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Le livre-​objet, objet fétiche

Le livre-​objet est-​il aux livres ce que la femme-​objet est aux femmes ? C’est la ques­tion que je finis par me poser en m’intéressant depuis quelques mois à la manière dont on peut don­ner accès sur le web à des col­lec­tions de livres élec­tro­niques. Avez-​vous remar­qué à quel point dans l’environnement numé­rique il semble presque impos­sible de dési­gner un livre autre­ment que comme un objet physique ?

Le cham­pion toute caté­go­rie du féti­chisme du livre est sans doute Apple qui va jusqu’à construire des étagères Ikéa en bois à l’intérieur des iPads et mimer l’ouverture du livre et la page-​qui-​se-​tourne dans son appli­ca­tion iBooks.
Ikéaïpad

Ikéaï­pad

Mais sans aller jusqu’à de telles extré­mi­tés, je suis frappé de voir, en pas­sant de sites en por­tails, de pla­te­formes en librai­ries élec­tro­niques (et ici même sur ce blog, regar­dez à gauche et à droite), qu’il semble impos­sible de repré­sen­ter le livre autre­ment que par.…sa cou­ver­ture ! Qu’est-ce qu’un livre ? Une « réunion de plu­sieurs cahiers de pages manus­crites ou impri­mées » répond très pla­te­ment le Lit­tré. Qu’est-ce qu’un livre sur le web ? « Une cou­ver­ture sui­vie de plu­sieurs carac­tères » pourrais-​je ajou­ter dans la même veine.
La-page-qui-se-tourne

La-​page-​qui-​se-​tourne

Mais donc ; aurait-​il échappé à tout le monde que la cou­ver­ture, arte­fact rela­ti­ve­ment pra­tique lorsqu’il s’agit de trans­mettre de l’information au lec­teur sur le contenu de l’objet qu’il tient entre les mains, est très peu adap­tée à la trans­mis­sion d’information via l’écran d’un ordi­na­teur…a for­tiori d’une tablette élec­tro­nique voire un smart­phone ? Mais peu importe semble-​t-​il, puisque la fonc­tion de ces cou­ver­tures de livres sys­té­ma­ti­que­ment mobi­li­sées sur tous les por­tails, que l’on aligne sur de fausses étagères et que l’on fait tour­ner sur de faux car­rou­sels ne semble pas de ren­sei­gner l’utilisateur sur la nature de l’ouvrage qu’il va lire. Mon hypo­thèse est que ces cou­ver­tures per­mettent de faire fonc­tion­ner une magni­fique illu­sion réfé­ren­tielle : « ceci est un vrai livre » (et pas un site, un blog, un twitt, un « mur », une page web) semblent-​elles toutes dire, y com­pris lorsqu’audit livre, pure­ment élec­tro­nique, ne cor­res­pond par­fois aucun objet imprimé mais un simple fichier pdf. La cou­ver­ture confère alors au texte qu’elle désigne toute l’aura du livre, son pres­tige et son impor­tance, elle le hisse au des­sus du babillage quo­ti­dien du web, avec lequel il ne sau­rait être confondu.
Couv'titres

Couv’titres : le duo infernal

Que c’est com­pli­qué pour­tant de pré­sen­ter des livres sur une page web lorsqu’on a la seule pauvre cou­ver­ture pour tout outil sémio­tique : on est alors replacé dans le dilemme clas­sique du libraire qui doit mettre en valeur le maxi­mum d’ouvrages sur un espace limité : la table de pré­sen­ta­tion. Pour que la table soit effi­cace, il faut qu’elle pré­sente très peu de titres ; on dira entre 9 et 12. Mais alors, que faire des autres ? Le libraire les pla­cera debout dans ses rayon­nages où ils ne seront vus que de ceux qui connaissent ce qu’ils viennent cher­cher. Le por­tail web ren­verra via un lien « tous les ouvrages » à une liste tex­tuelle clas­sée, un cata­logue, à peu près aussi effi­cace pour mettre en valeur les titres que le rayon­nage sous la table du libraire.

