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Piracy - Jesus dit it

Florilège de liens #10

Piracy - Jesus dit it

Piracy — Jesus dit it

Je reprends ma série de Flo­ri­lège de liens. Sinon, pour ceux que ça inté­resse, je twitte beau­coup d’autres liens : http://​twit​ter​.com/​m​a​r​ind et j’en conserve encore plus publi­que­ment : http://​www​.diigo​.com/​u​s​e​r​/​m​a​r​ind (mais atten­tion à l’overdose!).

Notez que l’équipe du Centre pour l’édition élec­tro­nique ouverte est très active sur ce sec­teur du repé­rage des res­sources per­ti­nentes et a ouvert un radar dédié à cet usage, le Cléo­ra­dar : http://​cleo​ra​dar​.hypo​theses​.org/ C’est une sélec­tion col­lec­tive dédiée à l’édition élec­tro­nique, qui prend en compte l’ensemble des dimen­sions (tech­niques, édito­riales, scien­ti­fiques, juri­diques, économiques…).

Trèves de bavar­dages, voici quelques liens sélec­tion­nés rien que pour vous…

« C’est la seule indus­trie qui insulte ses clients » (Maître Eolas)

« Leur modèle écono­mique reste le CD ou DVD, sup­port obso­lète, et s’agissant du DVD qui impose à celui qui vou­drait regar­der l’oeuvre qu’il a acheté fort cher 10 minutes de pub qu’il ne peut zap­per, avant de lui infli­ger des mes­sages mena­çants, mes­sages qu’il ne peut voir que s’il a acheté léga­le­ment ce DVD. C’est la seule indus­trie que je connaisse qui insulte et déclare la guerre à ses clients. Pour­quoi pas, mais qu’elle ne s’étonne pas de voir ses ventes péricliter. »

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Les 12 sug­ges­tions d’un cher­cheur à ses amis biblio­thé­caires (Le coin de Marlène)

« - Faire cam­pagne publi­que­ment pour plus d’ouverture
Vous pou­vez le faire. Pen­sez chaque jour à quelque chose qui devrait être ouvert. Puis réflé­chis­sez à com­ment vous pour­riez y arri­ver. Rejoi­gnez l’Open Know­ledge Foun­da­tion. Aucun des Pan­ton Prin­ciples n’est hors de votre por­tée. Ni le pro­jet Open biblio­gra­phy de l’OKF. Ni le CKAN
Engagez-​vous dans des pro­jets comme mySo­ciety. Encou­ra­gez la démo­cra­tie numérique…

- Rendre la biblio­thèque ludique
Cer­taines des inno­va­tions les plus inté­res­santes se basent sur une addic­tion ludique. Aucun pro­blème avec ça. Ren­dez amu­sant l’usage de la biblio­thèque – sous quelque forme que ce soit. Rendez-​le gen­ti­ment concur­ren­tiel. Rendez-​le moti­vant, comme cela peut l’être sur internet.

Et sor­tez de la biblio­thèque et venez dis­cu­ter avec nous. Si vous lisez ce blog, vous savez où me trou­ver pen­dant la pause déjeuner. »

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Ren­contres Wiki­mé­dia France 2010

«  Wiki­mé­dia France, asso­cia­tion pour le libre par­tage de la connais­sance, s’est beau­coup inves­tie cette année dans des par­te­na­riats cultu­rels. Le mou­ve­ment Wiki­mé­dia dans son ensemble a ini­tié de nom­breux par­te­na­riats cultu­rels par­tout dans le monde. Nous avons tous à apprendre des uns et des autres : faisons-​le autour d’une table ! Les Ren­contres Wiki­mé­dia 2010 sou­haitent réunir le plus grand nombre d’acteurs cultu­rels autour de ces nou­velles pra­tiques col­la­bo­ra­tives en ligne favo­ri­sant le libre accès à la connaissance.

Ces Ren­contres Wiki­mé­dia 2010 s’inscrivent dans la série des confé­rences GLAMWIKI, dont ce sera la troi­sième édition, la pré­cé­dente ayant lieu à Londres les 26 et 27 novembre 2010 (voir http://​glam​wiki​.org pour plus d’information).

La plu­part des inter­ven­tions sont en fran­çais. Une tra­duc­tion simul­ta­née sera dis­po­nible pour celles en anglais. »

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Soyons maîtres de nos anno­ta­tions (Hubert Guillaud)

« James Bridle (blog) était à #TOC10 à Franc­fort et a fait une remar­quable pré­sen­ta­tion qu’il a mise en ligne sur son site sur la forme du livre et de son aura. Pour lui, l’avenir du livre ne réside pas dans la copie (homo­thé­tique ou pas), mais dans son aura, son ombre, son double vir­tuel — l’ombre infor­ma­tion­nelle qu’évoquait Mike Kuniasvksy… et qui le conduit à lan­cer Open Book­marks, un pro­jet de stan­dard pour créer un cadre tech­nique per­met­tant d’enregistrer, de sto­cker, de par­ta­ger des signets, des don­nées et d’annoter des livres électroniques. »

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Ce que sait la main

Inté­ressé par l’interview de Richard Sen­nett par Syl­vain Bour­meau dans La Suite dans les idées, j’ai lu le der­nier ouvrage publié par ce phi­lo­sophe : Ce que sait la main. J’en livre ici ma lec­ture, per­son­nelle et sub­jec­tive, qui ne pré­tend pas en faire compte rendu.

Dans ce livre sur « la culture de l’artisanat », Sen­nett tente de réha­bi­li­ter la figure de l’artisan, injus­te­ment déva­lo­ri­sée, selon lui, par la société contem­po­raine. Ce que Sen­nett défend en réa­lité der­rière le concept d’artisanat, c’est la valeur phi­lo­so­phique, civique et morale qu’offre le tra­vail dans sa dimen­sion tech­nique. Méprisé par une tra­di­tion phi­lo­so­phique méta­phy­sique ou poli­tique, le tra­vail tech­nique est pour­tant loin de se réduire à la répé­ti­tion abru­tis­sante de rou­tines dépour­vues de sens. Sen­nett prend donc le parti d’étudier en détail et de ten­ter de com­prendre concrè­te­ment en quoi consiste le tra­vail de l’artisan. Pas­sant de la pote­rie, à l’architecture, de la cui­sine à la souf­fle­rie de verre ou à la luthe­rie, exa­mi­nant l’évolution des tech­niques dans l’antiquité, l’organisation de l’atelier au moyen-​âge ou la construc­tion de tun­nels au XIXe siècle, ce livre, qui s’inscrit dans un tra­di­tion phi­lo­so­phique prag­ma­tique, tente de mon­trer com­ment « faire, c’est pen­ser ». Les opé­ra­tions intel­lec­tuelles qui struc­turent les actions tech­niques se révèlent donc au fur et à mesure de l’analyse. Pour Sen­nett, la confron­ta­tion de l’artisan à la résis­tance de la matière et à la dif­fi­culté tech­nique pro­voque un phé­no­mène de for­ma­tion à la fois indi­vi­duelle et col­lec­tive. Au niveau indi­vi­duel, l’artisan tire satis­fac­tion du fait qu’il pro­gresse en habi­leté et en maî­trise tout au long de sa vie. Au niveau col­lec­tif, Sen­nett montre que les inno­va­tions tech­niques sont rare­ment le résul­tat de rup­tures radi­cales, d’inventions dues à un « éclair de génie », contrai­re­ment aux repré­sen­ta­tions mythiques qu’on en a sou­vent, mais sont au contraire la plu­part du temps induites par le per­fec­tion­ne­ment de tech­niques exis­tantes. L’impression de rup­ture est d’ailleurs quel­que­fois due au « saut » qu’une tech­nique effec­tue d’un domaine à l’autre.

Ce que sait la main est écrit dans une pers­pec­tive poli­tique pré­cise et sa lec­ture est très utile pour com­prendre à quel point le tra­vail est aujourd’hui abîmé à la fois par le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme finan­cier et par les méthodes de mana­ge­ment qui se déve­loppent aussi bien dans le sec­teur public que privé. Deux exemples évoqués par Sen­nett au début de son argu­men­ta­tion l’illustrent bien : c’est d’abord le déve­lop­pe­ment de sys­tèmes de concep­tion assis­tés par ordi­na­teur dans l’architecture qui conduit à la réa­li­sa­tion de bâti­ments insen­sibles et donc rela­ti­ve­ment inadap­tés à leur envi­ron­ne­ment. Sen­nett montre par­fai­te­ment qu’une sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion d’un côté et de l’exécution de l’autre, pla­cée du coup dans une situa­tion où aucune marge, aucune ini­tia­tive ne lui est laissé, est tota­le­ment contre-​productive. Tout au long de son ouvrage, l’auteur fait l’éloge du tâton­ne­ment, du flou rela­tif, du droit à l’erreur, qui se trans­forme en sys­tème d’essais-erreurs dans le tra­vail même de réa­li­sa­tion, contre les ratio­na­li­sa­tions abu­sives de pro­cé­dures de concep­tion rigides. L’autre exemple est celui du sys­tème de santé bri­tan­nique qui fut sou­mis dans la der­nière décen­nie à une pres­sion visant la ratio­na­li­sa­tion avec le déploie­ment d’une bat­te­rie d’indicateurs cen­sés objec­ti­ver et mesu­rer la « per­for­mance » du per­son­nel de santé. Le résul­tat fut évidem­ment une baisse consi­dé­rable de la qua­lité des soins et une frus­tra­tion très impor­tante de ces per­son­nels qui ont eu le sen­ti­ment de ne plus être en mesure d’effectuer cor­rec­te­ment leur travail.

Beau­coup de pro­fes­sions - méde­cins, poli­ciers, ensei­gnants, cher­cheurs, parmi d’autres — connaissent aujourd’hui en France une situa­tion simi­laire. Comme les infir­mières bri­tan­niques, ils sont pla­cés dans un sys­tème de contraintes qui leur enlève toute marge de manœuvre, toute légi­ti­mité à conce­voir et défi­nir leur propre acti­vité pas plus que leur sys­tème de régu­la­tion. Ce que Sen­nett montre admi­ra­ble­ment, c’est que le déploie­ment uni­ver­sel des sys­tèmes « hété­ro­nomes » — par indi­ca­teur — d’évaluation de l’activité pro­fes­sion­nelle, ainsi d’ailleurs que la sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion et de l’exécution repose sur un pos­tu­lat anthro­po­lo­gique pes­si­miste selon lequel d’une part le tra­vailleur a besoin d’incitations exté­rieures pour bien faire son tra­vail et d’autre part, ses capa­ci­tés sont défi­nies une fois pour toute. La figure de l’artisan, telle qu’il la construit à tra­vers son enquête his­to­rique et socio­lo­gique montre au contraire que la volonté de bien faire son tra­vail est extrê­me­ment répan­due parce qu’elle est consub­stan­tielle à l’activité labo­rieuse « auto­nome » — c’est ce qu’il appelle la « bonne obses­sion » de l’artisan. Il montre aussi que dans cette pers­pec­tive, les capa­ci­tés ini­tiales de l’individu sont peu impor­tantes parce qu’elles sont pon­dé­rées par l’expérience qui per­met à l’artisan de pro­gres­ser avec le temps.

