d’utilité qui en défi­nit le carac­tère tech­nique. C’est cette rela­tion d’utilité qui est à l’origine de la com­mande et qui déclenche donc le tra­vail. Condi­tion néces­saire à la réa­li­sa­tion de l’activité, elle est en même temps un obs­tacle à son éman­ci­pa­tion, parce qu’elle lui impose des contraintes qui lui sont étran­gères, comme des contraintes de coût (pro­duire moins cher) ou des contraintes de temps (pro­duire vite), ou d’autres encore.

C’est la recherche per­ma­nente de com­pro­mis per­met­tant de résoudre tem­po­rai­re­ment et loca­le­ment cette contra­dic­tion, qui me semble carac­té­ri­ser le mieux l’industrie. C’est la dif­fi­cile mais pas­sion­nante mis­sion de ceux qui aident les hommes à tra­vailler ensemble, c’est-à-dire à la fois les uns pour les autres, et c’est la tech­nique, mais aussi pour eux-​mêmes, et c’est l’art. A priori, rien n’interdit de pen­ser que toutes les acti­vi­tés, quel que soit leur domaine d’application, sont contraintes par une égale néces­sité de se sou­mettre aux exi­gences de la tech­nique, et ont une dignité égale à pré­tendre être un art et que la recherche de condi­tions de tra­vail justes, soit à recher­cher du côté d’un com­pro­mis entre cette contrainte et cette pré­ten­tion. Ce fai­sant, on défi­nit en creux l’envers de l’industrie, c’est-à-dire cette posi­tion par laquelle un indi­vidu ou un groupe peut réduire l’activité des autres à une pure rela­tion ins­tru­men­tale. Cette posi­tion au regard de laquelle tout est tech­nique, parce que tout est un moyen, et n’est qu’un moyen, ce qui jus­ti­fie l’arbitraire des ordres que l’on donne, n’est autre que la posi­tion de pou­voir. On retrouve bien le rai­son­ne­ment de tout à l’heure : en obser­vant la réi­fi­ca­tion de la rela­tion tech­nique, c’est à la source du pou­voir, ou plu­tôt à sa péren­ni­sa­tion que l’on assiste. Le pou­voir s’érige sur la néga­tion de l’autonomie vers laquelle tend l’activité humaine. C’est pour cette rai­son qu’il ne peut se mani­fes­ter que sous le registre de l’arbitraire, du contrôle et de l’instrumentalisation. Fina­le­ment, il révèle sa grande fra­gi­lité et son inca­pa­cité à s’imposer dans le temps ; car les rela­tions sociales sur les­quels il s’appuie ne peuvent durer bien long­temps. On a donc toutes rai­sons d’être rai­son­na­ble­ment opti­mistes. Car l’industrie a toutes les chances de l’emporter dans le temps sur le pouvoir.

C’est peut-​être la rai­son pour laquelle, ce que l’on appelle le pro­grès tech­nique, et qui est en réa­lité le pro­grès des sciences et des arts — mais au sens le plus uni­ver­sel du terme, c’est-à-dire tou­chant à toutes les acti­vi­tés -, est une réa­lité qui dure et s’étend par delà les empires, royaumes et autres prin­ci­pats, condam­nés, eux, à s’effondrer aussi rapi­de­ment qu’ils finissent pas las­ser la patience des hommes.


Cré­dit photo : « The Skys­cra­per Of Self », par drp, en cc by-​nc-​nd 2.0 sur Flickr

Internet governance au SMSI, des acteurs politiques entre le virtuel et le réel


Mongolia shadows

La pro­chaine séance du sémi­naire « tech­no­lo­gies numé­riques et société » se dérou­lera le ven­dredi 16 mars à 15h au 105 Bd Ras­pail, Paris, Salle 1.

Nous accueille­rons pour cette séance Fran­çoise Massit-​Folléa, ensei­gnante cher­cheure en sciences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion à l’Ecole Nor­male Supé­rieure de Lettres et Sciences humaines. Elle a été pen­dant trois ans conseiller au dépar­te­ment « Nou­velles tech­no­lo­gies pour la société » du minis­tère délé­gué à l’Enseignement supé­rieur et à la Recherche. Membre asso­cié du Labo­ra­toire C2SO (Com­mu­ni­ca­tion, Culture et Société) de l’ENS-LSH, elle consacre ses recherches à la dimen­sion socio-​politique des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion : usages, régu­la­tions tech­niques et juri­diques, gou­ver­nance de l’internet.
Elle est égale­ment membre titu­laire du Comité Tech­nique Radio­pho­nique de Paris au Conseil supé­rieur de l’audiovisuel (CSA) et membre du Comité Infor­ma­tion et Com­mu­ni­ca­tion et du Conseil du Pro­gramme Infor­ma­tion pour Tous à la Com­mis­sion natio­nale fran­çaise pour l’UNESCO.

