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Ce que sait la main

Inté­ressé par l’interview de Richard Sen­nett par Syl­vain Bour­meau dans La Suite dans les idées, j’ai lu le der­nier ouvrage publié par ce phi­lo­sophe : Ce que sait la main. J’en livre ici ma lec­ture, per­son­nelle et sub­jec­tive, qui ne pré­tend pas en faire compte rendu.

Dans ce livre sur « la culture de l’artisanat », Sen­nett tente de réha­bi­li­ter la figure de l’artisan, injus­te­ment déva­lo­ri­sée, selon lui, par la société contem­po­raine. Ce que Sen­nett défend en réa­lité der­rière le concept d’artisanat, c’est la valeur phi­lo­so­phique, civique et morale qu’offre le tra­vail dans sa dimen­sion tech­nique. Méprisé par une tra­di­tion phi­lo­so­phique méta­phy­sique ou poli­tique, le tra­vail tech­nique est pour­tant loin de se réduire à la répé­ti­tion abru­tis­sante de rou­tines dépour­vues de sens. Sen­nett prend donc le parti d’étudier en détail et de ten­ter de com­prendre concrè­te­ment en quoi consiste le tra­vail de l’artisan. Pas­sant de la pote­rie, à l’architecture, de la cui­sine à la souf­fle­rie de verre ou à la luthe­rie, exa­mi­nant l’évolution des tech­niques dans l’antiquité, l’organisation de l’atelier au moyen-​âge ou la construc­tion de tun­nels au XIXe siècle, ce livre, qui s’inscrit dans un tra­di­tion phi­lo­so­phique prag­ma­tique, tente de mon­trer com­ment « faire, c’est pen­ser ». Les opé­ra­tions intel­lec­tuelles qui struc­turent les actions tech­niques se révèlent donc au fur et à mesure de l’analyse. Pour Sen­nett, la confron­ta­tion de l’artisan à la résis­tance de la matière et à la dif­fi­culté tech­nique pro­voque un phé­no­mène de for­ma­tion à la fois indi­vi­duelle et col­lec­tive. Au niveau indi­vi­duel, l’artisan tire satis­fac­tion du fait qu’il pro­gresse en habi­leté et en maî­trise tout au long de sa vie. Au niveau col­lec­tif, Sen­nett montre que les inno­va­tions tech­niques sont rare­ment le résul­tat de rup­tures radi­cales, d’inventions dues à un « éclair de génie », contrai­re­ment aux repré­sen­ta­tions mythiques qu’on en a sou­vent, mais sont au contraire la plu­part du temps induites par le per­fec­tion­ne­ment de tech­niques exis­tantes. L’impression de rup­ture est d’ailleurs quel­que­fois due au « saut » qu’une tech­nique effec­tue d’un domaine à l’autre.

Ce que sait la main est écrit dans une pers­pec­tive poli­tique pré­cise et sa lec­ture est très utile pour com­prendre à quel point le tra­vail est aujourd’hui abîmé à la fois par le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme finan­cier et par les méthodes de mana­ge­ment qui se déve­loppent aussi bien dans le sec­teur public que privé. Deux exemples évoqués par Sen­nett au début de son argu­men­ta­tion l’illustrent bien : c’est d’abord le déve­lop­pe­ment de sys­tèmes de concep­tion assis­tés par ordi­na­teur dans l’architecture qui conduit à la réa­li­sa­tion de bâti­ments insen­sibles et donc rela­ti­ve­ment inadap­tés à leur envi­ron­ne­ment. Sen­nett montre par­fai­te­ment qu’une sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion d’un côté et de l’exécution de l’autre, pla­cée du coup dans une situa­tion où aucune marge, aucune ini­tia­tive ne lui est laissé, est tota­le­ment contre-​productive. Tout au long de son ouvrage, l’auteur fait l’éloge du tâton­ne­ment, du flou rela­tif, du droit à l’erreur, qui se trans­forme en sys­tème d’essais-erreurs dans le tra­vail même de réa­li­sa­tion, contre les ratio­na­li­sa­tions abu­sives de pro­cé­dures de concep­tion rigides. L’autre exemple est celui du sys­tème de santé bri­tan­nique qui fut sou­mis dans la der­nière décen­nie à une pres­sion visant la ratio­na­li­sa­tion avec le déploie­ment d’une bat­te­rie d’indicateurs cen­sés objec­ti­ver et mesu­rer la « per­for­mance » du per­son­nel de santé. Le résul­tat fut évidem­ment une baisse consi­dé­rable de la qua­lité des soins et une frus­tra­tion très impor­tante de ces per­son­nels qui ont eu le sen­ti­ment de ne plus être en mesure d’effectuer cor­rec­te­ment leur travail.

Beau­coup de pro­fes­sions - méde­cins, poli­ciers, ensei­gnants, cher­cheurs, parmi d’autres — connaissent aujourd’hui en France une situa­tion simi­laire. Comme les infir­mières bri­tan­niques, ils sont pla­cés dans un sys­tème de contraintes qui leur enlève toute marge de manœuvre, toute légi­ti­mité à conce­voir et défi­nir leur propre acti­vité pas plus que leur sys­tème de régu­la­tion. Ce que Sen­nett montre admi­ra­ble­ment, c’est que le déploie­ment uni­ver­sel des sys­tèmes « hété­ro­nomes » — par indi­ca­teur — d’évaluation de l’activité pro­fes­sion­nelle, ainsi d’ailleurs que la sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion et de l’exécution repose sur un pos­tu­lat anthro­po­lo­gique pes­si­miste selon lequel d’une part le tra­vailleur a besoin d’incitations exté­rieures pour bien faire son tra­vail et d’autre part, ses capa­ci­tés sont défi­nies une fois pour toute. La figure de l’artisan, telle qu’il la construit à tra­vers son enquête his­to­rique et socio­lo­gique montre au contraire que la volonté de bien faire son tra­vail est extrê­me­ment répan­due parce qu’elle est consub­stan­tielle à l’activité labo­rieuse « auto­nome » — c’est ce qu’il appelle la « bonne obses­sion » de l’artisan. Il montre aussi que dans cette pers­pec­tive, les capa­ci­tés ini­tiales de l’individu sont peu impor­tantes parce qu’elles sont pon­dé­rées par l’expérience qui per­met à l’artisan de pro­gres­ser avec le temps.

Sen­nett s’inscrit au bout du compte dans la grande tra­di­tion poli­tique des Lumières en s’appuyant lon­gue­ment sur l’Ency­clo­pé­die de Dide­rot et d’Alembert et la repré­sen­ta­tion du tra­vail qui est don­née dans cette grande entre­prise. Pour les ency­clo­pé­distes, l’homme de métier est por­teur de valeurs phi­lo­so­phiques, morales et poli­tiques. L’artisan est en effet un « expert sociable » — par oppo­si­tion à l’expert aso­cial qu’est le consul­tant — que son acti­vité « ouvre » sur la vie de la cité par l’expérience qu’il a quo­ti­dien­ne­ment de la coor­di­na­tion et de la coopé­ra­tion avec autrui.

Ce livre m’a beau­coup apporté : il vient enri­chir consi­dé­ra­ble­ment mon expé­rience per­son­nelle sur ces sujets, dont j’avais rendu compte ici-​même, pour ce qui concerne les ques­tions de gou­ver­nance du tra­vail d’un côté, de défi­ni­tion de la tech­nique de l’autre.

C’est d’ailleurs un point un peu déce­vant de l’ouvrage. Richard Sen­nett prend bien soin de mon­trer qu’il a une concep­tion exten­sive et non res­tric­tive de l’artisanat. Il évoque à plu­sieurs reprises les com­mu­nau­tés de déve­lop­peurs sur le logi­ciel Linux dont il men­tionne là aussi la « bonne obses­sion » qui les carac­té­rise dans leur élabo­ra­tion d’un code le plus par­fait pos­sible. L’activité des déve­lop­peurs infor­ma­tiques n’est mal­heu­reu­se­ment pas ana­ly­sée en détail par l’auteur, comme il le fait pour le tra­vail de l’argile ou de souf­fle­rie du verre. Cette ana­lyse reste à faire car s’il est tout à fait évident de voir à quel point les déve­lop­peurs infor­ma­tiques déve­loppent un habi­tus d’artisan, la « matière » sur laquelle ils tra­vaillent n’est pas du tout de même nature. S’il est évident qu’ici aussi « faire c’est pen­ser », ce que fait la main du pro­gram­meur est de nature très dif­fé­rente de ce que fait celle du menuisier.

J’ai appris que Richard Sen­nett avait écrit en 1974 un livre sur la notion d’intimité et de vie publique, Les Tyran­nies de l’intimité, ce qui m’intéresse pour éclai­rer le débat en cours sur la notion de vie pri­vée dans le cybe­res­pace. J’en repar­le­rai dans un pro­chain billet.

Chronologie de l’édition électronique (1)


Nous conti­nuons à tra­vailler, Pierre et moi, à l’écriture de notre Repères qui sera inti­tulé L’édition élec­tro­nique. Il m’a sem­blé indis­pen­sable d’établir une chro­no­lo­gie rela­ti­ve­ment claire, bien que syn­thé­tique (au regard de la taille contrainte de l’ouvrage, 128 pages), de l’histoire de l’édition élec­tro­nique. J’ai trouvé une aide pré­cieuse dans le tra­vail au long cours de Marie Lebert, dont les dos­siers et les chro­no­lo­gies sont incon­tour­nables : http://​www​.etudes​-fran​caises​.net/​d​o​s​s​i​e​rs/.