Sen­nett s’inscrit au bout du compte dans la grande tra­di­tion poli­tique des Lumières en s’appuyant lon­gue­ment sur l’Ency­clo­pé­die de Dide­rot et d’Alembert et la repré­sen­ta­tion du tra­vail qui est don­née dans cette grande entre­prise. Pour les ency­clo­pé­distes, l’homme de métier est por­teur de valeurs phi­lo­so­phiques, morales et poli­tiques. L’artisan est en effet un « expert sociable » — par oppo­si­tion à l’expert aso­cial qu’est le consul­tant — que son acti­vité « ouvre » sur la vie de la cité par l’expérience qu’il a quo­ti­dien­ne­ment de la coor­di­na­tion et de la coopé­ra­tion avec autrui.

Ce livre m’a beau­coup apporté : il vient enri­chir consi­dé­ra­ble­ment mon expé­rience per­son­nelle sur ces sujets, dont j’avais rendu compte ici-​même, pour ce qui concerne les ques­tions de gou­ver­nance du tra­vail d’un côté, de défi­ni­tion de la tech­nique de l’autre.

C’est d’ailleurs un point un peu déce­vant de l’ouvrage. Richard Sen­nett prend bien soin de mon­trer qu’il a une concep­tion exten­sive et non res­tric­tive de l’artisanat. Il évoque à plu­sieurs reprises les com­mu­nau­tés de déve­lop­peurs sur le logi­ciel Linux dont il men­tionne là aussi la « bonne obses­sion » qui les carac­té­rise dans leur élabo­ra­tion d’un code le plus par­fait pos­sible. L’activité des déve­lop­peurs infor­ma­tiques n’est mal­heu­reu­se­ment pas ana­ly­sée en détail par l’auteur, comme il le fait pour le tra­vail de l’argile ou de souf­fle­rie du verre. Cette ana­lyse reste à faire car s’il est tout à fait évident de voir à quel point les déve­lop­peurs infor­ma­tiques déve­loppent un habi­tus d’artisan, la « matière » sur laquelle ils tra­vaillent n’est pas du tout de même nature. S’il est évident qu’ici aussi « faire c’est pen­ser », ce que fait la main du pro­gram­meur est de nature très dif­fé­rente de ce que fait celle du menuisier.

J’ai appris que Richard Sen­nett avait écrit en 1974 un livre sur la notion d’intimité et de vie publique, Les Tyran­nies de l’intimité, ce qui m’intéresse pour éclai­rer le débat en cours sur la notion de vie pri­vée dans le cybe­res­pace. J’en repar­le­rai dans un pro­chain billet.

Cyberdiscrimination

La mon­dia­li­sa­tion, même numé­rique, n’est pas pour tout de suite. J’en ai fait l’expérience en ten­tant d’acheter un livre élec­tro­nique sur la bou­tique Kindle d’Amazon. Comme je ne dis­pose pas de Kindle — et pour cause, il ne me ser­vi­rait à rien en France -, j’ai cher­ché à uti­li­ser l’application Kindle pour iPhone qui per­met de lire les fameux fichiers sur son télé­phone multi-​fonctions. Pre­mier obs­tacle : il est impos­sible de trou­ver le pro­gramme dans l” »App Store » d’Apple pour qui uti­lise un compte iTunes dont l’adresse est décla­rée en France. En un mot, Kindle for iPhone n’est dis­po­nible que dans l’App Store amé­ri­cain. Pour­quoi ? Mys­tère : ce pro­duit est tota­le­ment imma­té­riel et dif­fusé gra­tui­te­ment. On ne voit pas en quoi il serait nui­sible à Apple ou Ama­zon qu’il soit aussi dis­po­nibles pour les uti­li­sa­teurs français.

Il est pos­sible de remé­dier à la situa­tion en ouvrant un nou­veau compte, loca­lisé aux Etats-​Unis, c’est-à-dire en décla­rant une adresse dans ce pays. Atten­tion, il ne faut pas atta­cher de moyen de paie­ment à ce compte, sauf si l’on dis­pose d’une carte de cré­dit amé­ri­caine, car le sys­tème véri­fie aussi la loca­li­sa­tion de la carte. Fin de la pre­mière manche : j’ai un compte amé­ri­cain sur iTunes, et je peux télé­char­ger gra­tui­te­ment mon Kindle for iPhone.

Rendez-​vous main­te­nant sur Ama­zon, via mon appli­ca­tion, qui m’envoie en fait, pour ache­ter un livre, sur Safari où s’ouvre une ver­sion du site spe­cia­le­ment conçue pour l’iPhone. Les trois cent mille réfé­rences dis­po­nibles dans le bou­tique Kindle sont pour le moins allé­chantes. Je jette mon dévolu sur Blog your book to the top, dis­po­nible pour un peu moins de 10$. Là encore, l’acquisition est impos­sible à cause de bien mys­té­rieuses « geo­gra­phi­cal res­tric­tions » !!. Il faut donc refaire la même mani­pu­la­tion, en créant à nou­veau sur Ama­zon un nou­veau compte que l’on loca­li­sera sur une adresse quel­conque aux Etats-​Unis. Petit pro­blème : le livre n’est pas gra­tuit, et il faut bien trou­ver un moyen de paie­ment. Pour contour­ner la dif­fi­culté, il faut pas­ser par les « gifts cards », ces bons d’achat cadeaux que l’on peut envoyer à ses amis. Retour donc dans mon compte Ama­zon fran­çais, ou j’achète une gift card de 10$, que je m’envoie. Je récu­père le code et l’utilise sur mon compte amé­ri­cain pour enfin ache­ter mon livre.

Je ne ferai pas de com­men­taire sur l’application de lec­ture sur iPhone pro­po­sée par Ama­zon ; ce n’est pas mon pro­pos ici. Tout ce que je peux dire, c’est que Blog your book to the top ne vaut pas les dix dol­lars que j’ai dépen­sés, ni sur­tout l’affreux casse-​tête par lequel j’ai dû pas­ser pour me le procurer.

J’ai eu du mal à qua­li­fier le sen­ti­ment de colère et de frus­tra­tion qui m’a tenaillé pen­dant tout ce temps que je cher­chais à contour­ner des bar­rières d’accès absurdes et injustes : pour­quoi, parce que je vis en France, n’ai-je pas le droit d’accéder à des conte­nus qu’il ne coûte rigou­reu­se­ment pas plus cher de me dis­tri­buer ? Ou est le pro­blème ? Qui donc serait lésé ?

Et je viens fina­le­ment de mettre un mot sur cette situa­tion : dis­cri­mi­na­tion. Dans le monde de la dis­tri­bu­tion des biens phy­siques, il est accep­table qu’un pro­duit soit dis­tri­bué dans tel pays et non dans tel autre car les coûts de dif­fu­sion sur le mar­ché sont impor­tants. Mais lorsqu’on parle de fichiers numé­riques trans­mis par Inter­net, la notion de « mar­ché domes­tique » et d” »exportation » n’a pas de sens : le mar­ché est immé­dia­te­ment mon­dial et tout uti­li­sa­teur du réseau est un client poten­tiel ; immé­dia­te­ment et sans délai. Tout bar­rière d’accès à l’information sur la base de la natio­na­lité est une dis­cri­mi­na­tion inac­cep­table et doit être dénon­cée comme telle.

En l’occurrence, je n’ai pas eu à cher­cher l’ouvrage dont j’avais besoin sur des réseaux pirates car j’ai réussi à contour­ner le sys­tème (en vio­lant, j’imagine, les condi­tions géné­rales d’utilisation d’Amazon et d’iTunes). Mais il est pro­bable qu’en cas d’échec je serai allé plus loin ; un autre aurait sans doute aban­donné et dans tous les cas, cela aurait été 10$ de perdu pour Ama­zon, l’éditeur du livre et son auteur. Les éditeurs et dis­tri­bu­teurs de conte­nus semblent ne pas se rendre compte qu’en restrei­gnant arti­fi­ciel­le­ment les condi­tions d’usages de leurs pro­duits, ils ne font que créer dans le public une frus­tra­tion qui se tra­duit par toutes sortes de com­por­te­ments inap­pro­priés. Quand le comprendront-​ils ?

Comment veilles-​tu ?


La masse d’information que nous devons trai­ter chaque jour est tou­jours plus impor­tante. Face au risque d’infobésité, nous sommes tous contraints de mettre en place des stra­té­gies de trai­te­ment de l’information au moyen d’outils plus ou moins per­fec­tion­nés. La défi­ni­tion de telles stra­té­gies repose sur la défi­ni­tion d’un équi­libre entre deux prin­cipes oppo­sés mais non contradictoires :

-la recherche de sources d’informations tou­jours plus nom­breuses et diver­si­fiées, afin de ne pas man­quer les inno­va­tions qui appa­raissent constam­ment dans la plu­part des champs d’activité (la société de l’information est une société de l’innovation)

-le fil­trage tou­jours plus sévère de l’information col­lec­tée pour ne pas perdre de temps à devoir trai­ter de l’information non per­ti­nente ou redondante.

La lit­té­ra­ture sur le sujet est assez sou­vent déce­vante parce qu’elle s’intéresse ou bien aux outils, ou bien aux prin­cipes géné­raux. Il est en revanche bien dif­fi­cile de trou­ver des conseils pra­tiques pour mettre en œuvre une stra­té­gie de veille mobi­li­sant les outils évoqués et res­pec­tant les prin­cipes géné­raux fai­sant l’objet de recom­man­da­tions. La rai­son en est évidente : il revient à cha­cun de défi­nir sa stra­té­gie en fonc­tion de ses objec­tifs par­ti­cu­liers. Défi­nir une stra­té­gie de veille effi­cace relève de la méca­nique de pré­ci­sion et demande une bonne connais­sance, non seule­ment des outils à dis­po­si­tion et du domaine sur lequel on tra­vaille, mais aussi de ses propres habi­tudes intel­lec­tuelles, ce qui est le plus difficile.

Rien n’empêche cepen­dant d’échanger sur nos pra­tiques de veille, sur nos stra­té­gies concrètes, c’est à dire pas seule­ment quels outils nous uti­li­sons, mais com­ment nous les uti­li­sons. Et pour échan­ger, pour­quoi ne pas déve­lop­per une chaîne de blogs per­met­tant de com­pa­rer les pra­tiques de cha­cun ? Je com­mence donc par expo­ser ma stra­té­gie de veille et je deman­de­rai en fin de billet à 5 blo­gueurs d’en faire de même. Je ne par­le­rai pas seule­ment de ma pra­tique de veille à l’instant , mais aussi des évolu­tions dans cette pratique.

Les outils

Car il faut bien com­men­cer par là, mal­gré tout. Etant assez gad­ge­to­phile, je crois bien avoir testé la plu­part des outils parus sur le mar­ché au cours des der­nières années ; j’ai bien dit testé ; pas uti­lisé. Pour me tenir au cou­rant, j’utilise en par­ti­cu­lier l’excellent Outils Froids qui est une réfé­rence en la matière. En gros, pour effec­tuer une veille à peu près effi­cace, il faut uti­li­ser trois types d’outils com­plé­men­taires : les agré­ga­teurs de flux RSS, les signets et biblio­gra­phies par­ta­gées, les réseaux sociaux.