Obser­va­trice atten­tive des stra­té­gies mises en oeuvre au cours du Som­met Mon­dial de la Société de l’Information elle appor­tera un éclai­rage au cours de cette séance sur la manière dont les acteurs de la société civile s’insèrent dans le jeu ins­ti­tu­tion­nel de la gou­ver­nance de l’Internet. Le titre de son inter­ven­tion est donc : « Le cau­cus civil society-​internet gover­nance au SMSI, des acteurs poli­tiques entre le vir­tuel et le réel ».

Edit : Fran­çoise Mas­sit Fol­léa est res­pon­sable scien­ti­fique du pro­gramme de recherche Vox Inter­net

Hyperliens municipaux et associations, espace inédit d’échanges politiques?


Le 16 février pro­chain, de 15h à 17h, la qua­trième séance du sémi­naire « Tech­no­lo­gies numé­riques et société » se dérou­lera à l’EHESS, salle 1, 105 Bd Ras­pail, 75006, Paris. Gérard Loi­seau pré­sen­tera ses recherches sur la démo­cra­tie élec­tro­nique locale. Pour cette séance, nous aurons le plai­sir d’accueillir un dis­cu­tant : Hubert Guillaud, Rédac­teur en chef d’Inter­net actu, obser­va­teur avisé de ces enjeux.

Gérard Loi­seau abor­dera une figure spé­ci­fique de l’utilisation d’Internet dans les muni­ci­pa­li­tés afin de pro­po­ser une réflexion com­mune sur la pré­sence embryon­naire d’un espace public inédit dans les col­lec­ti­vi­tés locales. Cet espace d’échanges poli­tiques pro­vient de la com­bi­nai­son de paroles enche­vê­trées énon­cées par des com­mu­nau­tés asso­cia­tives au sein même du dis­po­si­tif numé­rique régi par la municipalité.

Après avoir rap­pelé rapi­de­ment en intro­duc­tion la métho­do­lo­gie de repé­rage des rubriques de com­mu­ni­ca­tion poli­tique sur les sites Inter­net muni­ci­paux (SIM) et le fonc­tion­ne­ment des hyper­liens pour la caté­go­rie des asso­cia­tions reven­di­ca­tives, il pro­cè­dera en deux temps.

1. Une pré­sen­ta­tion ana­ly­tique de la « démo­cra­tie élec­tro­nique locale » à par­tir de don­nées rele­vées sur un échan­tillon homo­gène de col­lec­ti­vi­tés locales par trois fois depuis 2000. Au sein de cette pré­sen­ta­tion, seront dis­tin­guées les asso­cia­tions « reven­di­ca­tives » afin de déga­ger l’importance et les formes de leur pré­sence sur les SIM.

2. A par­tir de l’impératif démo­cra­tique affi­ché par les poli­tiques locaux (et natio­naux), Gérard Loi­seau ten­tera de qua­li­fier ces formes nou­velles d’échanges poli­tiques en ana­ly­sant deux ten­sions contra­dic­toires obser­vées chez les res­pon­sables poli­tiques muni­ci­paux envers les asso­cia­tions, un cer­tain tro­pisme démo­cra­tique étroi­te­ment com­biné à l’affirmation renou­ve­lée d’une volonté de domi­na­tion des asso­cia­tions par les pou­voirs publics locaux.

Au sujet du Gérard Loiseau

-Ingé­nieur de recherche au CNRS

- Cher­cheur au CERTOP (Centre d’Etude et de Recherche, Tra­vail, Orga­ni­sa­tion, Pouvoir)/CNRS sur la « démo­cra­tie élec­tro­nique locale« 

- Chargé de cours à l’université Paris 8

- Res­pon­sable scien­ti­fique du réseau de recherche DEL (« Démo­cra­tie ELec­tro­nique ») du Grou­pe­ment de Recherche TICS (Tech­no­lo­gie d’Information et de Com­mu­ni­ca­tion et Société) du CNRS.