Générateur automatique d'aura

Géné­ra­teur auto­ma­tique d’aura

La réfé­rence à la cou­ver­ture du livre est par­fai­te­ment jus­ti­fiée lorsque l’interface ren­voie jus­te­ment à des ouvrages phy­siques : por­tails de livres numé­ri­sés comme Gal­lica ou outils de ges­tion de biblio­thèque per­son­nelle comme Libra­ry­thing. Mais dans les autres cas ? Il me semble qu’il serait temps de com­men­cer à se déta­cher de la réfé­rence à l’objet, qui sera de moins en moins per­ti­nente, et de com­men­cer à uti­li­ser de manière plus mas­sive, moins mar­gi­nale d’autres modes de pré­sen­ta­tion ou de repré­sen­ta­tion du livre : illus­tra­tion, por­trait de l’auteur, 

extraits, selon le résul­tat qu’on cher­chera à obte­nir. J’aurais ten­dance à pen­ser que, libéré du car­can réfé­ren­tiel, le livre pour­rait avan­ta­geu­se­ment pro­fi­ter de l’expérience acquise par le Web dans le domaine de la presse et des maga­zines en ligne, voire des blogs en matière de pré­sen­ta­tion et de valo­ri­sa­tion de l’information : ban­nières tour­nantes, nuages de mots-​clés, clas­se­ments mul­tiples et variés, sys­tèmes de rebonds. Et ce ne serait pas for­cé­ment très dif­fi­cile, car cer­tains éditeurs font déjà un tra­vail d’illustration et de mise en valeur ico­no­gra­phique sur leurs ouvrages. Mais alors pour­quoi diable faut-​il lais­ser enfer­mées ces illus­tra­tions dans le cadre pré-​contraint de la cou­ver­ture en mode por­trait ? Contrai­re­ment à la cou­ver­ture, la page web donne de la place, elle per­met de dis­po­ser l’information dif­fé­rem­ment ; elle per­met de res­pi­rer, et d’inventer aussi. Je trouve dom­mage que si peu de ces pos­si­bi­li­tés soient effec­ti­ve­ment exploi­tées, et d’abord, me semble-​t-​il, parce que nous sommes tous sou­mis à la tyran­nie de la cou­ver­ture, qui plaque per­pé­tuel­le­ment le livre sur son actua­li­sa­tion phy­sique. Cette fic­tion du livre-​comme-​livre-​objet que nous avons accep­tée jusqu’à pré­sent est de moins en moins tenable. Il fau­dra bien qu’elle vole en éclat un de ces jours.

Et vous, qu’en pensez-​vous ?

I love le Web

L’iPad de la Méduse

Avec la mul­ti­pli­ca­tion des tablettes de lec­ture élec­tro­nique dédiées et la com­mer­cia­li­sa­tion de l’iPad en par­ti­cu­lier, le Web n’est plus le pas­sage obligé pour la dif­fu­sion de conte­nus sur Inter­net. C’est en tout cas l’idée déve­lop­pée par Michael Hir­schorn dans un article très inté­res­sant que publiait le mois der­nier le maga­zine The Atlan­tic. Les éditeurs de livres d’un côté, qui ont tou­jours regimbé à rendre dis­po­nibles leurs cata­logue sur le Web, se pré­ci­pitent désor­mais, qui chez Apple, qui chez Ama­zon pour être pré­sents dans les librai­ries vir­tuelles que ceux-​ci mettent à leur dis­po­si­tion. Les éditeurs de presse, lami­nés par la loi d’airain du « infor­ma­tion wants to be free » (IWTBF), consi­dèrent l’iPad comme le nau­fragé contemple sa planche de salut. Sur­tout, dans tous les esprits, sur tous les médias, c’est désor­mais la curée contre le Web cou­pable de toutes les tares : inor­ga­nisé, inef­fi­cace, dan­ge­reux, immo­ral, le Web est un ter­rain vague, une zone, une friche, un lieu de per­di­tion à mi-​chemin entre le Saloon et le bor­del d’où Saint Steve ramène les consommateurs-​brebis égarés pour les conduire vers le jar­din d’Eden sécu­risé, ordonné, propre et exempt du péché, enclos de belles palis­sades blanches (« white piquet fence » selon l’expression ima­gée de Hir­schorn) dont il est le gardien.

Je vou­drais sim­ple­ment pro­po­ser ici une défense et illus­tra­tion de ce Web bien mal aimé. En un mot, alors que tous le décrient, je pro­clame pour ma part, bien haut et et bien fort, sans crainte ni trem­ble­ment : I love le Web !

I love le Web

Avant d’égrener les rai­sons de cet atta­che­ment, peut-​être convient-​il de défi­nir le Web, et de dire ce qui le par­ti­cu­la­rise par rap­port à Inter­net en géné­ral. Le meilleur moyen pour com­prendre sim­ple­ment sans recou­rir à la tech­nique ce qu’est le Web, c’est de par­tir du navi­ga­teur : le Web, c’est ce qui nous per­met d’accéder à des conte­nus par l’intermédiaire d’un navi­ga­teur quel qu’il soit — soyons consen­suels pour une fois : Inter­net Explo­rer, Mozilla Fire­fox, Google Chrome, Opera ou Safari. Pour fonc­tion­ner, le navi­ga­teur Web s’appuie sur trois éléments tech­niques dont la conjonc­tion font le Web :

1. un sys­tème d’adressage qui attri­bue une adresse à chaque « page Web », chaque docu­ment, per­met­tant de le retrou­ver dans l’incroyable fouillis de mil­liards de pages que consti­tue le Web. Ce sys­tème des URL — Uni­form Res­source Loca­tor -, c’est l’ossature du Web.