Côté agré­ga­teurs

Après avoir expé­ri­menté les logi­ciels ins­tal­lés en local (RSSowl entre autres, puis le ges­tion­naire de RSS de Thun­der­bird), je me suis porté vers Blo­glines, sur les conseils de Véro­nique et Jean-​Christophe, que j’ai uti­lisé pen­dant des années. J’ai pour­tant fini par aban­don­ner cet outil au pro­fit de Google Rea­der pour une rai­son simple : la faci­lité avec laquelle cet outil per­met de sélec­tion­ner des items (“s”), de les par­ta­ger avec les autres (Shift+“s”) et de les taguer (“l”+tag) et de par­ta­ger sa liste d’items tagués avec d’autres. Ces fonc­tion­na­li­tés existent sans doute aujourd’hui dans Blo­glines, mais Google Rea­der a eu un temps d’avance sur son concurrent.

En ce qui concerne les signets par­ta­gés, je reste fidèle à Deli­cious sans trop aller voir ailleurs. Le prin­ci­pal inté­rêt d’un ser­vice de signets par­ta­gés ne réside pas dans la sophis­ti­ca­tion des fonc­tion­na­li­tés qu’il met à dis­po­si­tion je pense, mais dans l’importance de sa base uti­li­sa­teurs. Deli­cious donc : c’est rapide, c’est simple, c’est mains­tream.

Mon uti­li­sa­tion des réseaux sociaux pour la veille est beau­coup plus récente. Je suis sur Face­book et la plu­part de mes « amis » sont des contacts pro­fes­sion­nels (mais néan­moins amis sans guille­mets pour la plu­part). Gar­der un œil sur les traces de vie qu’ils laissent sur cette pla­te­forme m’est donc utile. Comme ils sont aussi sur d’autres pla­te­formes, j’utilise aussi Friend­feed pour les suivre. J’avoue ne pas y pas­ser des heures. J’ai récu­péré le fil RSS de mes “amis” Friend­feed dans Google rea­der qui m’annonce plu­sieurs cen­taines de traces pro­duites par jour. Je regarde de temps en temps.

Place à la stra­té­gie maintenant

Je crois assez peu à l’efficacité d’un tra­vail de veille qui ne serait pas du tout lié à une quel­conque pro­duc­tion. Autre­ment dit, le tra­vail de trai­te­ment d’une masse très impor­tante d’informations doit être orien­tée par un objec­tif opé­ra­tion­nel concret ; veiller, ce n’est pas se tenir au cou­rant ; c’est sélec­tion­ner, capi­ta­li­ser, agré­ger puis syn­thé­ti­ser l’information pour en faire quelque chose. De mon côté, l’out­put de ma veille, c’est Homo Nume­ri­cus. Les lec­teurs de ce maga­zine en ligne savent qu’il est de publi­ca­tion irré­gu­lière ; c’est vrai aussi de la veille qui le pré­pare ; il y a tou­jours une dis­tance plus ou moins grande entre les objec­tifs affi­chés et la réalité…

Pour pré­pa­rer mes textes dans Homo Nume­ri­cus, j’applique ce que je consi­dère être une stra­té­gie des tamis successifs :

Pre­mier tamis

Dans Google rea­der, je par­cours très vite ma liste « all items » agré­geant les der­nières publi­ca­tion dans les 200 flux et quelques aux­quels je suis abonné. J’essaie d’aller très vite. Je suis quand même en mode de visua­li­sa­tion « déployé » et non en mode liste, car les titres seuls ne me per­mettent pas tou­jours de juger de l’intérêt d’un article.

Dans ces 200 flux, j’en ai quelques uns qui sont auto­ma­tiques : des flux issus de recherche de mots clés sur Google news (« infor­ma­tique, inter­net », « cyber* », etc), le flux de mes « amis » sur Friend­feed, le flux de mon « net­work » dans Deli­cious. A ce niveau mon tra­vail consiste pour l’essentiel à sélec­tion­ner, par­ta­ger et taguer les articles qui me semblent dignes d’attention. C’est un pre­mier tamis ; je suis donc large, en mar­quant aussi des infor­ma­tions pure­ment fac­tuelles, de détail. Cette sim­pli­cité du pre­mier tamis est toute récente. Pen­dant long­temps, j’ai cher­ché à clas­ser mes flux : dans des dos­siers thé­ma­tiques d’abord (poli­tique, écono­mie, usages, tech­nos), puis par type de source (presse, blogs, com­mu­ni­ca­tion ins­ti­tu­tion­nelle), puis les deux. Je me suis rendu compte que ce clas­se­ment ne me ser­vait à rien. J’ai ensuite créé un niveau de pré­se­lec­tion, un dos­sier « A suivre », avec une tren­taine de sources que je consi­dé­rais comme plus impor­tantes que les autres. Résul­tat : je ne lisais plus que ces sources. Fina­le­ment, j’ai décidé d’abandonner tout prin­cipe de clas­se­ment sur mes sources et de le déve­lop­per plus fine­ment sur les articles que je sélectionne.

Second tamis

Comme en géné­ral, je n’arrive pas à tout par­cou­rir sur autant de sources, je regarde pério­di­que­ment et sys­té­ma­ti­que­ment un cer­tain nombre de flux par­ti­cu­liers de publi­ca­tions qui sont très proches de mes pré­oc­cu­pa­tions et/​ou de très bonne qua­lité : Inter­net Actu, La Feuille, bien sûr, OA news, Read­Wri­te­Web, la rubrique techno du New York Times par exemple. Là, il s’agit de ne rien lais­ser pas­ser. Depuis peu, je fais de même avec les listes de par­tage d’un cer­tain nombre de mes contacts dans Google rea­der. Cette liste est très utile pour moi, et je regrette qu’un plus grand nombre de per­sonnes ne l’utilise pas. Lorsque cela m’intéresse, je sélec­tionne, par­tage, tague.

Troi­sième tamis

Je reprends ma liste d’items sélec­tion­nés. La fonc­tion Trends de Google rea­der me dit que sur 2700 items par­cou­rus, j’en ai sélec­tionné une cen­taine, donc un peu moins de …heu, je laisse les matheux faire le cal­cul. Je regarde à tête repo­sée cette liste d’items sélec­tion­nés, qui est aussi ma liste d’items par­ta­gés, et j’essaie de voir si des ten­dances se dégagent : quel sujet est en train de mon­ter ? de quoi parle-​t-​on ? qu’est-ce qui fait l’objet de débats intéressants ?

Qua­trième tamis

A par­tir de quelques réponses à ces ques­tions, je décide d’une brève dans Homo Nume­ri­cus, dans laquelle j’exploite quelques une des réfé­rences que j’ai pu trou­ver. Dans la plu­part des cas, en cours d’écriture, je fais une boucle de rétro­ac­tion : je reviens dans le moteur de recherche du rea­der et je lance une requête sur le sujet que je suis en train de trai­ter sur tous les items de mes flux. Cette recherche me per­met sou­vent de déga­ger une pro­fon­deur his­to­rique du sujet que je n’ai pas tou­jours en pre­mière approche. Car le moteur retient tout ce qui a été syn­di­qué et me res­sort sou­vent des articles vieux de plu­sieurs années. Ainsi, les articles que je n’ai pas eu le temps de lire ne sont pas tota­le­ment per­dus. Il me servent éven­tuel­le­ment a pos­te­riori pour ali­men­ter un cor­pus de veille dans lequel je viens pui­ser régulièrement.

C’est d’ailleurs la force de Google d’offrir la puis­sance de son moteur de recherche sur des ser­vices comme Gmail et Google Rea­der : il s’agit bien de ser­vices de trai­te­ment de flux, mais tout l’intérêt consiste à pou­voir sto­cker aussi le flux et consti­tuer un cor­pus cher­chable, tota­le­ment per­son­na­lisé et qui gran­dit avec le temps.

Bran­che­ment du percolateur

Dans tous mes textes sur Homo Nume­ri­cus, j’essaie de rendre plus expli­cites mes réfé­rences et mes liens. Pour le faire de manière plus effi­cace, j’utilise Zotero (où n’entrent donc que les réfé­rences qui font l’objet d’une cita­tion effec­tive dans mes textes) qui m’aide à gérer et for­ma­ter des réfé­rences. Cela m’intéresse de pro­cé­der ainsi, parce que je sais que mes brèves dans Homo Nume­ri­cus me four­nissent des maté­riaux pour l’écriture d’articles plus longs, plus aca­dé­miques dans les­quels je repren­drai les mêmes réfé­rences, même s’il s’agit de billets de blogs ou d’articles de jour­naux. Sans être arrivé à le mettre en pra­tique réel­le­ment jusqu’à pré­sent, j’essaie d’ailleurs de ren­for­cer cet aspect de per­co­la­tion et de construc­tion pro­gres­sive de l’information depuis le pre­mier acte de sélec­tion de l’information jusqu’à l’écriture de dis­cours longs et construits pour des publi­ca­tions for­melles. Ce n’est pas évident, mais c’est à cela que je tra­vaille, avec l’aide d’Homo Nume­ri­cus qui devrait consti­tuer une bonne part de la colonne ver­té­brale du per­co­la­teur à idées.

Le per­co­la­teur a quelques tuyaux secon­daires qui viennent l’alimenter de manière annexe : je suis abonné à quelques listes de dif­fu­sion, mais le moins pos­sible. L’envahissement du mail est si impor­tant que je pré­fère ne pas y ajou­ter en ajou­tant dans ma boîte des mil­liers de mes­sages qui ne me sont pas per­son­nel­le­ment des­ti­nés. Je suis aussi d’un oeil les Twitt de mes contacts, via un gad­get dans mon Gmail. Au pas­sage, inutile de s’abonner au mien, je ne poste rien sur Twit­ter. Lorsque je repère, par ces moyens des nou­velles inté­res­santes, je les ajoute manuel­le­ment sous forme de note dans Google Rea­der. Ces notes viennent alors s’ajouter au cor­pus glo­bal et je les sélectionne.

L’art du recyclage

Le secret d’un trai­te­ment effi­cace de l’information, il me semble, c’est de réus­sir à réuti­li­ser n fois la même infor­ma­tion. C’est ce que je m’efforce de faire. On a vu qu’une même infor­ma­tion peut être uti­li­sée deux fois, grâce au couple Google Reader-​Zotero : à la fois pour l’écriture de brèves dans Homo Nume­ri­cus, et pour l’écriture de textes plus longs sous forme de réfé­rences biblio­gra­phiques. Ces infor­ma­tions sont uti­li­sées une troi­sième fois via mon flux Friend­feed que j’ai bran­ché sur mon compte Face­book. Ainsi, toute infor­ma­tion par­ta­gée dans Google Rea­der passe dans Friend­feed et atter­rit dans mon pro­fil Face­book. Enfin, j’ai mis au point une petite astuce qui me per­met d’alimenter auto­ma­ti­que­ment Homo Nume­ri­cus en nou­velles syn­di­quées par ce moyen : lorsque je sélec­tionne et par­tage une infor­ma­tion dans Google Rea­der, je la tague. Le pre­mier de mes tags cor­res­pond à une des quatre rubriques d’Homo Nume­ri­cus : poli­tique, écono­mie, usages ou tech­no­lo­gies. J’ai par­tagé le flux RSS de cha­cun de ces tags et bran­ché ce flux sur cha­cune des rubriques d’Homo Nume­ri­cus. Si vous allez sur la page de pré­sen­ta­tion de ces rubriques, vous ver­rez ces infor­ma­tions appa­raître dans le bloc « Nou­velles syn­di­quées ». Astu­cieux non ? Plus récem­ment, j’ai essayé de faire plus sub­til en par­ta­geant les flux de cha­cun des tags par­ti­cu­liers par les­quels je décris les infor­ma­tions que je sélec­tionne : « édition élec­tro­nique », « copy­right », « pri­vacy », etc. Dans Homo Nume­ri­cus, je tague de la même manière les brèves que j’écris, et j’ai mis en place un sys­tème, grâce à Spip, qui établit une cor­res­pon­dance entre les deux. C’est encore incom­plet et pas vrai­ment opé­ra­tion­nel mais ça va venir.