La «french touch» des archives ouvertes


Conférence de presse
La semaine der­nière, les repré­sen­tants des prin­ci­paux orga­nismes de recherche et de l’enseignement supé­rieur en France, on fait une confé­rence de presse pour pré­sen­ter la plate-​forme natio­nale d’archives ouvertes qu’ils sont en train de mettre en place. En fait, quand on creuse un peu, on se rend compte que ce n’est pas tel­le­ment la plate-​forme en soi qui est nou­velle (elle existe en effet depuis 2001), que le pro­to­cole d’accord, signé par tous, qui lui donne un sta­tut de plate-​forme natio­nale uni­fiée pour les archives ouvertes en France.

Ce pro­to­cole d’accord, et l’approche des archives ouvertes qu’il sou­tient, est très par­ti­cu­lier, et mérite quelque expli­ca­tion. Les bons connais­seurs de la ques­tion n’ont en effet pas man­qué de remar­quer à quel point le texte, mais sur­tout la notion même de plate-​forme natio­nale, est en déca­lage par rap­port à la réa­lité et au mode opé­ra­toire du mou­ve­ment à l’échelle inter­na­tio­nale. Comme on le voit écrit sou­vent, la notion d’archive ouverte signi­fie beau­coup de choses. His­to­ri­que­ment cepen­dant, elle est liée à l’implémentation d’un pro­to­cole d’interopérabilité per­met­tant à des dépôts locaux d’articles scien­ti­fiques d’être indexés par des moteurs spé­cia­li­sés indé­pen­dants de ces dépôts. L’objectif est la sim­pli­cité et la proxi­mité. Il s’agit, à l’origine du mou­ve­ment, de per­mettre à des acteurs proches des équipes de recherche, de mettre très sim­ple­ment et faci­le­ment à leur dis­po­si­tion des outils de mise à dis­po­si­tion des publi­ca­tions tout en satis­fai­sant à des cri­tères mini­maux de des­crip­tion de ces publi­ca­tions leur per­met­tant d’être faci­le­ment agré­gés au niveau d’outils de recherche et d’exploration d’information scien­ti­fique. Ce mou­ve­ment s’appuie donc sur une arti­cu­la­tion local-​global direc­te­ment congruente avec les pro­prié­tés de l’information numé­rique. Dans cette pers­pec­tive, on voit fleu­rir sur la sur­face de la pla­nète une mul­ti­pli­cité d’archives ouvertes basées sur la proxi­mité ins­ti­tu­tion­nelle (l’archive de telle ou telle uni­ver­sité, ou même de tel dépar­te­ment de telle ins­ti­tu­tion de recherche) ou dis­ci­pli­naire (en phy­sique des hautes éner­gies, en écono­mie, en sciences cog­ni­tives, etc.).

Ici, en France, les choses ne sont pas aussi simples. La pré­gnance d’une culture poli­tique idio­tique (atten­tion, je n’ai pas dit idiote), rend très dif­fi­cile le déve­lop­pe­ment et la péren­ni­sa­tion d’initiatives locales non relayées par le pou­voir cen­tral. On peut tou­jours s’agiter autour des slo­gans de la décon­cen­tra­tion, de la décen­tra­li­sa­tion, des pro­ces­sus de prise de déci­sion bottom-​up et de la gou­ver­nance res­pon­sable, la réa­lité quo­ti­dienne de l’exercice banal du pou­voir est encore essen­tiel­le­ment inverse : top-​down, cen­tra­lisé, cloi­sonné dans les limites d’une société de caste. Non pas que toute inno­va­tion en soit ban­nie. On pour­rait citer mille exemples de pro­jets inno­vants, venus des acteurs de ter­rain et ayant connu un cer­tain déve­lop­pe­ment. Ces pro­jets connaissent d’ailleurs sou­vent une cer­taine popu­la­rité : petits, mar­gi­naux, créa­tifs, ils sont sym­pa­thiques. Le drame vient après, lorsqu’il s’agit de gros­sir, d’avoir prise sur son contexte, lorsque l’innovation doit chan­ger véri­ta­ble­ment quelque chose dans son champ. A ce moment, la quasi-​totalité des pro­jets se heurte au mur en béton armé du conser­va­tisme et des posi­tions établies…et dépé­rit. Pour résu­mer un constat fait dans de nom­breux domaines, nous savons conce­voir des pro­jets inno­vants, nous savons faire per­du­rer des ins­ti­tu­tions, mais lorsqu’il s’agit que l’innovation ait prise sur l’institution et, pour le dire sim­ple­ment, la réforme, la bataille est très sou­vent perdue.