Il m’a sem­blé néces­saire de sépa­rer les grandes ini­tia­tives concer­nant les conte­nus des ini­tia­tives concer­nant les tech­no­lo­gies. L’un ne va pas sans l’autre, bien entendu, mais les registres dans les­quels ils s’inscrivent ne sont pas simi­laires. Je com­mence par les tech­no­lo­gies, qui intègrent, me semble-​t-​il, la ques­tion des maté­riels. J’apporterai bien­tôt, ici, une chro­no­lo­gie des pro­jets éditoriaux.

Chro­no­lo­gie des tech­no­lo­gies de l’édition électronique

[EDIT]1965 — MARC, MAchine-​Readable Cata­lo­ging, for­mat de don­nées per­met­tant d’informatiser les cata­logues de biblio­thèques, créé par la Biblio­thèque du Congrès.[/​EDIT]

1968 — ASCII, sys­tème d’encodage de texte de l’American stan­dard code for infor­ma­tion inter­change. Il com­porte au départ 128 caractères.

[EDIT]1974 — Mise au point du pro­cédé Gyri­con par Nicho­las K. She­ri­don. Il s’agit du pre­mier papier élec­tro­nique. cf. http://​the​fu​tu​reof​things​.com/​a​r​t​icl…[/​EDIT]

[EDIT]1986 — SGML, Stan­dard Gene­ra­li­zed Mar­kup Lan­guage (lan­gage nor­ma­lisé de bali­sage géné­ra­lisé) devient une norme ISO (ISO 8879:1986).[/​EDIT]

1987 — TEI, Text enco­ding ini­tia­tive, norme de bali­sage, de nota­tion et d’échange de cor­pus des docu­ments électroniques

1991 — UNICODE, sys­tème d’encodage per­met­tant de trai­ter toutes les langues de la planète.

[EDIT]1991 — World­Wi­de­Web, pre­mier navi­ga­teur web, déve­loppé par Tim Berners-​Lee sur NeXTS­TEP.[/​EDIT]

1993 — HTML 1.0 (en fait, cette ver­sion n’a pas fait l’objet de spécifications).

1993 — Por­table docu­ment for­mat (PDF) 1.0 et Acro­bat rea­der, for­mat et lec­teur de docu­ments mis en page, créés par la société Adobe.

1994 — DAISY, Digi­tal Acces­sible Infor­ma­tion SYs­tem, for­mat pour livres audio des­ti­nés aux per­sonnes souf­frant d’un han­di­cap visuel. Le for­mat est d’abord pro­prié­taire, puis ouvert.

1995 — Apache Web­ser­ver.

1995 — CNET PRISM, Pre­sen­ta­tion of Real­time Inter­ac­tive Ser­vice Mate­rial, pré­cu­seur des CMS. Sera racheté par Vignette en 1996.

1996 — CSS 1.0, Cas­ca­ding Style Sheets, recom­man­da­tion du W3C, for­mat des­tiné à gérer l’apparence des pages web.

1997 — Web Acces­si­bi­lity Ini­tia­tive (WAI), du W3C, dont l’objectif est de pro­po­ser des solu­tions tech­niques pour rendre le web acces­sible à tous, y com­pris aux per­sonnes handicapées.

1998 — XML, Exten­sible Mar­kup Lan­guage. Lan­gage à balises créé par le World Wide Web Consortium.

1999 — RDF, Resource Des­crip­tion Fra­me­work, recom­man­da­tion du W3C pré­fi­gu­rant le web sémantique.

1999 — Dublin Core, for­mat de méta­don­nées com­posé de 15 éléments

1999 — Open eBook, for­mat dédié au livre numérique.

1999 — RSS 0.90 (RDF Site Sum­mary), for­mat créé par Nets­cape pour syn­di­quer des actua­li­tés issues de sources diverses.

2000 — PRISM, Publi­shing Requi­re­ments for Indus­try Stan­dard Meta­data, for­mat de méta­don­nées dédié à l’édition (XML et RDF).

2000 — PRC et Mobi­po­cket, for­mat et société spé­cia­li­sés dans les livres numé­riques pour assis­tant per­son­nel (acquis par Ama­zon en 2005).

2000 — Micro­soft Rea­der for­mat (.lit) et Micro­soft Rea­der, for­mat et logi­ciel de lec­ture de livres élec­tro­niques de Microsoft.

2000 — XHTML 1.0, recom­man­da­tion du W3C.

[EDIT] 2000 — PHP-​Nuke, pre­mier CMS popu­laire.[/​EDIT]

2001 — OAI-​PMH, Open Archives Ini­tia­tive Pro­to­col for Meta­data Har­ves­ting, pro­to­cole d’interopérabilité de l’Open Archives Initiative.

2001 — Cybook, liseuse de livres élec­tro­niques pro­duite par la société Cytale.

2001 — Acro­bat eBook Rea­der, logi­ciel de lec­ture pour livres numé­riques sous droits.

2001 — Palm Rea­der, logi­ciel de lec­ture des­tiné aux assis­tants per­son­nels Palm.

2003 — Media­Wiki, logi­ciel ani­mant Wikipedia.

2006 — Epub, for­mat de livres élec­tro­niques, suc­ces­seur d’Open eBook.

[EDIT] 2006 — OASIS Open Docu­ment For­mat for Office Appli­ca­tions, for­mat ini­tié en 2002, devient une norme ISO (ISO/​IEC 26300:2006). [/​EDIT]

2006 — Sony Rea­der, liseuse de livres élec­tro­niques de Sony.

2007 — AZW et Kindle, for­mat et liseuse de livres élec­tro­niques d’Amazon.

2008 — Cybook Gen3, liseuse de livres élec­tro­niques de Bookeen.

2008 — Rea­dius, liseuse de livres élec­tro­niques enroulable.

Inter­ro­ga­tions

Para­doxa­le­ment, la par­tie la moins claire est celle qui concerne les CMS.

D’abord parce qu’ils sont très nom­breux, que le pay­sage est très éclaté, et que la notion même de CMS ne recouvre pas com­plè­te­ment celle d’édition élec­tro­nique. Cepen­dant, ma convic­tion pro­fonde est que les CMS consti­tuent la char­pente de l’édition élec­tro­nique, par rap­port aux chaînes sta­tiques de type « robi­net XML », si je peux me per­mettre l’expression.

Ensuite, parce que je ne connais pas de véri­table his­toire de ce type d’outil, alors que les for­mats, les pro­to­coles et les liseuses ont pro­duit une impo­sante lit­té­ra­ture. Sur la base des éléments dont je dis­pose, il m’a sem­blé utile de mettre en évidence CNET PRISM, qui est un des pre­miers CMS au monde, si l’on en croit Bob Doyle.

Qu’en pensez-​vous ?

E-​books : c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?


Un récent billet paru dans imma​te​riel​.fr, fait le point sur l’offre actuelle de e-​books (je parle des machines) sur le mar­ché à l’heure actuelle. Le moins que l’on puisse dire est que le bilan n’est pas fameux. Jugeons plu­tôt. Mani­fes­te­ment, quatre machines sont en lice : le Rea­der (ou plu­tôt PRS-​505) de Sony, le Cybook GEN 3 de Boo­keen, l’iLiad de iRex et bien sûr le Kindle d’Amazon. Je n’ai essayé aucun des quatre. En revanche, je suis dans la posi­tion d’un ache­teur poten­tiel qui sou­haite acqué­rir une liseuse, comme on dit, et donc en capa­cité de confron­ter cette offre avec un cahier des charges que je me suis défini.

un ipod du texte

Ce cahier des charges est très simple : je cherche ce qu’on pour­rait appe­ler un ipod du texte ; c’est-à-dire, un objet léger, simple, résis­tant, sur lequel je peux lire toutes sortes de textes (livres, revues, presse), donc ouverts à des for­mats à peu près uni­ver­sels : pdf ou html, uti­li­sant une tech­no­lo­gie de type encre élec­tro­nique et, si pos­sible, pas trop cher. Je ne veux pas de fonc­tion sup­plé­men­taire et sophis­ti­quée. Avec cette machine, je veux seule­ment lire, comme j’écoute de la musique avec mon ipod. Pour faire des choses com­pli­quées avec du texte, j’ai un ordi­na­teur. Der­nier point, cette machine ne doit pas être exces­si­ve­ment coû­teuse ; je ne suis pas prêt à ache­ter plus cher qu’un ordi­na­teur por­table un outil dont les fonc­tions bien plus limitées.

Avec ce cahier des charges, je peux écar­ter d’emblée le Kindle d’Amazon. Celui-​ci en effet ne sait com­mu­ni­quer qu’avec…le cata­logue d’Amazon sur un canal qui lui est propre. J’aime beau­coup Ama­zon, je suis un gros et fidèle client d’Amazon, mais j’aimerais bien qu’il reste à sa place. Je ne suis pas prêt à lui aban­don­ner la faculté de choi­sir à ma place ce que je dois lire. On ne peut qu’être étonné d’ailleurs de voir cette entre­prise née dans la culture d’Internet ten­ter de prendre en otage ses clients avec une superbe stra­té­gie de lock-​in que ne désa­voue­rait pas Micro­soft. Vrai­ment très curieux. Bon, de toute façon, le Kindle n’est pas dis­tri­bué en France (ni aux Etats-​Unis du reste où il est en rup­ture de stock).

Deuxième can­di­dat, l’iLiad. Pour celui-​là, il faut se rendre sur le site du construc­teur hol­lan­dais pour pou­voir le com­man­der. C’est assez bizarre comme mode de dis­tri­bu­tion. Ce qui n’est pas bizarre du tout, par contre, c’est le coût d’achat de la machine : 649 euros ! c’est-à-dire plus cher qu’un por­table bien équipé. L’offre d’iRex a beau être de bonne qua­lité, elle n’en est pas moins d’un coût exor­bi­tant. Exit l’iLiad.

De qui se moque-​t-​on ?