Fina­le­ment, un cer­tain nombre d’informations que je relève dans ma veille quo­ti­dienne sont très poin­tus et concernent plus par­ti­cu­liè­re­ment le domaine de l’édition élec­tro­nique scien­ti­fique qui est mon coeur d’activité pro­fes­sion­nelle. Ces infor­ma­tions sont taguées « pro » et je dirige le flux RSS généré par ce tag sur notre wiki en intranet.

A qui le tour ?

Bon voilà, j’ai fait le tour de ma machine infer­nale. Peut-​être quelques uns d’entre vous auront pu y pui­ser quelques idées. Je suis pre­neur de toutes sug­ges­tions sus­cep­tible de l’améliorer. Si Marin avait écrit ce billet, il nous aurait fait un superbe schéma met­tant en évidence tous les tuyaux qui se branchent dans tous les sens. Eh bien jus­te­ment, c’est à lui en pre­mier que je trans­mets la ques­tion : com­ment veilles-​tu ? Je la pose aussi à d’autres per­sonnes donc j’admire la capa­cité à déni­cher des infor­ma­tions inté­res­santes : Hubert bien sûr (à moins que ce soit un secret pro­fes­sion­nel), André, Fran­çois, Véro­nique, Sil­vère, Jean-​Christophe, Gau­tier, Oli­vier…com­ment ? ça ne fait pas 5 ? Je vous l’avais dit, c’est vous les matheux.

P.S. : n’hésitez pas à venir signa­ler ici en com­men­taire le billet où vous décri­vez votre propre pra­tique de veille. Et pour ceux qui n’ont pas de blog, vous pou­vez évoquer vos pra­tiques direc­te­ment en commentaire.

Annexes

Ma liste de par­tage sur Google Reader

http://​www​.google​.fr/​r​e​a​d​e​r​/​s​h​a​r​ed/…

Mon compte Delicious

http://​deli​cious​.com/​p​i​o​trr

Mon pro­fil Facebook

http://​www​.new​.face​book​.com/​h​o​m​e​.ph…

Mon fil Friendfeed

http://​friend​feed​.com/​p​i​o​trr


Cré­dit photo : « Bins », par Slim­mer Jim­mer, sur Fli­ckr, en CC by-​nc-​nd

Le comble de l’amateurisme


Dans la nou­velle que­relle des Anciens et des Modernes qui se pour­suit aujourd’hui sur inter­net, les Anciens dénoncent le Culte de l’amateur (Andrew Keen) et « notre déca­dence » [58]. Les modernes essaient de chan­ger de lunettes pour décou­vrir et com­prendre le monde contem­po­rain qui s’invente chaque jour. Ils tentent de com­prendre, par­fois de devi­ner, sou­vent d’explorer, ce qui change avec le numé­rique et avec le web. Ils ne se pré­ci­pitent pas sur les nom­breux exemples de médio­crité qui s’étalent sur inter­net. Ils pour­raient, pour­tant, égré­ner les absur­di­tés lues dans des ébauches inache­vées sur fr​.wiki​pe​dia​.net, les vidéos ego­cen­trées dignes de vidéo gag sur You­tube, les fautes de fran­çais accu­mu­lées dans les blogs d’adolescents ne trai­tant d’aucune ques­tion d’importance géos­tra­té­gique… Ils pour­raient pla­quer l’ancien monde sur le nou­veau et s’écrier : « ça ne colle pas ! ». En effet, une ency­clo­pé­die col­la­bo­ra­tive n’est pas une ency­clo­pé­die tra­di­tion­nelle. En effet, Dai­ly­mo­tion n’est pas la chaîne de télé­vi­sion Arte… En effet, fli­ckR n’est pas une expo­si­tion de Depar­don… Qui a dit aux Anciens que Wiki­pe­dia était une ency­clo­pé­die tra­di­tion­nelle, que Dai­ly­mo­tion était une chaîne de télé­vi­sion cultu­relle, que Fli­ckR était une expo­si­tion d’artistes abou­tis ? Au lieu de jeter l’anathème, ten­tons de com­prendre ce que sont ces sites et leurs ser­vices, ce qu’ils peuvent appor­ter à la culture com­mune et à l’humanité. Faisons-​le modes­te­ment, en ne leur deman­dant pas de rem­pla­cer les établis­se­ments cultu­rels mûrs et légi­times qui les ont pré­cédé, et qui conservent sou­vent toute leur légi­ti­mité, tout leur inté­rêt, tout leur sens.

Les ama­teurs de Fli­ckR avec les pro­fes­sion­nels de la Library of Congress

Haut lieu du règne de l’amateur, Fli­ckR a vu, récem­ment, émer­ger des ten­ta­tives d’utilisation de la part de nobles ins­ti­tu­tions cultu­relles. Figo­blog a récem­ment rendu compte d’une expé­rience inté­res­sante, celle de la Library of Congress (LOC), ins­ti­tu­tion parmi les ins­ti­tu­tions [59]. La gachette d'un Ancien pourra facilement être déclenchée. "Quoi, une institution mélange-t-elle ses collections vénérables, sélectionnées, précieusement conservées, sérieusement documentées, savamment cataloguées, avec le vil produit de la culture commune du web 2.0 ?" Il ne s'agit pas de reproduire le catalogue de la LOC sur FlickR, mais de tenter une expérience. Aller à la rencontre du public, là où il est, en se donnant deux objectifs très simples :

"1. augmenter l'accès aux classeurs tenus par un établissement public ;

2. per­mettre au grand public d’apporter des infor­ma­tions et des connais­sances. » [60]

Cette ini­tia­tive, lan­cée le 16 jan­vier 2008 conjoin­te­ment par Fli­ckR et par la LOC, a donné nais­sance au pro­jet « Fli­ckr com­mons », tra­duit en fran­çais par « Orga­nismes publics ». <http://​fli​ckr​.com/​c​o​m​m​ons>. La célèbre George East­man House <http://​fli​ckr​.com/​p​h​o​t​o​s​/​g​e​o​r​g​e​_​e​a​s​t​m​a​n​_​h​o​u​se/> a suivi le mou­ve­ment, de même que le Powe­rhouse Museum <http://​fli​ckr​.com/​p​h​o​t​o​s​/​p​o​w​e​r​h​o​u​s​e​_​m​u​s​e​um/>, la Bilio­thèque de Tou­louse <http://​fli​ckr​.com/​p​h​o​t​o​s​/​b​i​b​l​i​o​t​h​e​q​u​e​d​e​t​o​u​l​o​u​se/>, The Smith­so­nian <http://​fli​ckr​.com/​p​h​o​t​o​s​/​s​m​i​t​h​s​o​n​i​an/> et le Brook­lyn museum <http://​fli​ckr​.com/​p​h​o​t​o​s​/​b​r​o​o​k​l​y​n​_​m​u​s​e​um/>.

Paléo­géo­lo­ca­li­sa­tion et data­tion 2.0 ?

Ayant été his­to­rien de la pho­to­gra­phie ama­teur dans une autre vie, je dois dire que cette ini­tia­tive vient appor­ter une méthode de col­lecte d’informations inédite, inima­gi­nable en 1999, lorsque je lan­çais mon enquête de ter­rain dans le Vau­cluse et l’Hérault, autour d’environ 3000 pho­to­gra­phies fami­liales. Comme tout témoi­gnage, les contri­bu­tions obte­nues sur Fli­ckR par la LOC devront être trai­tées, étudiées, net­toyées et confron­tées. Elles ne consti­tuent pas une vérité en soi, pas plus que les témoi­gnages patiem­ment col­lec­tés auprès des familles dont pro­ve­naient les albums de familles que j’étudiais… Elles repré­sentent, cepen­dant, un élar­gis­se­ment du panel de col­lecte d’informations sur des pho­to­gra­phies sou­vent dif­fi­ciles à dater, à loca­li­ser, à iden­ti­fier. C’est par­ti­cu­liè­re­ment le cas pour les col­lec­tions en pro­ve­nance de col­lec­tions popu­laires du XXe siècle. On peut notam­ment espé­rer loca­li­ser géo­gra­phi­que­ment une par­tie des images. Assiste-​t-​on à la nais­sance de la « paléo­géo­lo­ca­li­sa­tion » ? La « data­tion 2.0″ est-​elle en train de faire ses pre­miers pas ?

Par ailleurs, la valo­ri­sa­tion de vastes col­lec­tions de pho­to­gra­phies est un pro­blème impor­tant pour toute ins­ti­tu­tion dis­po­sant de telles richesses. Atti­rer puis fidé­li­ser un public inté­ressé par ces ques­tions est une avan­cée cer­taine en ce domaine. Elle ne règle pas, bien entendu, les pro­blèmes de conser­va­tion, de sto­ckage, d’exposition. Mais elle contri­bue à l’amélioration de la visi­bi­lité de magni­fiques cor­pus. Et au pro­grès de la science qui, comme cha­cun le sait, est lent et minutieux.

A suivre…

On ne s’étonnera guère que la Société fran­çaise de pho­to­gra­phie (SFP) ait eu une telle intui­tion il y a bien long­temps déjà, à l’échelle du temps inter­net, c’est-à-dire en 2006. Elle avait tenté une appa­ri­tion sur Fli­ckR en publiant quelques pho­to­gra­phies. <http://​www​.fli​ckr​.com/​p​e​o​p​l​e​/​sfp/​> L’intégration d’une telle ini­tia­tive dans le mou­ve­ment Fli­ckR com­mons per­met­trait de lui don­ner une nou­velle impul­sion. Nous sommes curieux de savoir si, ainsi fédé­rées grâce à Fli­ckR, les ins­ti­tu­tions patri­mo­niales dis­po­sant d’archives pho­to­gra­phiques amé­liorent signi­fi­ca­ti­ve­ment et dura­ble­ment la qua­lité de l’information sur leur coprus et la visi­bi­lité de leurs col­lec­tions. Amis de la SFP, tenez-​nous au courant !

NB : Hubert me rap­pelle le lien sui­vant, qui traite du même sujet : http://​www​.bibliob​ses​sion​.net/​2​0​0​8​/​0​7​/​2​3​/​e​x​c​l​u​s​i​f​-​l​a​-​t​r​o​i​s​i​e​m​e​-​b​i​b​l​i​o​t​h​e​q​u​e​-​a​u​-​m​o​n​d​e​-​p​a​r​t​e​n​a​i​r​e​-​d​e​-​f​l​i​c​kr/

Les rencontres de l’Orme (1)


J’ai pro­fité d’une visite aux amis mar­seillais pour assis­ter à une des deux jour­nées des ren­contres de l’Orme qui se déroulent à la Friche de la Belle de Mai. Les Ren­contres de l’Orme, c’est un événe­ment annuel qui ras­semblent tous les acteurs fran­çais des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion pour l’éducation. Aujourd’hui, deux confé­rences m’intéressent par­ti­cu­liè­re­ment. La pre­mière traite de la ques­tion de la gou­ver­nance pour le numé­rique à l’école. Autre­ment dit : com­ment les dif­fé­rents acteurs (Etat, éditeurs, pri­vés et publics, acteurs de ter­rain) arrivent, ou pas, à tra­vailler ensemble dans ce domaine. Plu­tôt pas, ou plus, selon Serge Pouts-​Lajus, ani­ma­teur de la table-​ronde, après les deux lois de décen­tra­li­sa­tion. Je ne connais pas bien les per­sonnes pré­sentes à la tri­bune. Pour les iden­ti­fier, voir le pro­gramme des Ren­contres en ligne.