Ce pas­sage par lequel l’innovation pla­cée, du fait même de ses carac­té­ris­tiques, dans un sta­tut rela­ti­ve­ment mar­gi­nal prend une posi­tion plus cen­trale et change les choses, est très exac­te­ment ce qui est en train de se dérou­ler pour cette plate-​forme par­ti­cu­lière, mais aussi, plus géné­ra­le­ment pour le mou­ve­ment des archives ouvertes en France. La confé­rence de presse de la semaine der­nière, ne serait-​ce que pour sa mise en scène sym­bo­lique, à l’Académie des sciences au coeur du 6ème arron­dis­se­ment pari­sien avec son pro­to­cole de prise de parole, en est l’éclatante mani­fes­ta­tion. Et évidem­ment, pour en arri­ver là, c’est-à-dire un sou­tien offi­ciel des repré­sen­tants ins­ti­tu­tion­nels au mou­ve­ment, il a fallu le tein­ter for­te­ment de cette culture natio­nale cen­tra­li­sée si étran­gère en fait au mode d’organisation fédé­ra­tif des archives ouvertes dans le monde. Ce serait un bel exer­cice de socio­lo­gie poli­tique appli­quée que de prendre HAL pour objet d’étude et d’en décor­ti­quer les traits dis­tinc­tifs sous cet angle d’analyse ; comme un objet-​frontière, à l’interface entre des envi­ron­ne­ments hété­ro­gènes, ayant pour fonc­tion de résoudre une série de contra­dic­tions. Je n’ai mal­heu­reu­se­ment pas le temps de pous­ser cette ana­lyse ici, mais peux sim­ple­ment indi­quer des pistes, comme l’invention du « tam­pon » qui est propre à cette plate-​forme, véri­table coup de génie techno-​politique et qui méri­te­rait un article à lui tout seul.

Dire que le mou­ve­ment des archives ouvertes est aujourd’hui au point cri­tique de son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion, de son pas­sage de la mar­gi­na­lité à la cen­tra­lité et que HAL est l’outil de ce pas­sage en France n’est ni opti­miste ni pes­si­miste ; ni cri­tique ni favo­rable à l’égard de HAL. C’est sim­ple­ment dési­gner le lieu où vont s’exercer à par­tir de main­te­nant et de manière de plus en plus puis­sante les rap­ports de force entre des acteurs dif­fé­rents et par­fois oppo­sés, pour­sui­vant cha­cun des objec­tifs dis­cor­dants : cher­cheurs CNRS, uni­ver­si­taires, com­mu­nau­tés dis­ci­pli­naires, docu­men­ta­listes, admi­nis­tra­tifs et poli­tiques de la recherche (direc­tions de ministère/​CNRS/​ANR), direc­teurs d’établissement, res­pon­sables de labo­ra­toire, et je dois en oublier, tout le monde se retrouve dans HAL et cha­cun n’y voit évidem­ment qu’une par­tie de l’ensemble. Les choses auraient été évidem­ment dif­fé­rentes, les forces de pres­sion bien moins fortes dans une contexte natio­nal dif­fé­rent engen­drant plu­sieurs archives dis­sé­mi­nées à plu­sieurs endroits et plu­sieurs niveaux. Mais voilà, nous sommes en France, il ne sert à rien de s’en lamen­ter, nous ne pou­vions donc faire autre­ment que pro­duire une archive unique confor­mé­ment à notre génie natio­nal. Il est à cet égard très ins­truc­tif de lire le véri­table dia­logue de sourds qui a pu s’engager entre le bri­tan­nique (mais bon connais­seur des par­ti­cu­la­ri­tés fran­çaises) Ste­van Har­nad et Franck Laloe sur ce sujet. L’argument de la proxi­mité sur lequel Har­nad revient en per­ma­nence est sans doute valable un peu par­tout dans le monde ; il ne l’est cer­tai­ne­ment pas en France où nous avons besoin, pour des rai­sons socio­lo­giques et poli­tiques bien iden­ti­fiées, d’un lieu spec­ta­cu­laire unique où cha­cun vient se repré­sen­ter sa posi­tion dans la société (savante ici) .