Pas­sons main­te­nant au Cybook de Boo­keen : vendu à 350 euros, lisant toutes sortes de for­mats de fichiers, com­mu­ni­quant grâce à une inter­face wifi, la machine est attrayante. Las ! la page à par­tir de laquelle on peut l’acheter s’orne d’un magni­fique enca­dré rouge aver­tis­sant le futur client qu’en rai­son de dif­fi­cul­tés d’approvisionnement, il ne peut connaître la date à laquelle il sera livré. Sa carte bleue en revanche sera débi­tée immé­dia­te­ment, elle. De qui se moque-​t-​on ?

Reste le Rea­der, ou PRS-​505 de Sony. C’est fina­le­ment l’offre qui semble la plus viable. Elle a d’ailleurs ren­con­tré un cer­tain suc­cès au Japon et aux Etats-​Unis où elle est com­mer­cia­li­sée depuis.…plus d’un an ! Livres Hebdo croit savoir que Sony réflé­chit à une com­mer­cia­li­sa­tion en France d’ici l’été, mais hésite sur la stra­té­gie à adop­ter : via un dis­tri­bu­teur exclu­sif ou non. Voilà qui ne pré­sage rien de bon. Espé­rons que le prix amé­ri­cain de 300 dol­lars ne se trans­forme pas en prix euro­péen à 450 euros, selon la logique d’un taux de change dont seuls les dis­tri­bu­teurs exclu­sifs ont le secret.

Demain, demain, demain…

Cela fait huit ans que je m’intéresse au e-​book. Il fai­sait l’objet d’un des pre­miers dos­siers d’Homo Nume­ri­cus en 2000 ! Déjà, à l’époque, on nous pro­met­tait pour très bien­tôt, très très bien­tôt, la révo­lu­tion du livre élec­tro­nique. Huit ans après, force est de consta­ter que mal­gré les pro­grès tech­niques, on en est tou­jours au même point au niveau indus­triel et com­mer­cial : le consom­ma­teur poten­tiel ne trouve devant lui qu’une offre ané­mique, coû­teuse, appuyée sur des cir­cuits de dis­tri­bu­tion pour le moins alambiqués.

Or donc, mes­sieurs les fabri­cants, mar­ke­teurs, dis­tri­bu­teurs de tous poils ; ce e-​book que l’on nous pro­met depuis si long­temps, cet ipod du texte que l’on attend avec impa­tience et qui est pro­mis à un brillant ave­nir ; c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?


Cré­dit photo :« escar­got ? not me », par Pea­sap en CC By 2.0 sur Flickr

L’Unité Numérique


spoon:the way we get by

Pra­ti­quant « à l’insu de mon plein gré » le cloi­son­ne­ment mul­ti­la­té­ral, je me rends compte que je parle assez peu de mon tra­vail sur ce blog, et que je n’ai jamais parlé de l’Unité Nume­rique à l’ENS Lettres et Sciences humaines, au sein de laquelle je tra­vaille depuis un peu plus d’un an. C’est un peu dom­mage ;-) parce que cette petite équipe tente de faire exis­ter dans le pay­sage des sciences humaines et sociales et au niveau de l’établissement, une notion dont on parle beau­coup, mais dont les exemples de réa­li­sa­tion concrètes sont rela­ti­ve­ment rares en France.

Les fidèles lec­teurs de ce blog auront deviné qu’il s’agit de la notion d’humanités numé­riques, dont j’ai parlé à deux reprises au moins, dans « SHS 2.0 » et « Une cybe­rin­fra­struc­ture pour les sciences humaines et sociales ». Quand on parle d’humanités numé­riques, ou, plus fré­quem­ment de digi­tal huma­ni­ties, on évoque sou­vent un type d’activité par­ti­cu­lier, essen­tiel­le­ment cen­tré autour du tra­vail sur les sources. A titre d’exemple, l’ADHO (Alliance of Digi­tal Huma­nites Orga­ni­za­tions) est ver­té­brée de manière tout à fait typique, par des ini­tia­tives et asso­cia­tions pro­fes­sion­nelles issues de la lin­guis­tique et de la phi­lo­lo­gie. Le contenu et la pro­gram­ma­tion des confé­rences Digi­tal Huma­ni­ties, qui ont lieu chaque année dans un pays dif­fé­rent (il y a deux ans à la Sor­bonne à Paris, l’année der­nière à Chi­cago, cette année à Hel­sinki) reflètent bien cette par­ti­cu­la­rité. Pour tra­cer de manière un peu gros­sière le pay­sage, les digi­tal huma­ni­ties se trouvent aujourd’hui struc­tu­rées par l’informatique lin­guis­tique d’une part (Trai­te­ment Auto­ma­tique du Lan­gage, Ana­lyse sta­tis­tique des don­nées tex­tuelles), par les inter­faces hommes-​machines de l’autre (anno­ta­tion de sources, visua­li­sa­tion de don­nées), par le champ du patri­moine cultu­rel enfin (numé­ri­sa­tion des sources et manus­crits, biblio­thèques numériques).

Les Huma­ni­tés Numé­riques : un barycentre

Notre approche est un peu dif­fé­rente : le pos­tu­lat sur lequel l’Unité Numé­rique construit son tra­vail est que la révo­lu­tion numé­rique qui touche et bou­le­verse le tra­vail des cher­cheurs en sciences humaines et sociales ne concerne pas uni­que­ment le tra­vail sur les sources, mais en fait tous les domaines de la recherche. Et la recherche, ce n’est pas uni­que­ment le tra­vail sur les sources ; ni même seule­ment le tra­vail biblio­gra­phique de com­pi­la­tion de la lit­té­ra­ture aca­dé­mique sur le sujet de recherche ; c’est aussi la publi­ca­tion, mais aussi la prise en charge de la com­mu­ni­ca­tion qui ne se réduit pas à la publi­ca­tion, l’organisation du tra­vail en équipe et l’insertion de toutes ces dimen­sions dans un contexte aca­dé­mique et ins­ti­tu­tion­nel particulier.

Tra­di­tion­nel­le­ment, les milieux de la recherche en France, sont mar­qués par une divi­sion sociale du tra­vail extrê­me­ment puis­sante : aux cher­cheurs le tra­vail de pro­duc­tion intel­lec­tuelle ; aux éditeurs (presses uni­ver­si­taires, éditeurs com­mer­ciaux spé­cia­li­sés) de prendre en charge la publi­ca­tion ; aux ins­ti­tu­tions aca­dé­miques de s’occuper de la com­mu­ni­ca­tion. Deux événe­ments sont venus mettre à terre ce bel ordon­nan­ce­ment, propre à satis­faire un esprit fran­çais [51]. Il s’agit d’abord du pas­sage au numé­rique des publi­ca­tions aca­dé­miques, articles de revues bien sûr, mais aussi actes de col­loques, avant de tou­cher les mono­gra­phies, ce qui ne sau­rait tar­der. Il s’agit ensuite de l’évolution des modes de finan­ce­ment de la recherche, qui ont bas­cu­lés mas­si­ve­ment et très rapi­de­ment vers des clés de répar­ti­tion par contrats et sur pro­jet, en par­ti­cu­lier avec la mise en place de l’Agence Natio­nale de la Recherche. Du coup, les cher­cheurs ont dû se trans­for­mer très vite en véri­tables entre­pre­neurs de recherche, avec des besoins criant d’organisation et sur­tout, de communication.

Le pari que tente de rele­ver l’Unité Numé­rique consiste à se posi­tion­ner au bary­centre des trois pôles : outils pour la recherche, édition-​publication, com­mu­ni­ca­tion, pour leur per­mettre de fonc­tion­ner à nou­veau dans un contexte qui a à ce point changé que la chaîne de répar­ti­tion des rôles telle qu’on la connaît aujourd’hui, avec les pro­cé­dures exis­tantes, est tout sim­ple­ment paralysée.

On peut expri­mer la même idée en la pre­nant sous un autre angle : le recours des cher­cheurs, comme de tout tra­vailleur intel­lec­tuel aux tech­no­lo­gies numé­riques est mas­sif. Nous bai­gnons tous aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, dans le numé­rique. Il semble mal­gré tout que pour l’instant, l’usage des outils numé­riques à toutes les étapes du tra­vail de recherche ne soit pas pensé comme tel par la plu­part des acteurs (cher­cheurs eux-​mêmes, éditeurs, poli­tiques et admi­nis­tra­tifs de la recherche). L’Unité Numé­rique sert à cela, entre autres : essayer de pro­po­ser une palette d’outils com­plé­men­taires pour la plu­part des étapes du tra­vail de recherche (le tra­vail de recherche « tout-​compris », avec l’édition, l’organisation et la com­mu­ni­ca­tion, si vous avez suivi) et tra­vailler à accroître la cohé­rence de cette palette.