Trois sujets sont mis sur la table :

1. La main­te­nance des maté­riels
2. Les res­sources (conte­nus et logi­ciels)
3. Les ENT

Pre­mier tour de table : le repré­sen­tant de Micro­soft ouvre très fort la dis­cus­sion en oppo­sant les freins et pesan­teurs des struc­tures admi­nis­tra­tives au dyna­misme des com­mu­nau­tés ensei­gnantes. Réac­tion immé­diate des dif­fé­rents repré­sen­tants de ces struc­tures (rec­to­rat, région, conseil géné­ral, minis­tère) trou­vant, dans un bel una­ni­misme, qu’au contraire, beau­coup de choses bougent ; ils recon­naissent que c’est très récent.

A pro­pos des ressources,

On évoque le cas de l’académie Aix-​Marseille avec une ini­tia­tive impor­tante ras­sem­blant tous les acteurs (y com­pris éditeurs) sous la hou­lette de la région : Cor­re­lyce. Appa­rem­ment, le dis­po­si­tif mis en place est pour le moins inno­vant. Il s’appuie sur des « points quart », lieux de proxi­mité où l’on trouve des ensei­gnants, des tech­ni­ciens et des docu­men­ta­listes pour accom­pa­gner et déve­lop­per l’usage des res­sources qui sont ache­tées par l’académie.

Un inter­ve­nant de Seine Saint Denis insiste sur le carac­tère rela­ti­ve­ment excep­tion­nel de cette ini­tia­tive. Com­ment ça se passe dans les autres dépar­te­ments, demande l’animateur de la table-​ronde ? Réponse : pour l’instant, il ne se passe rien. En fait, la plu­part des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales consi­dèrent que la ques­tion des res­sources et de l’accompagnement de leur usage ne sont pas de leur res­pon­sa­bi­lité et n’ont pas à se sub­sti­tuer aux défaillances de l’Etat. Réponse de la région PACA : oui, mais si la Région par exemple reste uni­que­ment sur son domaine de com­pé­tence, c’est-à-dire la four­ni­ture de machines, et qu’il n’y a pas de relais, celles-​ci ne sont pas uti­li­sées et donc, sont inves­tis­se­ment n’est pas valorisé.

Pas­sage de parole au repré­sen­tant du Minis­tère : celui-​ci se féli­cité évidem­ment de l’initiative de la Région. Alors, que fait l’Etat ? Et bien il label­lise, il dis­tri­bue des clés USB aux ensei­gnants sor­tants d’IUFM, et il « impulse ».

Encore une fois, le repré­sen­tant de Micro­soft met les pieds dans le plat. Deux éléments selon lui :

1. Toutes ces ini­tia­tives sont très bien, mais elles ne sont pas à l’échelle, quan­ti­ta­ti­ve­ment, sur­tout par rap­port aux autres pays.
2. L’usage des TIC est bridé par le cadre d’enseignement (cours de 55mn) qui ne peut pas bou­ger, alors que dans les autres pays, l’usage des TIC dans l’enseignement s’est accom­pa­gné d’une réor­ga­ni­sa­tion du temps d’enseignement. Il pointe mal­gré tout quelques fer­ments d’espoir : le dyna­misme des com­mu­nau­tés ensei­gnantes, l’inclusion dans le socle com­mun, de com­pé­tences direc­te­ment liées aux TIC et la pos­si­bi­lité légale pour les chefs d’établissement de réor­ga­ni­ser les ensei­gne­ments beau­coup plus lar­ge­ment qu’ils le font actuellement..

Les réac­tions dans la salle (ensei­gnants, parents, etc.) font état d’un manque de concer­ta­tion avec les acteurs de ter­rain. Les ensei­gnants participent-​ils au pro­ces­sus de choix des res­sources ? Peuvent-​ils don­ner un retour d’usage sur la per­ti­nence de ces res­sources ? Un parent d’élève en par­ti­cu­lier pointe du doigt le manque de recon­nais­sance de la com­pé­tence des ensei­gnants en la matière. Tout à coup, je me rends compte qu’aucun ensei­gnant n’est à la tri­bune. Le Minis­tère répond : un pro­jet est en cours pour la créa­tion d’un por­tail par­ti­ci­pa­tif qui peut être ali­menté par les ensei­gnants. Par ailleurs, le Minis­tère sou­tient des ini­tia­tives comme Sésa­math et Weblettres.

On passe main­te­nant aux ENT. L’animateur de la table-​ronde en fait l’historique. Au début, il s’agissait d’outils bri­co­lés (blogs, cms divers). Depuis 2003, l’Etat et la Caisse des dépôts ont financé le déve­lop­pe­ment d’ENT inté­grés indus­triels, sur une base régio­nale. L’Alsace et la Lor­raine ont été pré­cur­seurs, puis l’Ile de France.

En fait, la plu­part des inter­ve­nants font état d’un manque de concer­ta­tion entre l’Etat, les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales et les établis­se­ments. Dans l’académie de Cré­teil, des ENT se font ainsi concur­rence ! Cette fois, c’est le repré­sen­tant de la Région PACA qui met les pieds dans le plat. Pen­dant très long­temps, les ENT étaient plu­tôt des usines à gaz. Sur­tout, l’ENT est une approche par les outils, ne cor­res­pon­dant pas à des besoins réels. Core­lys est au contraire une approche par les usages où on voit qu’au bout d’un moment, des demandes cor­res­pon­dant à des fonc­tions ENT com­mencent à émer­ger (du type espaces par­ta­gés, col­la­bo­ra­tifs), et à ce moment seule­ment, ils deviennent per­ti­nents. Bref, c’est la méthode de déploie­ment qui n’a pas été la bonne : déploie­ments par le haut, approche par la tech­no­lo­gie. Der­nier point : la pau­vreté du mar­ché en terme d’offre d’ENT. Cette ana­lyse est par­ta­gée par un acteur du CNDP : on arrive main­te­nant à un moment inté­res­sant où on voit émer­ger des demandes liées à des usages de par­tage et de collaboration.

Le repré­sen­tant du minis­tère défend l’approche par les outils : en Alsace, on a contraint les ensei­gnants à uti­li­ser les outils (ges­tion des absences par exemple) ; puis, se sont déve­lop­pés dans un second temps des usages pédagogiques.

Dans la salle, deux inter­ven­tions très dif­fé­rentes, remettent en cause le slo­gan selon lequel il faut « déve­lop­per les usages ». La pre­mière pose la ques­tion de la connexion entre les ENT et les usages des jeunes qui sont très déve­lop­pés dans le numé­rique. La seconde fait état d’une enquête sur les pra­tiques péda­go­giques inno­vantes en sciences de la vie. Cette enquête a mon­tré que ces pra­tiques ne se déve­lop­paient pas dans les ENT label­li­sés par le Minis­tère ! Mais sur des outils choi­sis loca­le­ment et non label­li­sés. Le déploie­ment des ENT label­li­sés casse dans cer­tains cas les dyna­miques locales.

La table-​ronde n’est pas finie (reste la main­te­nance) mais je dois partir.


Cré­dits photo : « gale­rie chez la friche belle de mai », par eschige sur Fli­ckr en cc by-​nc-​sa 2.0

Notre génération


L’autre jour, repor­tage de France Inter sur le dépar­te­ment de Landes, où tous les col­lé­giens sont équi­pés, via leur établis­se­ment d’un ordi­na­teur por­table. Ce qui frappe, c’est d’une part le natu­rel avec lequel les ado­les­cents ont adopté le dip­tique de la com­mu­ni­ca­tion moderne : Inter­net et télé­phone por­table, et d’autre part le carac­tère par­ti­cu­liè­re­ment inten­sif de leurs pra­tiques. Ce n’est pas seule­ment vrai de cette géné­ra­tion là, mais aussi de celle qui lui pré­cède immé­dia­te­ment : la géné­ra­tion Y qui est, à ma connais­sance, la pre­mière à recou­rir autant à des tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion pour entre­te­nir les liens com­mu­nau­taires qui la caractérise.

Quand je vivais l’expérience enri­chis­sante de la colo­ca­tion, je me retrou­vais pério­di­que­ment dans des cercles de dis­cus­sion à cinq ou six inter­lo­cu­teurs s’étageant entre la ving­taine et la qua­ran­taine, plus la télé­vi­sion très sou­vent allu­mée. J’étais fas­ciné par la capa­cité que pou­vaient avoir les plus jeunes à, dans le même temps, suivre la conver­sa­tion, écou­ter la télé, envoyer et rece­voir des SMS, pas­ser des coups de fil, quitte à faire cir­cu­ler l’information d’un sup­port à un autre. Moi qui suis bien inca­pable de suivre une conver­sa­tion télé­pho­nique en fai­sant autre chose, de dis­cu­ter avec plus d’une per­sonne à la fois sans bas­cu­ler en mode stress intense, je me suis dit, avec tris­tesse, que j’étais sans doute le der­nier repré­sen­tant d’une espèce en voie de dis­pa­ri­tion, au milieu de mutants ayant inté­gré au niveau neu­ro­nal les concepts de time-​sharing et de mul­ti­tâche qui défi­nissent l’informatique moderne.

Plus récem­ment, l’étude du Pew Inter­net & Ame­ri­can life ins­ti­tute d’un côté et le cha­pitre inti­tulé « Les jeunes inter­nautes aver­tis ou l’ordinaire des pra­tiques » que Josiane Jouet a publié dans l’excellent ouvrage col­lec­tif, Inter­net, une uto­pie limi­tée, ren­forcent cette idée d’un bas­cu­le­ment du rap­port que les indi­vi­dus ont avec les tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion numé­rique à par­tir de la géné­ra­tion Y. Avec des approches très dif­fé­rentes, les deux publi­ca­tions montrent en effet qu’à par­tir de cette géné­ra­tion, non seule­ment on constate un usage mas­sif d’Internet, du chat, du sms, d’Internet et du mail, ce qui n’est pas éton­nant, mais sur­tout, que cet usage ne déclenche chez les indi­vi­dus concer­nés aucun pro­blème, aucune inter­ro­ga­tion, aucune dif­fi­culté par­ti­cu­lière ; et donc, c’est là que je veux en venir, aucune réflexion par­ti­cu­lière. Le fait nou­veau est que pour les plus jeunes, les TIC consti­tuent d’abord un cadre natu­rel dans lequel ils s’insèrent, sans avoir à y pen­ser par­ti­cu­liè­re­ment. Mani­fes­te­ment, elles sont pro­fon­dé­ment inté­grées à leur vie quotidienne.