On peut être cocar­dier, fier, comme on l’a sou­vent été, de ce que nous sommes et croire à l’excellence de notre modèle com­pa­ra­ti­ve­ment à ce qui se fait ailleurs dans le monde, sans voir qu’actuellement, la par­ti­cu­la­rité fran­çaise est plu­tôt un han­di­cap qu’autre chose. On peut aussi se haïr soi-​même et regret­ter de n’être pas né ailleurs, comme c’est aujourd’hui le cas pour beau­coup de gens de ma géné­ra­tion. On peut enfin accep­ter son héri­tage poli­tique et ten­ter de voir ce qu’on peut faire avec. Mettre en place l’archive com­mune n’est pas renon­cer à l’esprit des archives ouvertes, mais pla­cer son action dans un contexte donné de manière à lui don­ner prise. Reste à s’organiser.

Cré­dit Photo : Marin

L’unité documentaire de Google, c’est vous.

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Pas­sez au nou­veau Blogger
Pas­sez au nou­veau Blog­ger… et essayer de l’utiliser sans votre compte Gmail…

Tous les jours, nous assis­tons au débar­que­ment de Moun­tain View, la cité-​mère de Google, dans nos ser­vices web. La créa­tion de ser­vices Google se fait à une vitesse galo­pante, les acqui­si­tions de ser­vices exis­tants sont annon­cées très régu­liè­re­ment (der­nier en date : You­Tube), les ser­vices expé­ri­men­taux foi­sonnent [35]. Sur cela, tout a été dit et redit. On insiste peut-être un peu moins sur la cohérence que Google compte donner à son entreprise. Pourtant, l'unité documentaire de Google, c'est vous, c'est nous, c'est moi. Se construit peu à peu un système d'information mondial unifié autour d'un identifiant unique, qui s'appuie sur la pierre angulaire que constitue Gmail, le service de courrier électronique de Google. Les exemples qui confirment ce mouvement de fond engagé à pleine vitesse sont nombreux. Le nouveau Blog​ger​.com vous demande de conver­tir vos iden­ti­fiants anciens en iden­ti­fiants gmail. Le trai­te­ment de texte en ligne Wri­tely, après vous avoir qua­si­ment obligé à pas­ser de votre identifiant-​courriel clas­sique à votre identifiant-​courriel Gmail, vient de chan­ger de nom et de s’intégrer, cette nuit, à http://​docs​.google​.com/ (la pein­ture n’est pas encore tout-​à-​fait sèche). Près de trois ans après sa créa­tion, Gmail conti­nue à fonc­tion­ner exclu­si­ve­ment par coop­ta­tion, ce qui per­met à Google de savoir qui est l’ami de qui. Don­née dont ne dis­pose aucun socio­logue et qui consti­tue qua­si­ment un Graal publicitaire…

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Docu­ments will be moved permanently
Avant sa dis­pa­ri­tion, Wri­tely vous inci­tait for­te­ment à uti­li­ser votre compte Gmail comme identifiant-​courriel. Opé­ra­tion défi­ni­tive, s’il en est ! Depuis, Wri­tely a été fondu dans l’offre de bureau­tique en ligne de Google et votre compte Gmail sim­pli­fie votre vie… et celle de Google.

L’offre affo­lante de ser­vices en ligne donne chaque jour un peu plus corps au « rêve » d’un Web-​OS. Ser­vices et tech­no­lo­gies inno­vantes, qui per­mettent presque d’espérer se défaire de la tutelle de Micro­soft sur nos bureaux. Mais voilà un rêve qui per­met à Google de lire mes cour­riels (Gmail vous pro­pose déjà des publi­ci­tés contex­tuelles, liées aux mots pré­sents dans votre cor­res­pon­dance), de lire les rap­ports et articles que je rédige (ex-​writely), de connaître mon emploi du temps (Google Calen­dar), de savoir les vidéos que j’aime (You­Tube), etc. Ce n’est pas tota­le­ment nou­veau ? Ce qui est nou­veau, c’est qu’à l’aide de sa quasi-​universalité, des cookies et de l’identifiant-courriel, Google peut connec­ter l’ensemble de ces don­nées autour d’une seule unité docu­men­taire : vous. Le filet, peu à peu, se res­serre. Jamais notre vie pri­vée n’a été aussi menacée.