Trois pôles

Concrè­te­ment, qu’est-ce que cela donne ? Trois pôles

1. Mutua­li­sa­tion pour les éditions cri­tiques et cor­pus : je n’entrerai pas dans le détail du tra­vail qu’effectue ce pôle (ce serait trop long pour un billet qui l’est déjà trop), mais l’idée est d’organiser un tra­vail col­lec­tif avec plu­sieurs pro­jets d’éditions cri­tiques numé­riques pour péren­ni­ser les déve­lop­pe­ments infor­ma­tiques qui leur sont néces­saires et sur­tout, accu­mu­ler des com­pé­tences, des tech­no­lo­gies, une exper­tise par­ta­gée sur le domaine. Ce chan­tier, bap­tisé Mutec est porté à la fois par l’Unité Numé­rique et le Ser­vice d’Ingénierie Docu­men­taire de l’Institut des Sciences de l’Homme à Lyon. Il est sou­tenu par le TGE Ado­nis

2. Edition-​Publication : sur ce plan, le gros chan­tier dans lequel l’Unité Numé­rique s’est enga­gée est la publi­ca­tion en ligne de toutes les revues de l’ENS LSH, soit sept revues au total. Le tra­vail qui est en train d’être accom­pli part du constat sui­vant : par rap­port aux revues de sciences dures, les publi­ca­tions en sciences humaines et sociales ont une spé­ci­fi­cité : elles sont por­teuses d’identités par­ti­cu­lières qui se mani­festent dans le trai­te­ment édito­rial des publi­ca­tions, dans la pré­sen­ta­tion de l’information. Or, dans nombre de cas, le « pas­sage au numé­rique » des revues signi­fie une perte d’identité pour elles. Deux rai­sons expliquent ce phé­no­mène : l’influence des por­tails de revues de sciences dures qui sont en fait des bases d’articles en ligne et non des plate-​formes de publi­ca­tion de revues, et, mais c’est lié, les contraintes des sys­tèmes infor­ma­tiques uti­li­sés qui ne per­mettent sou­vent aucune per­son­na­li­sa­tion au niveau de la revue. Le pari que tente de rele­ver l’Unité Numé­rique, est de per­mettre aux revues de l’ENS LSH d’être dif­fu­sées en ligne avec leur iden­tité propre, mais aussi, (pour­quoi faire simple quand on peut faire com­pli­qué), l’identité de l’établissement qui les sou­tient. Bref, c’est un bou­quet de revues ENS LSH sur lequel l’Unité tra­vaille, qui repose sur la concep­tion d’une maquette com­mune, décli­née aux cou­leurs (et à la typo­gra­phie) de chaque revue (avec, par exemple, un rap­pel visuel de la maquette papier lorsque c’est pos­sible). Ce pro­jet ne peut être mené à bien que dans le cadre d’un par­te­na­riat avec Revues​.org. Car ce por­tail, du fait de sa poli­tique édito­riale et des tech­no­lo­gies de publi­ca­tion en ligne qu’il uti­lise (Lodel en par­ti­cu­lier), est le seul à ma connais­sance qui per­mette à la fois de béné­fi­cier du gain de visi­bi­lité que repré­sente la dif­fu­sion sur un por­tail natio­nal héber­geant plus de cent revues, tout en lais­sant à cha­cune d’elle l’autonomie néces­saire à l’affirmation de son iden­tité propre sur le Web. Il y a quelques semaines, la revue Mots a ouvert le feu. Elle sera bien­tôt sui­vie de Tra­cés, puis Ata­laya, Cahiers his­pa­niques, Labo­ra­toire Ita­lien, Asté­rion et Ars Scri­bendi.

D’autres pro­jets de publi­ca­tion sont en cours dans ce pôle. Une des grosses acti­vi­tés qui le mobi­lisent est la publi­ca­tion de col­loques en ligne qui vont sou­vent jusqu’à la publi­ca­tion des actes. Ici, l’activité édito­riale se déve­loppe à par­tir d’un double constat : La publi­ca­tion d’actes de col­loque en sciences humaines et sociales sur sup­port papier est une acti­vité condam­née, en par­tie parce qu’elle est com­mer­cia­le­ment sui­ci­daire. Par ailleurs, un col­loque est un objet com­plexe, à mul­tiples facettes : d’abord, il a un cycle de vie qui s’étend sur plu­sieurs années entre l’appel à contri­bu­tion et la publi­ca­tion des actes ; ensuite il revêt une dimen­sion sociale au moins aussi impor­tante que la pure pro­duc­tion de connais­sances dont il rend compte. Or, la publi­ca­tion tra­di­tion­nelle des actes sur sup­port papier ne rend compte ni de l’un ni de l’autre de ces deux aspects. Le tra­vail qui est fait au niveau de l’Unité Numé­rique vise donc à prendre en charge à la fois la durée, et l’insertion de la publi­ca­tion dans le contexte d’une socia­lité scien­ti­fique qui doit res­ter visible. La concep­tion de sites de col­loques auto­nomes, qui s’installent et se déve­loppent dans le temps, que les com­mu­nau­tés scien­ti­fiques peuvent s’approprier pour les ali­men­ter de manière auto­nome et puis qui vont finir par accueillir des actes édités consti­tue le type de réponses qui a été choisi. Plu­sieurs sites ont été réa­li­sés ; pour le col­loque Sciences, médias et société, pour les col­loque Ges­ture, puis pour les Pre­mières ren­contres de l’Institut Est-​Ouest. Mais c’est fina­le­ment le site du col­loque sur l’histoire franco-​algérienne qui consti­tue l’exemple le plus abouti de ce que l’on peut faire.

3. Com­mu­ni­ca­tion (scien­ti­fique directe) : en dehors des for­mats bien bali­sés de la publi­ca­tion aca­dé­mique clas­sique, les cher­cheurs et les équipes de recherche ont de plus en plus besoin de com­mu­ni­quer sur leur acti­vité. Ces besoins concernent à la fois la com­mu­ni­ca­tion interne aux équipes (orga­ni­sa­tion, par­tage de docu­ments), mais aussi la com­mu­ni­ca­tion externe, à des­ti­na­tion des par­te­naires et sur­tout des finan­ceurs, dont les exi­gences vont crois­sant. C’est pour cette rai­son que l’Unité Numé­rique entre­tient pour leur usage toute une palette d’outils ou une exper­tise sur des outils comme des sites web « en kit », faciles à déployer et per­son­na­li­ser, des archives ouvertes, des outils biblio­gra­phiques par­ta­gés, voire, si c’était pos­sible, des blogs et des pod­casts. Des sites comme Léo­nard, CCFM, Conduites urbaines, des outils comme PubliENS et l’espace ENS LSH sur HAL SHS sont de bons exemples de ce que per­met le pôle de com­mu­ni­ca­tion : une dif­fu­sion large et rapide d’une infor­ma­tion scien­ti­fique riche et diverse.

Au bout du compte, le por­tail Ecole Ouverte per­met de valo­ri­ser l’ensemble des réa­li­sa­tions et offre au public un moyen de se repé­rer au sein d’une masse gran­dis­sante de connais­sances diffusées.

L’autonomie comme idéal régulateur

Depuis Mutec jusqu’à PubliENS en pas­sant par les revues en ligne, les col­loques et les sites de pro­jets ANR ont peut se deman­der où est la cohé­rence annon­cée. C’est vrai que cette cohé­rence est encore (et sera tou­jours) en construc­tion. Pour l’instant, elle repose sur l’application de grands prin­cipes : uti­li­sa­tion de logi­ciels libres (comme Lodel, Spip, Open Office), res­pect, dans la mesure du pos­sible, des stan­dards de struc­tu­ra­tion de don­nées et de dif­fu­sion (html, xhtml, xml tei), accès ouvert et gra­tuit de tous les conte­nus et sous licence plus libre quand c’est pos­sible, qua­lité édito­riale des conte­nus publiés (soin des inter­faces, cita­bi­lité des docu­ments, cor­rec­tion des textes). Mais le prin­cipe le plus impor­tant, celui qui fait consen­sus au sein de l’Unité, qui en est le véri­table ciment est encore dif­fé­rent. C’est le prin­cipe du res­pect de l’autonomie scien­ti­fique et édito­riale des équipes de recherche avec les­quelles le tra­vail est fait. Et l’application de ce prin­cipe est un peu une quête du Graal car il ne se résume évidem­ment pas à lais­ser les cher­cheurs tout faire par eux-​mêmes. Il s’agit bien plu­tôt de faire en sorte que les choix qui sont faits et les actions tech­niques qui sont délé­guées à l’Unité Numé­rique ne se tra­duisent pas par une dépos­ses­sion et fina­le­ment une tra­hi­son des pro­jets de recherche. Il faut donc pour chaque pro­jet, en fonc­tion du type de réa­li­sa­tion et de demande, mais en fonc­tion aussi des par­ti­cu­la­ri­tés propres à l’équipe qui la porte, ima­gi­ner un dis­po­si­tif qui mixe un choix d’outils appro­priés, une bonne répar­ti­tion des tâches et des niveaux de déci­sion et une dose variable de for­ma­tion des équipes de recherche aux tech­no­lo­gies numé­riques. A ma connais­sance, mais je peux me trom­per, la com­po­si­tion du cock­tail n’est pas tota­le­ment stan­dar­di­sable et ne peut faire l’objet de pro­cé­dures auto­ma­tiques. Cela jus­ti­fie ample­ment une cer­taine proxi­mité de l’Unité avec les équipes de recherche, c’est-à-dire une capa­cité qu’elle doit être capable de conser­ver à accom­pa­gner le tra­vail de recherche dans la durée, et non se conten­ter de prendre en charge ponc­tuel­le­ment telle ou telle commande.

LOLF et LRU

Du point de vue des com­pé­tences elles-​mêmes, la particularité de l'Unité Numérique est d'allier des compétences diverses et complémentaires, en édition, en communication, en informatique, en documentation et en conception web. Cette diversité est essentielle, à mon avis, parce qu'elle empêche l'Unité Numérique de tomber en tant que structure dans le giron d'un des corps professionnels constitués. Pour dire les choses brutalement, l'Unité Numérique est une structure nouvelle qui répond à une situation nouvelle. On peut penser qu'elle est une manière particulière, comme d'autres le font différemment ailleurs, d'inventer un nouveau métier, celui d'éditeur numérique. Elle ne pourrait faire ni l'un ni l'autre (répondre à la situation et inventer un métier) si son centre de gravité se déplaçait et la faisait tomber de l'un ou l'autre des côtés (dans une bibliothèque, un service informatique ou une maison d'édition traditionnelle).