La situa­tion est très dif­fé­rente d’avec leur aînés. Non pas que ceux-​ci ne savent ou veulent pas uti­li­ser pas l’ordinateur, Inter­net, le télé­phone por­table, voire même les SMS, mais, dans un grand nombre de cas, ces usages sont peu inté­grés à leur vie cou­rante et ne sont pas déve­lop­pés sys­té­ma­ti­que­ment dans tous les domaines d’activité. Et c’est com­pré­hen­sible : la plus grande par­tie de leur vie s’est struc­tu­rée sans ces outils, les rou­tines se sont ins­tal­lées qui n’intègrent pas leur uti­li­sa­tion. Du coup, Inter­net par exemple vient en plus, comme en annexe de pra­tiques qui lui pré­existent lar­ge­ment. Le phé­no­mène des cyber-​papy et cyber-​mamy qu’on évoque sou­vent ne doit donc pas faire illu­sion. Dotés de res­sources finan­cières plu­tôt supé­rieures à leurs suc­ces­seurs, et en tout cas de bien plus de temps, ces géné­ra­tions uti­lisent inten­sé­ment Inter­net ; mais, pour des usages par­ti­cu­liers et non de manière inté­grée à leur vie.

Et moi ? (et moi et moi). Digne repré­sen­tant de l’inénarrable géné­ra­tion X, celle dont un socio­logue a dit que ce qui la fon­dait était le sida et Casi­mir, je me sens coincé entre les deux [42] (sur ce point comme tant d’autres). Une par­tie non négli­geable de mes congé­nères a bas­culé dans une vie numé­rique, uti­li­sant les réseaux fré­quem­ment et inten­si­ve­ment, dans tous les domaines de la vie sociale ; et pas seule­ment dans un contexte pro­fes­sion­nel ; comme ceux qui nous suivent. Ceux-​là ont plongé dans la vie numé­rique avec délec­ta­tion ; ils ont éprouvé le sen­ti­ment d’une libé­ra­tion par rap­port au petit monde étri­qué, bar­ri­cadé, bardé de gate­kee­pers qu’ils ont pu connaître aupa­ra­vant. Pour eux — et j’en fais par­tie -, le déve­lop­pe­ment de l’informatique per­son­nelle et de l’Internet a pro­vo­qué la même sen­sa­tion que lorsqu’on ouvre un jour de bour­rasque toutes les fenêtres à la fois d’une veille mai­son inha­bi­tée depuis cin­quante ans : le vent des idées s’est mis à souf­fler et la vieille pous­sière rance s’est envolée.

Une autre par­tie de ma géné­ra­tion est res­tée abso­lu­ment rétive à ce chan­ge­ment radi­cal. De ceux-​là, on ne peut dire qu’ils n’utilisent jamais d’ordinateurs. Bien sûr qu’ils ont un, voire plu­sieurs, qu’ils uti­lisent même quo­ti­dien­ne­ment ; mais par pure néces­sité. Il suf­fit d’ailleurs de les voir face à leur machine pour com­prendre immé­dia­te­ment leur posi­tion. Angois­sés et hési­tants face à cette bête étran­gère qu’ils ne dominent pas, ils l’utilisent en l’état, telle qu’elle leur a été livrée par des ser­vices infor­ma­tiques bor­nés. Les voilà donc, suant et aha­nant pen­dant des heures entières face à un vieil écran, ridi­cu­le­ment étroit, blo­qué sur une réso­lu­tion de 640 par 480, uti­li­sant IE5 et Lotus Notes, deux som­mets en matière de bug et d’anti-ergonomie (res­pec­ti­ve­ment). Ceux-​là déve­loppent très rapi­de­ment une haine féroce des nou­velles tech­no­lo­gies, qu’ils peuvent théo­ri­ser ensuite sous les espèces de la com­mu­ni­ca­tion ins­tan­ta­née, du nivel­le­ment par le bas, du Grand Dépo­toir, etc.

Il y a d’autres situa­tions, plus sub­tiles, comme celle qu’occupent les hob­byistes convain­cus. Bidouilleurs de génie, connais­seurs de pre­mier ordre des mil­lé­simes infor­ma­tiques et gad­ge­to­philes pas­sion­nés, ils ont un rap­port pure­ment ludique à l’informatique. Non pas seule­ment que l’essentiel de leur acti­vité sur un ordi­na­teur soit consa­crée au jeu, mais sur­tout, ils ne tirent aucune consé­quence de la pré­sence mas­sive et per­va­sive de l’informatique dans tous les domaines. A leurs yeux, on conti­nue à faire exac­te­ment la même chose que ce qu’on fai­sait depuis des siècles, mais plus effi­ca­ce­ment, plus rapi­de­ment, de manière plus ludique.

Cet écla­te­ment des posi­tions au niveau d’une géné­ra­tion montre bien à quel point celle-​ci par­ti­cu­liè­re­ment est pla­cée mal­gré elle dans une posi­tion char­nière entre deux mondes. Le sen­ti­ment de bas­cule d’un monde à l’autre peut être très pro­fond et l’explosion numé­rique n’en est qu’un des aspects, mais un aspect essen­tiel : car c’est tout le sys­tème socio-​culturel qui semble bas­cu­ler d’un coup. Pour ma part, j’ai eu une for­ma­tion intel­lec­tuelle pas très pro­gres­siste certes, mais basée sur le sen­ti­ment d’une struc­tu­ra­tion cultu­relle par­ta­gée au sein de la société : la lec­ture des grandes oeuvres, des grands auteurs, la réfé­rence à des savoirs recon­nus et établis, basés sur une auto­rité incar­née par l’institution sco­laire et tout un sys­tème pres­crip­tif (contre lequel on pou­vait se battre d’ailleurs). Je vois aujourd’hui avec ahu­ris­se­ment s’effondrer tout ce sys­tème à une vitesse effroyable, emporté par la bour­rasque de tout à l’heure, deve­nue oura­gan, et qui s’abat désor­mais sur le coeur même du pou­voir culturel.

D’un côté j’en suis ravi, pour tout ce que Pierre Bour­dieu a pu dénon­cer de cette fabrique de la domi­na­tion, de l’autre, j’éprouve un pro­fond malaise à vivre dans une société où, par exemple, plus per­sonne, sinon quelques per­vers, n’aura plus jamais lu une ligne de Mon­taigne ou de Cha­teau­briand. Cha­teau­briand jus­te­ment, contem­po­rain de la Révo­lu­tion, der­nier témoin dit-​il, de moeurs féo­dales au châ­teau de Com­bourg, balayées, en même temps que tout son héri­tage aris­to­cra­tique, par la nais­sance en quelques décen­nies de la moder­nité, écrit en conclu­sion des Mémoires d’outre-tombe :

« je me suis ren­con­tré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves : j’ai plongé dans leurs eaux trou­blées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espé­rance vers une rive inconnue. »

Il me semble que se trouve là expri­mée une situa­tion his­to­rique qui n’est pas tout à fait étran­gère à notre géné­ra­tion. De cette situa­tion, d’où nait fina­le­ment un sen­ti­ment d’étrangeté per­ma­nent — l’ancien monde dis­pa­raît et je suis étran­ger au nou­veau -, il faut faire quelque chose. Contre ceux qui ont choisi de s’évanouir avec l’ancien, contre aussi ceux qui nagent aussi vite qu’ils le peuvent sans se retour­ner, peut-​être faut-​il affir­mer que le rôle his­to­rique de notre géné­ra­tion est d’être le témoin de ce pas­sage. Nous seuls d’une cer­taine manière, sommes en posi­tion de voir un cer­tain nombre de chan­ge­ments, et donc de poser des ques­tions. Une part impor­tante de notre éduca­tion intel­lec­tuelle est anté­rieure aux évolu­tions actuelles, et nous entrons dans l’ère numé­rique avec ce passé, cette struc­tu­ra­tion dif­fé­rente que n’ont pas les plus jeunes géné­ra­tions. Mais en même temps, nous sommes encore bien vivants, actifs et dans une cer­taine mesure, influents. Notre tâche serait alors peut-​être de trans­mettre le meilleur de ce qui nous a formé (trans­mettre Cha­teau­briand sans Lagarde et Michard) et d’interroger le nou­veau monde au regard de l’ancien. Inter­ro­ger, pas condamner.

Oserais-​je ? Oui, j’ose ! Que ceux qui détestent la gran­di­lo­quence (et ont eu mal­gré tout le cou­rage d’arriver jusqu’ici) s’arrêtent. Les autres peuvent savou­rer avec moi les der­nières lignes des Mémoires :

« En tra­çant ces der­niers mots, ce 16 novembre 1841, ma fenêtre, qui donne à l’ouest sur les jar­dins des Mis­sions Etran­gères, est ouverte : il est six heures du matin ; j’aperçois la lune pâle et élar­gie ; elle s’abaisse sur la flèche des Inva­lides à peine révé­lée par le pre­mier rayon doré de l’Orient : on dirait que l’ancien monde finit, et que le nou­veau com­mence. Je vois les reflets d’une aurore dont je ne ver­rai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu’à m’asseoir au bord de ma fosse : après quoi je des­cen­drai har­di­ment, le cru­ci­fix à la main, dans l’éternité. »

Vous en pen­sez quoi ? (répon­dez à François-​René en commentaire) ;-)

Amnésie 2.0


Depuis quelque temps, on com­mence à entendre en boucle, dans toutes les bouches, une sorte d’évidence, de lieu com­mun selon lequel le web 2.0 se dis­tin­gue­rait radi­ca­le­ment de ce qui le pré­cède par la capa­cité don­née à cha­cun d’émettre de l’information autant que d’en rece­voir. Trois fois cette semaine j’ai entendu la même antienne : le web 2, c’est la par­ti­ci­pa­tion, l’information com­mu­nau­taire, l’échange de pair à pair. Le web 1, c’était le broad­cast, la dif­fu­sion d’un mes­sage stan­dard de un vers tous, une sorte de conti­nua­tion de la télé par d’autres moyens (techniques).

On ne peut qu’être aba­sourdi qu’une telle absur­dité se répande aussi vite et soit ainsi avan­cée sans être cri­ti­quée. Car pour qui connaît un mini­mum l’histoire d’Internet, son mode de fonc­tion­ne­ment intrin­sèque et les usages qui se sont déve­lop­pés depuis le début, il est abso­lu­ment évident que ni Inter­net en géné­ral, ni le web en par­ti­cu­lier, n’ont jamais été des médias de broad­cas­ting ; c’est même exac­te­ment le contraire. Si on parle d’Internet en géné­ral, l’infrastructure tech­nique en elle-​même, comme l’explique très bien Les­sig, comme les pro­to­coles : tcp/​ip, pop, nntp, mais aussi les usages : les MUD, les listes de dis­cus­sion, les news­groups reflètent une concep­tion de la com­mu­ni­ca­tion comme essen­tiel­le­ment mul­ti­la­té­rale et syno­nyme, pour cha­cun des noeuds du réseau, d’une égale capa­cité à envoyer autant qu’à rece­voir de l’information.

Le web lui-​même a tou­jours mani­festé cette concep­tion : la sim­pli­cité du lan­gage html, le faible coût de la dif­fu­sion de pages web, la double fonc­tion­na­lité du pre­mier navi­ga­teur, Nexus, qui était aussi un éditeur de pages en sont des preuves éminentes. D’un point de vue his­to­rique, le déve­lop­pe­ment du web dans les années 90 fut porté, bien avant que les mar­chands s’en emparent, par des com­mu­nau­tés très diverses publiant de manière anar­chique et foi­son­nante des mil­liers de sites plus ou moins ama­teurs. Eton­nante amné­sie qui passe à la trappe de l’histoire des ini­tia­tives comme Altern, Mygale, et Ouva­ton, ou encore le Web indé­pen­dant qui ont porté tout un mou­ve­ment et des pra­tiques d’autopublication et de déve­lop­pe­ment com­mu­nau­taire de la com­mu­ni­ca­tion sur le web. D’ailleurs, les outils de publi­ca­tion auto­ma­tique comme Php­nuke et Spip, parmi beau­coup d’autres, exis­taient bien avant qu’on parle du web 2.0.