Faut-​il crier au loup contre ce qui s’apparente, peu ou prou, à un Escla­vage à la sauce « 2.0″ ? On peut le faire. Et consta­ter des pra­tiques simi­laires chez Yahoo (qui a fait conver­ger Fli​ckR​.com vers les comptes Yahoo) et Micro­soft (qui, comme d’habitude, part après la bataille mais s’appuie sur son inso­lente maî­trise de plus de 90% des bureaux). Mais cette démarche permettra-​t-​elle de contrer le pro­ces­sus en cours ? En pous­sant des cris d’orfraie, ne se donne-​t-​on pas bonne conscience à peu de frais ? Les dénon­cia­tions des pra­tiques mono­po­lis­tiques de Micro­soft ont-​elles suffi à contre­ba­lan­cer son immense puis­sance ? L’énergie pas­sée à atta­quer Micro­soft n’aurait-elle pas été mieux uti­li­sée à construire GNU/​Linux ?

Je crois qu’il faut avant tout réflé­chir à des pro­po­si­tions concer­nant les don­nées per­son­nelles en ligne. C’est-à-dire inven­ter des pra­tiques et des prin­cipes n’empêchant pas l’innovation, tout en pré­ser­vant la vie pri­vée et la liberté d’exister hors des « majors du web ». Puis construire un mou­ve­ment de pres­sion assez puis­sant pour impo­ser le res­pect de ces règles. Et, au besoin, s’appuyer sur des outils nous pro­té­geant sans nous iso­ler du numé­rique pour autant. Mozilla Fire­fox, de ce point de vue, pour­rait être notre ami. GNU/​Linux, encore trop mar­gi­nal aujourd’hui, le sera peut-​être moins, mais ses pro­grès sont sai­sis­sants et pour­raient pro­vo­quer la sur­prise. Quoi qu’il en soit, ne l’oublions pas : l’unité docu­men­taire, c’est nous. Sans nous, rien ne se fera. L’avenir ne tient donc qu’à un fil, mais ce fil est dans nos mains.

Le jour où les machines sont entrées à l’Assemblée


Le pro­jet de loi sur le droit d’auteur dans la société de l’information (DADVSI) crée encore beau­coup de remous. Les dis­cus­sions vont bon train, de plus en plus sur la licence légale, mais aussi encore sur les DRM et les menaces qu’une géné­ra­li­sa­tion ferait peser sur les logi­ciels libres (sans par­ler de notre vie privée !).

Bref. Je ne vais pas épilo­guer, et ajou­ter un billet de plus à la masse de ceux qui viennent prendre posi­tion sur le sujet. Car c’est bien davan­tage la manière dont le débat s’organise et évolue qui m’intéresse ici. Il faut d’abord dire que les événe­ments qui se sont dérou­lés à l’Assemblée Natio­nale autour du 20 décembre sont, pour moi, consi­dé­rables ; car, contre toute attente, et en dépit du faible nombre de dépu­tés (ce qui était prévu), le gou­ver­ne­ment a été empê­ché de mener à bien son pro­jet légis­la­tif comme il l’entendait. Mieux que cela encore : il a été débordé par la nais­sance d’un véri­table débat à l’Assemblée, mêlant de manière très inté­res­sante pré­ci­sion tech­nique (sur les DRM, les pra­tiques de télé­char­ge­ment et de par­tage), consi­dé­ra­tions phi­lo­so­phiques (sur le droit d’auteur, l’avenir de la culture), et manoeuvres poli­tiques (avec la bataille d’amendement et les recours à la procédure).