Tous les acteurs sont très conscients de cela, bien évidem­ment. C’est pour cette rai­son que le posi­tion­ne­ment d’une struc­ture de ce type est extrê­me­ment dif­fi­cile au sein d’un établis­se­ment. Si les cher­cheurs et équipes de recherche voient très vite l’intérêt de cette struc­ture qui répond bien aux besoins de la situa­tion dans laquelle la recherche se pra­tique quo­ti­dien­ne­ment pour eux, les autres acteurs, qui eux, sont enga­gés dans des rou­tines et des pro­cé­dures cor­res­pon­dant à un état anté­rieur, ont du mal à accep­ter ce qu’ils voient comme un corps étran­ger tan­tôt fan­tai­siste, tan­tôt mena­çant. C’est le cas des poli­tiques et admi­nis­tra­tifs de la recherche aussi, non par mau­vaise volonté indi­vi­duelle, mais tout sim­ple­ment parce que les cadres dans les­quels ils tra­vaillent sont assez radi­ca­le­ment ortho­go­naux à une logique d’innovation. C’est d’ailleurs un para­doxe inté­res­sant à exa­mi­ner que les nou­veaux outils de gou­ver­nance qui sont déployés en ce moment à grande vitesse dans la fonc­tion publique et par­ti­cu­liè­re­ment dans l’enseignement supé­rieur et la recherche : LOLF puis LRU sous le slo­gan de la « moder­ni­sa­tion » et de la « culture de l’évaluation », ne peuvent pas conduire à une repré­sen­ta­tion de l’innovation dans leur propre cadre et a pour effet de frei­ner voire empê­cher tout type d’invention. La géné­ra­li­sa­tion des objec­tifs chif­frés par exemple et des indi­ca­teurs de per­for­mance, le recours sys­té­ma­tique aux tableaux de bord pour déci­deurs fait radi­ca­le­ment et vio­lem­ment sor­tir du pay­sage ges­tion­naire toute pos­si­bi­lité d’invention et d’imagination, puisqu’ils reposent sur le pos­tu­lat que rien ne peut être repré­senté qui n’existe déjà et que l’activité ne peut évoluer que quan­ti­ta­ti­ve­ment, c’est-à-dire en res­tant à l’intérieur de cadres qui sont déjà donnés.

Le saut qua­li­ta­tif, la réor­ga­ni­sa­tion de l’activité sur la base d’une prise en compte de chan­ge­ments struc­tu­rels est dif­fi­cile à conce­voir dans ces cadres. Or, c’est exac­te­ment ce que fait l’Unité Numé­rique en ten­tant de répondre par un réas­sem­blage inédit d’activités et de com­pé­tences aux consé­quences de la révo­lu­tion numé­rique dans le domaine des sciences humaines et sociales. La révo­lu­tion numé­rique est une révo­lu­tion. Tout la ques­tion pour l’institution est donc de savoir si elle prend le pari de se repo­si­tion­ner dans son nou­vel envi­ron­ne­ment ou pas. J’ai du mal à ima­gi­ner les choses autre­ment que sur le mode de la rup­ture : le pari est fait, ou non. Mais je peux me trom­per et d’autres ont peut-​être ima­giné des tran­si­tions mieux amé­na­gées. Pour moi en tout cas, le débat reste ouvert.


Cré­dits illus­tra­tion : Spoon : the way we get by. © Visual Panic, en CC by 2.0 sur Fli­ckr

Déconstruire la technique


En ce moment, je suis plongé dans la lec­ture de La Dia­lec­tique de la Rai­son, d’Adorno et Hor­khei­mer. Il me semble qu’au moment où les indus­tries cultu­relles sont secouées et même mena­cées par les consé­quences de la double révo­lu­tion des réseaux numé­riques, il est impor­tant de faire repar­tir la réflexion de l’ouvrage qui a forgé le concept même d’industrie culturelle.

Cette lec­ture m’incite à pour­suivre ma réflexion sur la notion de tech­nique qui est déci­dé­ment bien dif­fi­cile à appré­hen­der. La mul­ti­pli­ca­tion des dénon­cia­tions d’une époque fas­ci­née par la tech­nique (par oppo­si­tion aux art libé­raux semble-​t-​il), d’une société réso­lu­ment tech­ni­cienne, dont les tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion sont l’aboutissement ultime — la tech­nique vient ainsi per­ver­tir et détruire l’intersubjectivité de la com­mu­ni­ca­tion humaine, voir Louis Quéré — Des miroirs équi­voques -, n’aide pas à une meilleure com­pré­hen­sion du concept. Si vrai­ment, notre société est pla­cée sous le signe de la tech­nique, alors qu’est-ce que la tech­nique, exactement ?

La réponse la plus cou­rante, la plus évidente : la tech­nique, ce sont les machines, révèle bien vite ses insuf­fi­sances, car elle néglige un nombre consi­dé­rables de contextes où l’activité humaine peut faci­le­ment être consi­dé­rée comme tech­nique : la rhé­to­rique, le droit, la méde­cine sont des tech­niques qui ne reposent pas essen­tiel­le­ment sur des machines. D’ailleurs, il est assez facile d’expérimenter l’instabilité des usages qui lui sont asso­ciés. Cette insta­bi­lité m’est d’autant plus évidente que je fré­quente des milieux qui se défi­nissent très sou­vent en oppo­si­tion à elle : les sciences humaines et sociales héritent d’une double oppo­si­tion his­to­rique à la tech­nique : elles cumulent l’héritage des huma­ni­tés, arts libé­raux, arts des hommes libres, par oppo­si­tion au labeur contraint de l’esclave, mais aussi l’héritage de la science, savoir pur et dés­in­té­ressé qui est à lui-​même sa propre fin, par oppo­si­tion aux connais­sances appli­quées, orien­tées par l’utilité. M’intéressant depuis quelque temps à la manière dont les his­to­riens, phi­lo­sophes, lin­guistes avec les­quels je tra­vaille usent (et abusent) du terme, il me semble avoir com­pris que le concept de tech­nique repose pour l’essentiel sur une dimen­sion rela­tion­nelle, mais qui est dans le même temps niée. En quelques mots, il semble que l’on désigne par le terme de tech­nique — et c’est fla­grant pour les cher­cheurs en sciences humaines — l’ensemble des contraintes, résis­tances et autres for­ma­lismes que l’on ren­contre dans la réa­li­sa­tion de son acti­vité. Ainsi, un cher­cheur considère-​t-​il comme tech­nique tout ce qui relève de l’édition de ses textes, domaine que je connais un peu, pré­ci­sé­ment parce que l’édition est le pro­ces­sus par lequel il en perd la maî­trise (en ce qui concerne sa forme et sa publi­ci­sa­tion entre autres). Et même, sa pro­pen­sion à uti­li­ser le qua­li­fi­ca­tif de tech­nique est-​elle d’autant plus grande qu’il maî­trise moins le pro­ces­sus édito­rial. Ainsi, dans les usages, le terme en vient-​il quel­que­fois à être un syno­nyme de contrainte, opa­cité, obs­tacle. Et d’ailleurs, le terme peut-​il être repris en ce sens par ceux-​là même qu’il désigne. « C’est très tech­nique » est un équi­va­lent de ce n’est pas com­pré­hen­sible (pour celui à qui l’on s’adresse).

Tech­nique est donc un terme rela­tion­nel ; il désigne une exté­rio­rité résis­tante contre laquelle on se heurte dans la réa­li­sa­tion de son objec­tif. Cette défi­ni­tion ne nie d’ailleurs pas com­plè­te­ment les approches plus clas­siques : il est lié à la nature (comme exté­rio­rité résis­tante) et à l’outil (comme moyen de la for­cer). La dimen­sion pure­ment rela­tion­nelle du terme implique cepen­dant une uni­ver­sa­lité poten­tielle de son appli­ca­tion. Toute acti­vité peut, à un moment ou à un autre, être qua­li­fiée de tech­nique, parce que pla­cée dans une posi­tion où elle devient le pas­sage obligé, le moyen par lequel quelqu’un doit pas­ser, pour réa­li­ser une fin particulière.

Ce n’est pas ainsi, pour­tant, que ce terme est uti­lisé dans la plu­part des cas. La dimen­sion rela­tion­nelle qui le défi­nit est oubliée, niée, au pro­fit d’une défi­ni­tion sub­stan­tive qui ins­ti­tue un grand par­tage entre des acti­vi­tés qui seraient essen­tiel­le­ment non tech­niques et des acti­vi­tés essen­tiel­le­ment tech­niques. Il m’est dif­fi­cile de voir dans ce mou­ve­ment de réi­fi­ca­tion de la tech­nique autre chose qu’un pur enjeu de pou­voir, j’y revien­drai. On l’a bien com­pris, si le tech­nique se défi­nit par sa dimen­sion rela­tion­nelle, on se trouve assez clas­si­que­ment dans une dia­lec­tique de la fin et des moyens. On peut redire de manière très simple ce qui pré­cède : est tech­nique tout ce qui se trouve dans la posi­tion d’être un moyen pour la réa­li­sa­tion d’une fin. Si l’on pré­sup­pose que la dia­lec­tique fin-​moyen est à la fois uni­ver­selle et réver­sible, on sait donc que toute acti­vité humaine est sus­cep­tible d’être le moyen de la réa­li­sa­tion d’une fin qui lui est étran­gère, mais connaît en même temps sa propre fin, et défi­nit à son tour une rela­tion de moyen à d’autres acti­vi­tés dont elle a besoin pour accom­plir sa propre fin.