On peut même se rap­pe­ler qu’en 2002, un obser­va­teur engagé comme Ber­nard Ben­ha­mou annon­çait jus­te­ment le risque d’une broad­cas­ti­sa­tion de l’Internet por­tée par les tech­no­lo­gies sur les­quelles s’est fina­le­ment déve­loppé le web 2.0. On ne peut que se féli­ci­ter que la menace ne se soit pas réa­li­sée bien sûr, mais il faut ces­ser de pen­ser que la com­mu­ni­ca­tion de pair à pair a été inven­tée par Youtube !

Il y a quelque temps, j’avais émis une autre hypo­thèse à pro­pos des muta­tions en cours : dans la mesure où, contrai­re­ment à ce qu’on dit, la com­mu­ni­ca­tion de pair à pair est le propre d’Internet et est consti­tu­tive de son his­toire, il me semble que ce qu’on appelle le Web 2.0 cor­res­pond à l’application de ce prin­cipe consti­tu­tif à de nou­veaux usages, pour de nou­veaux publics et au moyen de nou­veaux tech­niques. Il consti­tue une redé­cou­verte, un appro­fon­dis­se­ment d’un prin­cipe qui se trouve pré­sent dès l’origine. C’est même toute l’histoire d’Internet qui peut être appré­hen­dée de cette manière, cha­cune des révo­lu­tions qui la ponc­tue (les news­groups, le web puis le web dyna­mique, les cms, les sys­tèmes P2P, le web 2) étant une actua­li­sa­tion du prin­cipe originel.

Il y a pour­tant quelque chose de nou­veau dans les déve­lop­pe­ments actuel­le­ment à l’oeuvre, qui consti­tue une forme de rup­ture avec ce qui a pré­cédé. Jusqu’à pré­sent, le web était essen­tiel­le­ment struc­turé par la double acti­vité de créa­tion et de publi­ca­tion. Qu’on le prenne par son ori­gine docu­men­taire ou par son évolu­tion comme média, le web fonc­tion­nait jusqu’à pré­sent sur le prin­cipe de la dif­fu­sion, de l’exposition d’oeuvres créées par des auteurs. La juris­pru­dence puis le cor­pus légis­la­tif fran­çais l’ont bien com­pris qui ont assi­milé très tôt les sites web au régime de res­pon­sa­bi­lité de la presse, après quelque hési­ta­tion cependant.

Aujourd’hui, nous assis­tons au fort déve­lop­pe­ment de plates-​formes sociales qui changent radi­ca­le­ment la donne, car, ce qui est donné à publi­ci­sa­tion plu­tôt qu’à publi­ca­tion, ce sont moins les oeuvres, les pro­duits du tra­vail de créa­tion, que les simples traces de vie que pro­duisent quo­ti­dien­ne­ment les indi­vi­dus. La plate-​forme Face­book en est un excellent exemple. Cette muta­tion qui fait pas­ser d’un régime de créa­tion (de textes, d’images, de sons et de vidéos) et publi­ca­tion à un régime d’expression et publi­ci­sa­tion de signes de la per­sonne semble être déterminante.

Tout un ensemble d’outils pro­fon­dé­ment ambi­gus ont pré­paré cette muta­tion. On peut pen­ser aux blogs par exemple. A pre­mière vue, le blog est un dis­po­si­tif per­met­tant de consi­gner des traces de vie : en bonne étymo­lo­gie, c’est un web-​log : un jour­nal de bord, sur le web. J’ai avancé l’idée qu’il s’agissait en réa­lité d’un piège à auteur, c’est-à-dire d’un dis­po­si­tif qui avait la poten­tia­lité de consti­tuer avec le temps son scrip­teur en véri­table auteur et de se trans­for­mer peu à peu, du fait de sa confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière, en véri­table oeuvre littéraire.

Bien entendu, il s’agit, pour les blogs, d’une poten­tia­lité qui n’est pas tou­jours réa­li­sée. Je pense que des dis­po­si­tifs comme You­tube ou Fli­ckr ont la même poten­tia­lité ambigüe : on peut ne les voir que comme des outils de com­mu­ni­ca­tion de traces d’activité. Mais un indi­vidu peut à tout moment bas­cu­ler dans une autre dimen­sion où son compte, son pho­to­stream devient un espace de publi­ca­tion fré­quenté par un public et où l’ensemble des items qu’il donne à voir ou à lire se met à être consi­dé­rée comme une oeuvre en tant que telle.

Toute plate-​forme sociale qu’elle est, Mys­pace reste dans cette logique. Et d’ailleurs les uti­li­sa­teurs l’ont bien com­pris, puisque des mil­liers de musi­ciens, chan­teurs et autres artistes plus ou moins ama­teurs ou pro­fes­sion­nels l’utilisent pour com­mu­ni­quer leurs oeuvres à leur public. Avec Lin­ke­din, Orkut, Face­book, ou alors avec des appli­ca­tions comme Twit­ter, cette dimen­sion est tota­le­ment absente. On en revient à une com­mu­ni­ca­tion expres­sive basée sur la dif­fu­sion à des­ti­na­tion de groupes par­ti­cu­liers et non plus d’un public glo­ba­lisé d’informations simples, spon­ta­nées sur les acti­vi­tés, les goûts, les rela­tions de tel ou tel.

L’acteur indus­triel qui semble le mieux com­prendre cette évolu­tion, c’est Google. Marin l’a très bien résumé, récem­ment, d’une for­mule qui fait mouche : pour Google, l’unité docu­men­taire c’est vous. A par­tir de là, on peut ima­gi­ner plu­sieurs scé­na­rios diver­gents : ou bien un mou­ve­ment de rap­pro­che­ment et de fusion entre la per­sonne et son oeuvre ; la per­sonne devient son oeuvre par les signes et les rela­tions qu’elle pro­duit d’elle-même, ce qui n’est pas tota­le­ment nou­veau, ni en phi­lo­so­phie ni en esthé­tique. Ou bien une dis­jonc­tion radi­cale entre des outils de com­mu­ni­ca­tion inter­per­son­nels d’un côté, et des espaces de publi­ca­tion de l’autre, les uns et les autres coexis­tants sur le web. Per­son­nel­le­ment, j’aurais ten­dance à croire le pre­mier scé­na­rio le plus pro­bable, au vu de l’ambigüité carac­té­ris­tique de la plu­part des outils. Une piste à creuser.


Cré­dit photo : 147 of 365 — just dandy, par paul+photos=moody, en by-​nc sur Flickr

Comprendre la société numérique : un discours de la méthode


Les choses sont en train de chan­ger. Le recul pris pen­dant ces der­nières semaines m’a per­mis de prendre conscience com­bien Inter­net et les tech­no­lo­gies numé­riques avaient pris une place impor­tante dans nos vies quo­ti­diennes. Ou plu­tôt, elles s’y sont en quelque sorte fon­dues, se mêlant de manière inex­tri­cable avec la matière même de nos vies. Jour après jour les tech­no­lo­gies numé­riques deviennent omni­pré­sentes et donc invisibles.

Cela signi­fie que le regard porté sur la société numé­rique doit être modi­fié pour ne pas perdre son objet. Deux choses carac­té­risent la plu­part des ana­lyses (y com­pris les miennes) sur les nou­velles tech­no­lo­gies : elles sont obsé­dées par le chan­ge­ment et elles sont cen­trées sur les outils.

L’obsession du chan­ge­ment ; ou plu­tôt l’obsédante ques­tion : qu’est-ce qui change ? qu’est-ce qui ne change pas ? on s’y heurte en per­ma­nence, qu’elle soit impli­cite ou expli­cite. L’obsession est certes due aux dis­cours d’accompagnement des tech­no­lo­gies numé­riques elles-​mêmes, constam­ment pré­sen­tées sur le registre du nou­veau. On pour­rait dres­ser un cata­logue de cette fré­né­sie du nou­veau : le bêta, le 2.0, etc. Mais le phé­no­mène est plus profond…et plus ancien, car il touche à l’innovation tech­nique elle-​même, et à la phi­lo­so­phie de l’histoire que nos socié­tés adoptent. Il fau­drait arri­ver à objec­ti­ver cette dimen­sion, à la fois pour la ques­tion­ner, mais aussi pour s’en débar­ras­ser en tant que cadre de la pen­sée. La ques­tion du chan­ge­ment et de la nou­veauté ne manque pas de per­ti­nence en soi, mais lorsqu’elle devient le cadre indé­pas­sable de toutes nos inter­ro­ga­tions sur la société dans laquelle nous vivons, elle devient nocive et consti­tue un obs­tacle à toute com­pré­hen­sion pos­sible. En par­ti­cu­lier lorsqu’elle est trai­tée, et c’est le plus sou­vent le cas, sur le mode com­pa­ra­tif du avant/​maintenant. Avant, autre­fois, on fai­sait les choses de cette manière. Aujourd’hui, on ne les fait plus/​on les fait autre­ment. Repo­sant sur les fausses évidences de l’intuition, ces com­pa­rai­sons sont très sou­vent trom­peuses, car elles reposent sur la construc­tion arti­fi­cielle de couples oppo­sant un passé recom­posé à des indices du temps pré­sent sou­vent mon­tés en épingle. Pour ma part, je ten­te­rai donc de neu­tra­li­ser sys­té­ma­ti­que­ment la ques­tion de la nou­veauté dans mes ten­ta­tives de com­pré­hen­sion de la société numé­rique. Sim­ple­ment décrire, décrire sim­ple­ment des phé­no­mènes obser­vables en s’empêchant — c’est une dis­ci­pline — de ten­ter la com­pa­rai­son avec un quel­conque passé recons­ti­tué pour l’occasion.

Si l’on veut véri­ta­ble­ment abor­der la ques­tion du chan­ge­ment, ce n’est d’ailleurs pas sur le mode com­pa­ra­tif du avant/​maintenant qu’il faut le faire. Il s’agit bien plu­tôt d’isoler les éléments dyna­miques qui sont à l’oeuvre, les forces qui créent une insta­bi­lité, dérangent un ordre, ou plus sim­ple­ment sont causes de mou­ve­ment. Et à par­tir de là, on peut ten­ter de pro­je­ter les consé­quences que l’on ima­gine résul­ter de ces mouvements.

La foca­li­sa­tion sur les outils. Cor­ré­la­tive d’ailleurs de l’obsession de la nou­veauté. Mais il me faut dépla­cer la ques­tion en évitant l’habituelle oppo­si­tion des déter­mi­nismes, techno ou socio. Car ce n’est pas tant la foca­li­sa­tion sur les outils tech­niques en soi, mais bien plu­tôt celle qui concerne les quelques outils dûment iden­ti­fiés et étique­tés comme rele­vant de la révo­lu­tion numé­rique au détri­ment des autres qui empêche de voir l’essentiel. Dis­ser­ter lon­gue­ment sur Face­book, Fli­ckr ou You­tube ; ne rien dire du reste, de l’immense reste. Par exemple, en par­lant de société en réseau, Manuel Cas­tells poin­tait un cer­tain nombre de sec­teurs où la mise à dis­po­si­tion à la fois de la puis­sance de cal­cul des ordi­na­teurs et de la puis­sance de com­mu­ni­ca­tion des réseaux a pro­vo­qué une véri­table explo­sion. C’est le cas par exemple des mar­chés finan­ciers dont, c’est du moins ce qu’il affirme, l’autonomisation et la prise de pou­voir par rap­port au sec­teur indus­triel, n’aurait pas été pos­sible sans la révo­lu­tion numé­rique (c’est une par­tie de ce qu’il appelle l’économie informationnelle).