Sui­vant, comme des mil­liers d’autres, les débats en direct sur le site de l’Assemblée, j’étais dans le même temps pré­sent sur les forums et l’interface de chat de Fra­ma­soft [19]. Un cer­tain nombre de ceux qui par­ti­ci­paient ont eu le sen­ti­ment que quelque chose d’exceptionnel se dérou­lait : d’abord, par la qua­lité des inter­ven­tions, tout à fait à la hau­teur des enjeux ; ensuite, parce que, pour la pre­mière fois, à par­tir du moment en par­ti­cu­lier où un cer­tain nombre de dépu­tés UMP ont com­mencé à se pro­non­cer contre leur gou­ver­ne­ment, nous avons eu le sen­ti­ment que les choses n’étaient pas jouées d’avance ; mais aussi lorsque les dépu­tés Paul, Bloche, Dutoit et Billard ont com­mencé à reprendre en choeur les argu­ments déve­lop­pés par EUCD​.info, y com­pris dans ses dimen­sions les plus tech­niques, don­nant le sen­ti­ment que des membres de la classe poli­tique pou­vaient se faire le relais et les porte-​parole d’une mobi­li­sa­tion popu­laire que l’on connaît ; enfin, j’ai per­son­nel­le­ment vécu un cer­tain moment d’ivresse en voyant d’un côté les par­ti­ci­pants du chat sur Fra­ma­soft non seule­ment com­men­ter et s’informer réci­pro­que­ment du sens des amen­de­ments dis­cu­tés, mais aussi écrire en direct des mails de remer­cie­ment aux dépu­tés qu’ils étaient en train d’entendre, et dans le même temps ces dépu­tés évoquer l’importance de l’audience que connais­saient ces débats (et donc l’attention qu’y por­tait l’opinion publique) pour appuyer leurs demandes de temporisation.

Tout à coup, et l’espace d’un ins­tant, tout sem­blait prendre sens et je voyais nos vieilles ins­ti­tu­tions poli­tiques, reprendre vie, nous offrant de manière mira­cu­leuse un moment de démo­cra­tie où la mobi­li­sa­tion de dizaines de mil­liers de citoyens sem­blait s’imbriquer dans un sys­tème repré­sen­ta­tif qui avait l’air de bien vou­loir fonc­tion­ner à nou­veau, et fonc­tion­ner encore mieux du fait des faci­li­tés de com­mu­ni­ca­tion qu’offrent les nou­velles technologies.

Oui, je sais, je suis lyrique et j’avoue une cer­taine naï­veté enthou­siaste en cette occa­sion, mais je refuse de bou­der mon plai­sir, en bon lec­teur de Rous­seau qui sait que la démo­cra­tie s’accommode mal de la durée et que ce miracle poli­tique, ce moment de trans­pa­rence, n’a pu nous être donné que l’espace d’un ins­tant. Je trouve aussi tout à fait signi­fi­ca­tif que des dizaines de per­sonnes aient tra­vaillé et tra­vaillent encore sur les vidéos et comptes ren­dus de ces ses­sions par­le­men­taires, s’échangeant avec pas­sion, non pas le der­nier remake d’une ânerie sor­tie des stu­dios d’Hollywood, mais des enre­gis­tre­ments d’interventions poin­tues sur des amen­de­ments tech­niques à un pro­jet de loi sur le droit d’auteur. Et je m’empresse d’ailleurs de com­man­der le DVD « col­lec­tor » des débats qu’un pas­sionné pro­pose à ceux qui le souhaitent.


A mes yeux, le dis­cours intro­duc­tif que Chris­tian Paul a pro­noncé pour défendre son excep­tion d’irrecevabilité consti­tue un véri­table monu­ment du genre et a valeur de modèle pour la manière dont des dis­cus­sions techno-​juridiques com­plexes peuvent être conduites au sein d’une assem­blée démo­cra­tique géné­ra­liste. Car pour la pre­mière fois, les sys­tèmes tech­niques dont il était ques­tion fai­saient l’objet d’une évoca­tion concrète et authen­tique qui contras­tait dure­ment avec les pro­pos très méta­pho­riques du ministre. Par rap­port à une tra­di­tion d’évocation très dis­tante et théo­rique des usages d’Internet dans laquelle sem­blait jusqu’alors se com­plaire l’Assemblée, le député semble avoir réussi en un coup à régler la focale sur cet objet que toute une par­tie de la classe poli­tique consi­dère d’un regard myope.

Sou­dain, ces machines à com­mu­ni­quer qui peuplent notre quo­ti­dien, sans les­quels nous ne savons plus vivre et que nous ne savons pas encore consi­dé­rer poli­ti­que­ment, semblent avoir fran­chi les portes de l’Assemblée et s’inviter en per­sonne au débat. For­mi­dable sym­bole donc que ces ipod pré­sents à la tri­bune de l’Assemblée, pre­nant sou­dain la parole devant le repré­sen­ta­tion natio­nale pour poser la seule ques­tion qui vaille la peine d’être posée : com­ment allons-​nous redé­fi­nir les règles de fonc­tion­ne­ment d’une société qui ne peut plus igno­rer notre exis­tence ?