Tout ceci est vrai­ment clas­sique ; on vient de défi­nir la société humaine par la divi­sion sociale du tra­vail, la rela­tion fin-​moyen et la réci­pro­cité. Il est éton­nant de consta­ter pour­tant que cette défi­ni­tion banale est bat­tue en brèche par l’usage que l’on fait habi­tuel­le­ment du mot tech­nique. Car défi­nir cer­taines acti­vi­tés comme essen­tiel­le­ment tech­niques et d’autres comme essen­tiel­le­ment non tech­niques, c’est dire que celles-​là n’ont pas la noblesse requise pour être jamais à elles-​mêmes leur propre fin, tan­dis que celles-​ci sont à ce point nobles qu’elles doivent tou­jours être consi­dé­rées comme des fins. Il s’agit d’une des­truc­tion défi­ni­tive du droit à une égale dignité pour toutes les acti­vi­tés humaines, par l’instauration d’un par­tage d’essence entre le noble et l’ignoble. On voit les impli­ca­tions pro­fondes de ce simple mou­ve­ment par lequel une qua­lité rela­tive, liée à une situa­tion, est attri­buée comme qua­lité essen­tielle, indé­pen­dante de tout contexte, à cer­taines formes du tra­vail de l’homme. Ce fai­sant, on crée deux caté­go­ries ; celle des hommes libres — qui se meuvent dans le royaume des fins ; le noble, et celle des esclaves qui ne pour­ront jamais s’élever au des­sus du monde des moyens ; l’ignoble.

Les deux éléments me semblent impor­tants pour com­prendre ce qu’est la tech­nique : c’est à la fois une rela­tion, et en même temps l’essentialisation de cette rela­tion afin d’établir une domi­na­tion durable et repro­duite indé­fi­ni­ment. La puis­sance expli­ca­tive de cette approche me semble assez grande. Elle per­met en par­ti­cu­lier de com­prendre un cer­tain nombre de traits carac­té­ris­tiques du monde social. Le per­fec­tion­nisme de l’artisan, quel que soit son domaine, qui prend le temps d’achever et peau­fi­ner l’objet qu’il fabrique, qui amé­liore en per­ma­nence ses méthodes, mani­feste une ten­dance, à l’exacte opposé de ce qu’on dit de lui, à dé-​techniciser son acti­vité. Il mani­feste une résis­tance contre la réduc­tion de son acti­vité et du pro­duit de son acti­vité à n’être qu’un moyen. On retrouve ici l’humanité que Simon­don recon­naît dans les objets tech­niques. L’activité humaine, à la recherche de sa propre per­fec­tion, porte en elle une ten­dance qui l’élève au des­sus de la rai­son ins­tru­men­tale, c’est-à-dire asser­vie, pour recher­cher sa propre satis­fac­tion dans le libre jeu de la Rai­son, ce qui explique d’ailleurs qu’elle se teinte alors très sou­vent d’une dimen­sion esthé­tique. C’est dans ces condi­tions que le juge­ment esthé­tique peut s’appliquer sur des objets a priori aussi éloi­gnés d’une oeuvre d’art que du code infor­ma­tique ou une loco­mo­tive à vapeur. D’un autre côté, et c’est le prix qui doit être payé, l’activité n’est pas entiè­re­ment auto­nome, elle ne peut être jus­ti­fiée –et pas seule­ment pour des rai­sons de sub­sis­tance matérielle-​, que dans une rela­tion d’utilité qui en défi­nit le carac­tère tech­nique. C’est cette rela­tion d’utilité qui est à l’origine de la com­mande et qui déclenche donc le tra­vail. Condi­tion néces­saire à la réa­li­sa­tion de l’activité, elle est en même temps un obs­tacle à son éman­ci­pa­tion, parce qu’elle lui impose des contraintes qui lui sont étran­gères, comme des contraintes de coût (pro­duire moins cher) ou des contraintes de temps (pro­duire vite), ou d’autres encore.

C’est la recherche per­ma­nente de com­pro­mis per­met­tant de résoudre tem­po­rai­re­ment et loca­le­ment cette contra­dic­tion, qui me semble carac­té­ri­ser le mieux l’industrie. C’est la dif­fi­cile mais pas­sion­nante mis­sion de ceux qui aident les hommes à tra­vailler ensemble, c’est-à-dire à la fois les uns pour les autres, et c’est la tech­nique, mais aussi pour eux-​mêmes, et c’est l’art. A priori, rien n’interdit de pen­ser que toutes les acti­vi­tés, quel que soit leur domaine d’application, sont contraintes par une égale néces­sité de se sou­mettre aux exi­gences de la tech­nique, et ont une dignité égale à pré­tendre être un art et que la recherche de condi­tions de tra­vail justes, soit à recher­cher du côté d’un com­pro­mis entre cette contrainte et cette pré­ten­tion. Ce fai­sant, on défi­nit en creux l’envers de l’industrie, c’est-à-dire cette posi­tion par laquelle un indi­vidu ou un groupe peut réduire l’activité des autres à une pure rela­tion ins­tru­men­tale. Cette posi­tion au regard de laquelle tout est tech­nique, parce que tout est un moyen, et n’est qu’un moyen, ce qui jus­ti­fie l’arbitraire des ordres que l’on donne, n’est autre que la posi­tion de pou­voir. On retrouve bien le rai­son­ne­ment de tout à l’heure : en obser­vant la réi­fi­ca­tion de la rela­tion tech­nique, c’est à la source du pou­voir, ou plu­tôt à sa péren­ni­sa­tion que l’on assiste. Le pou­voir s’érige sur la néga­tion de l’autonomie vers laquelle tend l’activité humaine. C’est pour cette rai­son qu’il ne peut se mani­fes­ter que sous le registre de l’arbitraire, du contrôle et de l’instrumentalisation. Fina­le­ment, il révèle sa grande fra­gi­lité et son inca­pa­cité à s’imposer dans le temps ; car les rela­tions sociales sur les­quels il s’appuie ne peuvent durer bien long­temps. On a donc toutes rai­sons d’être rai­son­na­ble­ment opti­mistes. Car l’industrie a toutes les chances de l’emporter dans le temps sur le pouvoir.

C’est peut-​être la rai­son pour laquelle, ce que l’on appelle le pro­grès tech­nique, et qui est en réa­lité le pro­grès des sciences et des arts — mais au sens le plus uni­ver­sel du terme, c’est-à-dire tou­chant à toutes les acti­vi­tés -, est une réa­lité qui dure et s’étend par delà les empires, royaumes et autres prin­ci­pats, condam­nés, eux, à s’effondrer aussi rapi­de­ment qu’ils finissent pas las­ser la patience des hommes.


Cré­dit photo : « The Skys­cra­per Of Self », par drp, en cc by-​nc-​nd 2.0 sur Flickr

Comprendre la société numérique : un discours de la méthode


Les choses sont en train de chan­ger. Le recul pris pen­dant ces der­nières semaines m’a per­mis de prendre conscience com­bien Inter­net et les tech­no­lo­gies numé­riques avaient pris une place impor­tante dans nos vies quo­ti­diennes. Ou plu­tôt, elles s’y sont en quelque sorte fon­dues, se mêlant de manière inex­tri­cable avec la matière même de nos vies. Jour après jour les tech­no­lo­gies numé­riques deviennent omni­pré­sentes et donc invisibles.

Cela signi­fie que le regard porté sur la société numé­rique doit être modi­fié pour ne pas perdre son objet. Deux choses carac­té­risent la plu­part des ana­lyses (y com­pris les miennes) sur les nou­velles tech­no­lo­gies : elles sont obsé­dées par le chan­ge­ment et elles sont cen­trées sur les outils.

L’obsession du chan­ge­ment ; ou plu­tôt l’obsédante ques­tion : qu’est-ce qui change ? qu’est-ce qui ne change pas ? on s’y heurte en per­ma­nence, qu’elle soit impli­cite ou expli­cite. L’obsession est certes due aux dis­cours d’accompagnement des tech­no­lo­gies numé­riques elles-​mêmes, constam­ment pré­sen­tées sur le registre du nou­veau. On pour­rait dres­ser un cata­logue de cette fré­né­sie du nou­veau : le bêta, le 2.0, etc. Mais le phé­no­mène est plus profond…et plus ancien, car il touche à l’innovation tech­nique elle-​même, et à la phi­lo­so­phie de l’histoire que nos socié­tés adoptent. Il fau­drait arri­ver à objec­ti­ver cette dimen­sion, à la fois pour la ques­tion­ner, mais aussi pour s’en débar­ras­ser en tant que cadre de la pen­sée. La ques­tion du chan­ge­ment et de la nou­veauté ne manque pas de per­ti­nence en soi, mais lorsqu’elle devient le cadre indé­pas­sable de toutes nos inter­ro­ga­tions sur la société dans laquelle nous vivons, elle devient nocive et consti­tue un obs­tacle à toute com­pré­hen­sion pos­sible. En par­ti­cu­lier lorsqu’elle est trai­tée, et c’est le plus sou­vent le cas, sur le mode com­pa­ra­tif du avant/​maintenant. Avant, autre­fois, on fai­sait les choses de cette manière. Aujourd’hui, on ne les fait plus/​on les fait autre­ment. Repo­sant sur les fausses évidences de l’intuition, ces com­pa­rai­sons sont très sou­vent trom­peuses, car elles reposent sur la construc­tion arti­fi­cielle de couples oppo­sant un passé recom­posé à des indices du temps pré­sent sou­vent mon­tés en épingle. Pour ma part, je ten­te­rai donc de neu­tra­li­ser sys­té­ma­ti­que­ment la ques­tion de la nou­veauté dans mes ten­ta­tives de com­pré­hen­sion de la société numé­rique. Sim­ple­ment décrire, décrire sim­ple­ment des phé­no­mènes obser­vables en s’empêchant — c’est une dis­ci­pline — de ten­ter la com­pa­rai­son avec un quel­conque passé recons­ti­tué pour l’occasion.