Autre­ment dit, ce qu’il me faut faire désor­mais, pour mieux com­prendre la société numé­rique, c’est m’intéresser davan­tage à la société, et moins au numé­rique. Ou plu­tôt, moins à ce qui est immé­dia­te­ment et faci­le­ment iden­ti­fié comme rele­vant de la « révo­lu­tion Inter­net » et ten­ter de cou­vrir un plus grand nombre de domaines ; élar­gir mon champ de vision bien au delà de la pointe émer­gée de l’iceberg dont on parle tout le temps. M’intéresser à tous les sec­teurs d’activité pos­sible, à tous les domaines, même les plus tri­viaux et ten­ter d’y obser­ver com­ment les tech­no­lo­gies numé­riques, outils et usages, s’y mêlent inti­me­ment à leur quo­ti­dien. C’est aussi un moyen de véri­fier s’il est juste de par­ler de société numé­rique, autre­ment dit, si les tech­no­lo­gies numé­riques peuvent être consi­dé­rées, pour notre société et notre époque, comme je le pos­tule depuis le début d’Homo Nume­ri­cus, comme un phé­no­mène social total.


Cré­dit photo : Lead the way my friend, par Pul­po­lux en CC by-​nc sur Flickr

Une cyberinfrastructure pour les sciences humaines et sociales


J’ai récem­ment décou­vert, via un article publié par Corinne Wel­ger dans l’Observatoire Cri­tique, le rap­port publié à la fin de l’année 2006 par l’ACLS et inti­tulé Our Cultu­ral Com­mon­wealth, The report of the Ame­ri­can Coun­cil of Lear­ned Socie­ties Com­mis­sion on Cybe­rin­fra­struc­ture for the Huma­ni­ties and Social Sciences. Comme le dit Corinne Wel­ger, ce rap­port mani­feste une prise de conscience, aux Etats-​Unis, de la néces­sité de pas­ser, pour les sciences humaines et sociales, à un autre niveau de déve­lop­pe­ment en ce qui concerne les usages des nou­velles tech­no­lo­gies. Pour­tant, on ne peut pas dire que ce pays soit par­ti­cu­liè­re­ment en retard sur ce plan, sur­tout quand on com­pare à la situa­tion fran­çaise. Les Etats-​Unis, de même que la Grande-​Bretagne, les pays scan­di­naves ou l’Allemagne du reste, pos­sèdent plu­sieurs centres de recherche et déve­lop­pe­ment dans le domaine des digi­tal huma­ni­ties : on pour­rait citer par exemple le Mary­land Ins­ti­tute for Tech­no­lo­gies in the Huma­ni­ties, l’Illi­nois Cen­ter for Com­pu­ting in Huma­ni­ties, Arts and Social Science, ou encore le Scho­larly Tech­no­logy Group for the Huma­ni­ties de Brown University.

C’est à par­tir de cette base, que l’ACLS tente de tra­cer les grandes lignes de ce qui pour­rait consti­tuer un pro­gramme cohé­rent de déve­lop­pe­ment pour les SHS. Et le mot-​clé qui résume cette stra­té­gie est celui de cyber-​infrastructure, que le rap­port défi­nit de la manière sui­vante : « a layer of infor­ma­tion, exper­tise, stan­dards, poli­cies, tools, and ser­vices that are sha­red broadly across com­mu­ni­ties
of inquiry but deve­lo­ped for spe­ci­fic scho­larly pur­poses : cybe­rin­fra­struc­ture is some­thing more spe­ci­fic than
the net­work itself, but it is some­thing more gene­ral than a tool or a resource deve­lo­ped for a par­ti­cu­lar pro­ject,
a range of pro­jects, or, even more broadly, for a par­ti­cu­lar discipline. »

Très prag­ma­tique dans sa démarche, le rap­port arti­cule son argu­men­ta­tion en trois moments : il fait d’abord un état des lieux des nou­velles pos­si­bi­li­tés qu’offrent les tech­no­lo­gies numé­riques en réseau à la recherche en SHS. Puis, il pointe les obs­tacles les plus fon­da­men­taux à la concré­ti­sa­tion de ces pos­si­bi­li­tés, pour énumé­rer fina­le­ment une série de recom­man­da­tions pour l’avenir.

On est frappé de consta­ter à quel point la ques­tion de l’accès du public aux res­sources est impor­tant dans cette pers­pec­tive. Au delà en effet de la mise à dis­po­si­tion des cher­cheurs de masses de don­nées et de nou­veaux outils d’exploitation de ces don­nées qui per­mettent d’engager de nou­velles recherches, ce qui semble impor­ter aux auteurs du rap­port, c’est d’abord et avant tout le fait que les pro­grammes de numé­ri­sa­tion des sources pri­maires, la consti­tu­tion de biblio­thèques vir­tuelles d’ampleur, per­mettent à un large public d’accéder enfin à des maté­riaux et des infor­ma­tions qui lui étaient inac­ces­sibles jusque là. Il y a là mani­fes­te­ment le souci d’un rendu au public d’un bien com­mun (d’où la notion de com­mon­wealth qui appa­raît dans son titre) dont le carac­tère tout à fait par­ti­cu­lier est reconnu.

De la même manière, dans la liste des dif­fi­cul­tés qui accom­pagnent inévi­ta­ble­ment le déve­lop­pe­ment des usages du numé­rique, parmi ceux que l’on connaît bien déjà : les pro­blèmes de péren­nité, le manque de res­sources, le conser­va­tisme de la com­mu­nauté en SHS, on est sur­pris de voir appa­raître la ques­tion du copy­right, qui fait l’objet du plus long déve­lop­pe­ment. Plus encore, l’affaire Eldred, et son cor­ré­lat légis­la­tif, le Sonny Bono Copy­right Exten­sion Term Act, est men­tionné comme un cas typique des obs­tacles que le droit de pro­priété intel­lec­tuelle oppose à la libre dif­fu­sion des oeuvres et des savoirs par le moyen des réseaux numé­riques. Et l’ACLS de recom­man­der aux cher­cheurs d’une part de ne pas se lais­ser inti­mi­der par les ayants-​droits et de tirer parti de tous les usages que leur per­met le fair use, et d’autre part de prendre les devants en dif­fu­sant sous licence Crea­tive Com­mons leur propre pro­duc­tion académique.

On relè­vera dans cette sec­tion un pas­sage très inté­res­sant inti­tulé « Culture, Value, and Com­mu­ni­ca­tion » qui tente de recons­ti­tuer très rapi­de­ment une écono­mie poli­tique de l’édition numé­rique scien­ti­fique, sur la base de trois sous-​systèmes écono­miques : l’économie de mar­ché, l’économie sym­bo­lique et l’économie des finan­ce­ments publics. Il s’agit pour les auteurs du rap­port de mon­trer sim­ple­ment à tra­vers quelques exemples pré­cis (Muse, l’EPIC, etc.) à quel point ces trois sys­tèmes sont entre­mê­lés dans les pra­tiques d’édition qui ne peuvent se déve­lop­per qu’au point de jonc­tion entre eux. Voilà une approche bien prag­ma­tique qui ren­voie un cer­tain nombre de débats fran­çais, pour ne citer qu’eux, au rang des vieilles lunes idéologiques.

Mais il est temps main­te­nant d’en venir à l’essentiel du rap­port : les recom­man­da­tions, adres­sées pour l’essentiel aux com­mu­nau­tés savantes elles-​mêmes, qu’il s’agisse des cher­cheurs, des poli­tiques de la recherche, des éditeurs ou des bibliothèques.

Tout d’abord, une cyber-​infrastructure pour la recherche en SHS devra néces­sai­re­ment être :

  1. Un bien public
  2. Pérenne
  3. Intéropérable
  4. Encou­ra­geant la col­la­bo­ra­tion entre chercheurs
  5. Pre­nant en charge l’expérimentation

Ten­tant de déve­lop­per moi-​même depuis quelques années au sein de mon établis­se­ment une poli­tique d’édition élec­tro­nique qui tente de répondre (avec plus ou moins de bon­heur) à ces cri­tères, en bonne intel­li­gence avec d’autres d’ailleurs, j’avoue res­sen­tir une cer­taine joie au constat que ces efforts ne sont pas iso­lés et sont recon­nus comme fon­da­men­taux pour ce domaine.

Mais j’en viens main­te­nant aux recom­man­da­tions. Il s’agit donc de :

  1. Inves­tir mas­si­ve­ment dans une cybe­rin­fra­struc­ture pour les SHS
  2. Déve­lop­per des poli­tiques publiques et ins­ti­tu­tion­nelles qui encou­ragent l’ouverture et l’accès
  3. Pro­mou­voir les coopé­ra­tions entre le public et le privé
  4. Culti­ver le lea­der­ship sur cette ques­tion de l’intérieur des com­mu­nau­tés scientifiques
  5. Encou­ra­ger une « érudi­tion numé­rique » (digi­tal scho­lar­ship. Je ne suis pas sûr de ma traduction)
  6. Mettre en place des centre natio­naux qui sou­tiennent la cyber-​infrastructure
  7. Déve­lop­per des stan­dards ouverts et des outils robustes pour les tra­vaux de recherche.

Je l’ai dit ailleurs, à pro­pos des ques­tions de gou­ver­nance de l’Internet, le plus dif­fi­cile lorsqu’on tente n’est serait-​ce que d’observer les ques­tions tech­no­lo­giques, c’est de pla­cer le regard à la bonne dis­tance : ni trop près pour éviter d’être absorbé par le détail de telle ques­tion tech­nique, ni trop loin de peur de sur­vo­ler le pay­sage d’une vue d’ensemble qui n’en sai­sit pas véri­ta­ble­ment la logique. Il me semble bien qu’en cette occa­sion, le rap­port de l’ACLS effec­tue le bon réglage de focale et la notion de cybe­rin­fra­struc­ture est l’élément essen­tiel qui le lui per­met. Au coeur de toute cette logique, on retrouve évidem­ment la fameuse notion d’appropriation que nous sommes un cer­tain nombre à por­ter, contre tous les conser­va­tismes qui tiennent réso­lu­ment à dis­tance l’intellectuel et le tech­no­lo­gique. La notion même de digi­tal huma­ni­ties syn­thé­tise toute cette ques­tion, et fait le pari d’une adé­qua­tion, d’une inter­ac­tion très forte, entre la recherche intel­lec­tuelle et les outils et ins­tru­ments de cette recherche. Pour ce qui concerne les tech­no­lo­gies numé­riques en réseau, l’exploration et l’appropriation par les com­mu­nau­tés de recherche elles-​mêmes de cette rela­tion vient tout juste de com­men­cer. Encore faut-​il avoir conscience de sa nécessité.


Cré­dits photo : Jean Kempf, en CC by-​nc