Si l’on veut véri­ta­ble­ment abor­der la ques­tion du chan­ge­ment, ce n’est d’ailleurs pas sur le mode com­pa­ra­tif du avant/​maintenant qu’il faut le faire. Il s’agit bien plu­tôt d’isoler les éléments dyna­miques qui sont à l’oeuvre, les forces qui créent une insta­bi­lité, dérangent un ordre, ou plus sim­ple­ment sont causes de mou­ve­ment. Et à par­tir de là, on peut ten­ter de pro­je­ter les consé­quences que l’on ima­gine résul­ter de ces mouvements.

La foca­li­sa­tion sur les outils. Cor­ré­la­tive d’ailleurs de l’obsession de la nou­veauté. Mais il me faut dépla­cer la ques­tion en évitant l’habituelle oppo­si­tion des déter­mi­nismes, techno ou socio. Car ce n’est pas tant la foca­li­sa­tion sur les outils tech­niques en soi, mais bien plu­tôt celle qui concerne les quelques outils dûment iden­ti­fiés et étique­tés comme rele­vant de la révo­lu­tion numé­rique au détri­ment des autres qui empêche de voir l’essentiel. Dis­ser­ter lon­gue­ment sur Face­book, Fli­ckr ou You­tube ; ne rien dire du reste, de l’immense reste. Par exemple, en par­lant de société en réseau, Manuel Cas­tells poin­tait un cer­tain nombre de sec­teurs où la mise à dis­po­si­tion à la fois de la puis­sance de cal­cul des ordi­na­teurs et de la puis­sance de com­mu­ni­ca­tion des réseaux a pro­vo­qué une véri­table explo­sion. C’est le cas par exemple des mar­chés finan­ciers dont, c’est du moins ce qu’il affirme, l’autonomisation et la prise de pou­voir par rap­port au sec­teur indus­triel, n’aurait pas été pos­sible sans la révo­lu­tion numé­rique (c’est une par­tie de ce qu’il appelle l’économie informationnelle).

Autre­ment dit, ce qu’il me faut faire désor­mais, pour mieux com­prendre la société numé­rique, c’est m’intéresser davan­tage à la société, et moins au numé­rique. Ou plu­tôt, moins à ce qui est immé­dia­te­ment et faci­le­ment iden­ti­fié comme rele­vant de la « révo­lu­tion Inter­net » et ten­ter de cou­vrir un plus grand nombre de domaines ; élar­gir mon champ de vision bien au delà de la pointe émer­gée de l’iceberg dont on parle tout le temps. M’intéresser à tous les sec­teurs d’activité pos­sible, à tous les domaines, même les plus tri­viaux et ten­ter d’y obser­ver com­ment les tech­no­lo­gies numé­riques, outils et usages, s’y mêlent inti­me­ment à leur quo­ti­dien. C’est aussi un moyen de véri­fier s’il est juste de par­ler de société numé­rique, autre­ment dit, si les tech­no­lo­gies numé­riques peuvent être consi­dé­rées, pour notre société et notre époque, comme je le pos­tule depuis le début d’Homo Nume­ri­cus, comme un phé­no­mène social total.


Cré­dit photo : Lead the way my friend, par Pul­po­lux en CC by-​nc sur Flickr

To be or note to be


Illustration : (c)<a href="http://morguefile.com/archive/?display=68479">Clara Natoli</a> via Morguefile
Avec l’ajaxisation du web, les logi­ciels en ligne se mul­ti­plient. Parmi eux, les trai­te­ments de texte font fureur. Wri­tely est cer­tai­ne­ment le plus ergo­no­mique et agréable à uti­li­ser. On appré­cie la pré­sen­ta­tion géné­rale et la sou­plesse de fonc­tion­ne­ment. Sur­tout, Wri­tely semble avoir com­pris mieux que d’autres que le prin­ci­pale inté­rêt de ce genre d’application, c’est l’écriture col­la­bo­ra­tive et le par­tage de docu­ments. D’où l’important déve­lop­pe­ment des fonc­tion­na­li­tés qui tournent autour de cette idée : invi­ta­tions par mail, suivi par RSS des modi­fi­ca­tions du docu­ment, visua­li­sa­tion en direct des modi­fi­ca­tions effec­tuées au même moment par un co-​auteur, tag­ging des docu­ments que l’on peut rendre publics à plu­sieurs niveaux, etc. Au fait, il y a un truc abso­lu­ment génial dans Wri­tely –et pour­tant, c’est tout simple, et c’est l’auto-sauvegarde toutes les 30 secondes. Avec les nou­velles appli­ca­tions, on prend de plus en plus l’habitude d’écrire direc­te­ment en ligne dans son navi­ga­teur, et lorsqu’il n’y a pas de sau­ve­garde auto­ma­tique, les catas­trophes sont légions (c’est l’auteur épuisé d’une brève ayant sauté hier à 00h45 après près d’une heure d’écriture qui parle). De ce point de vue, Spip, à qui manque aussi une petite barre de mise en forme « à la Word », a pris un sacré coup de vieux.

Wri­tely a des concur­rents : Gof­fice, qui se veut en fait une suite bureau­tique com­plète, est plu­tôt orienté vers les pré­sen­ta­tions et les docu­ments à mise en page com­plexe. Il four­nit plu­sieurs modèles et per­met de défi­nir des en-​têtes et pieds-​de-​page. Du côté des suites bureau­tiques, on trouve aussi Zoho, qui pré­sente Zoho Wri­ter. Petit der­nier de la série, Ajax­write se pré­sente expli­ci­te­ment comme un clône de Micro­soft Office, avec une barre de menu abso­lu­ment similaire.

Tous ces outils en ligne peuvent impor­ter des fichiers au for­mat trai­te­ment de texte (.doc, .rtf, .sxw quel­que­fois, voire.odt) et expor­ter dans les mêmes for­mats, outre le .html et le .pdf qu’ils pro­posent. Par ailleurs, on peut insé­rer des tableaux, des images, des liens hyper­textes, exac­te­ment comme dans Word, appli­quer des styles pré-​définis et modi­fier la mise en page.

Tout cela est bien beau, mais il manque une fonc­tion­na­lité essen­tielle à l’ensemble de ces outils, et je m’étonne que per­sonne ne s’en soit encore plaint ; il s’agit de la pos­si­bi­lité de créa­tion de notes de bas de page, sys­té­ma­ti­que­ment absente. Il est vrai que la plu­part d’entre eux récu­pèrent les notes qui sont pré­sentes dans un docu­ment importé, en les trans­for­mant très clas­si­que­ment en liens sur ancres nom­mées. Mais pour ce qui concerne la pos­si­bi­lité de créer ou sup­pri­mer des notes, il n’en est pas ques­tion ; et la cause doit en être pour l’essentielle, tech­nique. Car le HTML qui consti­tue en fait le for­mat pivot de toutes ces appli­ca­tions est très peu adapté. Ajou­ter une note impli­que­rait de scan­ner tout le docu­ment à la recherche de balises et de suites de carac­tères spé­ci­fiques et ensuite d’intervenir à deux endroits du docu­ment sans garan­tie de réus­site. On remar­quera d’ailleurs que les barres d’outils javas­cripts qui s’insèrent dans les logi­ciels de publi­ca­tion en ligne, comme HTM­La­rea et FCKe­di­tor n’en dis­posent pas non plus. Et là, pour le coup, le sys­tème de rac­courci propre à Spip, qui ramène le corps de la note à l’endroit d’insertion entre double-​crochet est une vraie trouvaille.

En atten­dant, l’absence de sys­tème de créa­tion de notes est un gros han­di­cap pour l’utilisation de ces outils en milieu aca­dé­mique et, plus lar­ge­ment, pour l’écriture de textes un peu fouillés qui ont sou­vent besoin d’un sys­tème de nota­tion com­plé­men­taire pour déve­lop­per un rai­son­ne­ment ou un exemple par­ti­cu­lier sans perdre de vue l’argumentation principale.


Illus­tra­tion : ©Clara Natoli via Morguefile

K-​sup et les « méta-​pages »

Aujourd’hui, je suis en for­ma­tion K-​sup. Il s’agit d’un ENT (Envi­ron­ne­ment Numé­rique de Tra­vail) com­mer­cia­lisé par la société Kos­mos, que la plu­part des uni­ver­si­tés fran­çaises sont en train d’acheter.

Pour un uti­li­sa­teur inten­sif de petits CMS comme Spip et Lodel, il y a un un air de déjà vu, en plus com­pli­qué et moins abouti d’une cer­taine manière. On voit bien que tout le tra­vail s’est concen­tré sur les déve­lop­pe­ments infor­ma­tiques ; les inter­faces d’édition sont quant à elles assez peu ergo­no­miques, sans par­ler du voca­bu­laire des­crip­tif, pas vrai­ment sta­bi­lisé. Le cas typique est sans doute la ges­tion du sta­tut des docu­ments. Le sys­tème intègre un sys­tème de suivi et d’archivage auto­ma­tique des articles à chaque modi­fi­ca­tion, ce qui est une bonne idée en soi. Le pro­blème est que c’est l’action de pré­vi­sua­li­sa­tion de l’article en cours de rédac­tion qui déclenche ce dis­po­si­tif. Pour­quoi ? Mys­tère. Du coup, lorsqu’on a pré­vi­sua­lisé, le com­por­te­ment de l’article change. On passe du binôme habi­tuel « brouillon »/« en ligne » à « à supprimer/​sauvegarde auto­ma­tique ». C’est assez confu­sion­nant. De la même manière, les dif­fé­rentes ver­sions d’un article sont ajou­tées à la liste glo­bale des articles édités sans qu’aucun indice visuel n’indique qu’il ne s’agit en fait que d’une étape inter­mé­diaire d’un article dont la ver­sion finale se trouve déjà dans la liste.

Mais il y a quand même de véri­tables trou­vailles. Je n’en cite qu’une, pour l’exemple : K-​sup connaît un type d’objets par­ti­cu­liers appelé « pages libres ». Contrai­re­ment aux autre types d’objets, comme les articles, les actua­li­tés ou les fiches des­crip­tives de struc­tures ou d’offres de for­ma­tion, les pages libres sont en fait des « méta-​pages » à l’intérieur des­quelles on peut ajou­ter autant de blocs que l’on sou­haite, que l’on dis­pose comme on veut dans sa page. On peut ainsi com­po­ser une page sur plu­sieurs colonnes, plu­sieurs niveaux en ajou­tant et dis­po­sant blocs sur blocs. Mais le plus inté­res­sant est que cha­cun des blocs peut être « peu­plé » pas des don­nées que l’on puise à l’intérieur des autres pages du site. Ainsi, on peut com­po­ser une page qui intègre en son sein le contenu de plu­sieurs articles publiés sur le site. Evi­dem­ment, chaque mise à jour de cha­cune de ces pages sera réper­cu­tée au niveau de la page libre. Par le moyen de requêtes auto­ma­tiques on peut aussi sélec­tion­ner des listes (d’actualité, d’articles, de per­sonnes, de struc­tures) qu’on pourra ras­sem­bler sur une même page au gré de sa fantaisie.

Cer­tains rédac­teurs peuvent ainsi rap­pro­cher des infor­ma­tions qu’ils jugent per­ti­nent de rap­pro­cher, en com­po­sant, sans aucune connais­sance html, des pages qui vont en quelque sorte « faire leur mar­ché » de don­nées dans le reste du site. Du coup tout le monde à inté­rêt à entrer le maxi­mum de don­nées, de maté­riaux de bases, dont on peut ensuite se ser­vir pour mettre en place une véri­table poli­tique édito­riale au niveau des pages libres, qui ne soit pas pré-​contrainte par la struc­tu­ra­tion admi­nis­tra­tive de l’établissement ou docu­men­taire des types d’objets qu’il mani­pule. Bien joué !

Maj : il y a aussi des fils d’actualités. Mais atten­tion : ces fils sont manuels. Cha­cun peut créer un fil en se fai­sant sa propre petite sélec­tion à par­tir des articles ou des actua­li­tés à l’intérieur du site, selon une logique thé­ma­tique ou autre. Ensuite, le fil peut être inté­gré à plu­sieurs endroits dans le site, au sein d’articles ou de pages libres par exemple. Du coup, on peut faire émer­ger un rôle d’éditeur qui peut avoir une res­pon­sa­bi­lité édito­riale sur ou plu­sieurs fils téham­tiques qui pour­ront ensuite être uti­li­sés libre­ment par d’autres per­sonnes dans le site de l’établissement. Pas mal, ça aussi.

Sam suffit (ou comment passer ses vacances dans un bungalow virtuel)


Ca y est, je l’ai fait. Moi aussi, j’ai ter­miné mes deux pre­miers sites en CSS pure [10], table­less, avec float et div id ! Moi aussi je suis un dieu du html, j’appartiens à l’élite du web, je vais enfin pou­voir mépri­ser la terre entière du haut des mes #content et back­ground : url(logo.gif), même si la vérité m’oblige à avouer avoir pris et adapté pour Spip un modèle exis­tant.

Evi­dem­ment, l’accouchement n’a pas été sans dou­leur et ceux d’entre vous qui consul­taient HN entre deux et quatre heures du matin (ils sont nom­breux j’en suis sûr) ces der­niers jours ont pu s’en rendre compte. J’ai les pau­pières dans les chaus­settes, je res­semble à un lapin en phase ter­mi­nale de mixo­ma­tose, je mets trois minutes à répondre quand on me parle (à la cin­quième ten­ta­tive, mais les enfants vont tou­jours jusqu’à la cin­quième ten­ta­tive mal­heu­reu­se­ment), mais je l’ai fait, j’ai ter­miné, je suis fier-​comme-​Artaban.

Et plus encore, car je ne suis pas mécon­tent non plus d’avoir réussi à implé­men­ter le superbe menu à onglets par portes cou­lis­santes de chez Lapeyre, heu Dou­glas Bow­man ou encore le magni­fique menu dyna­mique d’Alsacreation revu pour Spip par Thierry.

Hé ! vous avez vu mon sys­tème navi­ga­tion par cou­leur ? pas mal, non ? ou alors les contri­bu­tions de forum sélec­tion­nées par rubrique ? pas facile à faire avec Spip. Qu’est-ce que vous pen­sez des logos de logi­ciels libres que j’ai savam­ment par­se­més à la fois pour la déco et me don­ner bonne conscience (moi aussi, je suis un sup­por­ter) ?

Ensuite, dans la lan­cée, j’ai voulu vali­der auprès du W3c, his­toire de pou­voir affi­cher la petite icône affir­mant sou­ve­rai­ne­ment que mon site Web est valide. Là, c’était plu­tôt la douche froide [11]). Bref, la route est longue jusqu’au Saint Graal, mais l’essentiel est de s’en approcher.

Inutile donc de venir me cas­ser le moral en me disant que mon site n’est pas valide, que le code n’est pas opti­misé pour les moteurs (les barres d’outil arrivent avant le contenu, mais pas moyen de faire autre­ment avec deux floats), ou qu’il n’est pas lisible sur tel navi­ga­teur bugué (sui­vez mon regard). Je sais tout cela, mais je m’en fiche…pour l’instant. Sous Fire­fox der­nière mou­ture, sur mon Lati­tude der­nière géné­ra­tion, mon site est beau, avec plein de trucs et de machins.

« Sam suf­fit », comme on écrit sur les bun­ga­lows de bord de mer.

Lodel

Lodel, un CMS orienté édition
élec­tro­nique, vient de rem­por­ter Les Tro­phées du Libre, dans la caté­go­rie « Struc­tures publiques et col­lec­ti­vi­tés ». C’est une excel­lente nou­velle pour toute l’équipe de ce super logi­ciel, que j’utilise quotidiennement.

Pour aller vite, les point forts de Lodel sont :

1. de per­mettre la mise en ligne de textes com­plexes (au niveau struc­tu­ra­tion), édités dans un trai­te­ment de texte (Word ou Open Office). Le tra­vail de conver­sion est effec­tué via un module spé­ci­fique inté­gré au logiciel.

2. d’atteindre un niveau de géné­ri­cité inégalé pour un CMS, per­met­tant une confi­gu­ra­tion opti­male pour chaque contexte de publication.

Actuel­le­ment, toute l’équipe de déve­lop­pe­ment est en train de tra­vailler à la fina­li­sa­tion d’une nou­velle ver­sion réécrite et por­tant jusqu’à son terme la logique de géné­ri­cité (avec en outre, la prise en charge de l’internationalisation du logi­ciel), si j’ai bien suivi.

Pour moi, Lodel consti­tue un exemple très réussi de ce phé­no­mène d’inno­va­tion par l’usage, ou ascen­dante, dont parle Domi­nique Car­don dans la der­nière édition d’Internet Actu. Mais ici, comme dans la plu­part des logi­ciels libres, l’intégration de l’usage dans la concep­tion du logi­ciel est for­ma­li­sée, notam­ment par le biais de la par­ti­ci­pa­tion à des listes de dis­cus­sion à plu­sieurs niveaux.

C’est assez pas­sio­nant d’observer com­ment les listes de dis­cus­sion se trans­forment en forums au sens le plus poli­tique du terme où sont élabo­rés des com­pro­mis plus ou moins réus­sis entre les exi­gences et les besoins de par­ti­ci­pants aux pro­fils assez divers : entre l’exigence de qua­lité du code, la volonté de res­pec­ter les stan­dards, la néces­saire sim­pli­cité d’utilisation, et la satis­fac­tion de logiques édito­riales spé­ci­fiques, il y a des choix à faire qui sont dis­cu­tés, vali­dés, implé­men­tés, sou­vent en dehors de tout formalisme.

Du coup, on voit bien que ce qui fait l’essentiel de la réus­site d’un logi­ciel repose autant sur la qua­lité du contat social qui fonde le col­lec­tif qui le fait vivre, que sur de pures qua­li­tés tech­niques objec­ti­ve­ment mesu­rables. Ou plu­tôt, c’est sur une bonne arti­cu­la­tion de ces deux dimen­sions que repose l’ensemble. Nico­las Auray le montre bien dans le cas de la com­mu­nauté Debian, mais Debian est aussi un cas particulier.

Pour un CMS comme Lodel, la dimen­sion sociale du logi­ciel est encore plus évidente. Car un CMS ne « fabrique » pas grand chose contrai­re­ment à d’autres logi­ciels (comme un trai­te­ment de texte ou un tableur) ; son rôle consiste essen­tiel­le­ment à faire tra­vailler ensemble plu­sieurs rôles sur une chaîne de pro­duc­tion, à orga­ni­ser le tra­vail d’un col­lec­tif. On parle beau­coup de l’inter­face homme-​machine en infor­ma­tique. Quand j’utilise un CMS, j’ai bien plus l’impression de tra­vailler sur une inter­face homme-​homme, avec la machine comme média­teur. Le « pro­gramme » fonc­tionne comme une consti­tu­tion, qui peut être tyran­nique, hié­rar­chique, démo­cra­tique, etc.

Evi­dem­ment, il serait inté­res­sant de savoir si le contrat social sur lequel le col­lec­tif formé des concep­teurs et uti­li­sa­teurs du logi­ciel fonc­tionne, se pro­jette d’une manière ou d’une autre (avec ou sans trans­for­ma­tion) sur la manière dont le logi­ciel orga­nise le tra­vail du col­lec­tif d’édition dans le cas d’un CMS.