2. Un lan­gage de struc­tu­ra­tion et/​ou de mise en forme, le HTML qui per­met au navi­ga­teur de com­po­ser les pages Web en pla­çant les éléments de conte­nus à la bonne place et en se com­por­tant comme le concep­teur de la page l’a voulu. Le HTML –Hyper­texte Mar­kup Lan­guage, ce sont les muscles du Web.

3. Une tech­no­lo­gie très simple per­met­tant de créer des «  hyper­liens  » entre les docu­ments, de les relier entre eux, don­nant la pos­si­bi­lité à l’utilisateur de sau­ter d’un docu­ment à un autre d’un clic de sou­ris. C’est le lien hyper­texte et le pro­to­cole HTTP — Hyper­text Trans­fer Pro­to­col sur lequel il s’appuie, qui per­met de l’établir. Le lien hyper­texte, c’est le sys­tème san­guin du Web.

(4. On pour­rait ajou­ter, pour être tout à fait com­plet : la mise en forme, l’apparence finale des docu­ments Web, autre­ment dit la peau, défi­nie par le lan­gage CSS –Cas­ca­ding Style Sheet — qui a pris une impor­tance gran­dis­sante au cours des der­nières années et ce n’est pas fini, voir le bonus en fin de billet).

Conclu­sion en forme d’équation : WWW=URL+HTML+HTTP(+CSS)

Main­te­nant que les fon­da­men­taux sont posés, voici pour­quoi le Web consti­tue pour moi une tech­no­lo­gie irrem­pla­çable qu’il convient de défendre et ché­rir avec la der­nière éner­gie ; voici pour­quoi j’aime le Web.

J’aime le Web parce qu’il est simple et low tech

Cyber­monks par PIM­boula en CC by-​nc-​nd 2.0 sur Flickr

Le Web, c’est la sim­pli­cité à tous les niveaux : au niveau des usages tout d’abord, grâce aux liens hyper­textes qui per­mettent de pas­ser d’un docu­ment à l’autre sans devoir apprendre une quel­conque taxo­no­mie ni de syn­taxe de requête. Il n’est pas éton­nant que ce soit l’apparition du pre­mier navi­ga­teur Web — Mosaic — en 1993, qui soit à l’origine de l’explosion des usages de l’Internet que l’on a connu depuis lors. Pour­quoi ? Tout sim­ple­ment parce que sur­fer sur le Web est à la por­tée d’un enfant de 5 ans. Au niveau tech­nique ensuite : le Web est tel­le­ment simple et low tech, demande tel­le­ment peu de res­sources que la der­nière chose que vous per­met­tra de faire un ordi­na­teur caco­chyme en fin de vie, celui qui ne peut même plus ouvrir Word 95 en moins de 3 heures, ce sera de vous per­mettre de sur­fer sur le Web. Du coup, le Web est acces­sible à tous, à toutes les machines, à tous les bud­gets ; biblio­thèques et autres espaces publics numé­riques peuvent mettre à dis­po­si­tion des dizaines d’ordinateurs dotés d’un navi­ga­teur et les cyber­ca­fés fleu­rissent de Gaza à Hanoï, de Delhi à Lagos don­nant un accès gra­tuit ou à très bas coût à une quan­tité consi­dé­rable d’informations de toutes natures pour des mil­liards de per­sonnes. Cela, j’aimerais bien qu’on ne l’oublie pas, parce que c’est tout sim­ple­ment une révo­lu­tion à l’échelle de la pla­nète : « magi­cal, won­der­ful, incre­dible, ama­zing, awe­some, big, big­ger, bet­ter, best, great, huge, ter­ri­fic, tre­men­dous, ambi­tious, gor­geous, beau­ti­ful, phe­no­me­nal, unbe­lie­vable, unbea­table, remar­kable, revo­lu­tio­nary, extra­or­di­nary »» dirait Saint Steve.

Mais aussi, le Web est tel­le­ment simple qu’il per­met à tous ceux qui le sou­haitent de trans­mettre et dif­fu­ser de l’information à bas coût et sans devoir acqué­rir de grandes connais­sances tech­niques. Sait-​on qu’il est tout à fait pos­sible de com­po­ser une page Web en uti­li­sant le bloc-​notes de son ordi­na­teur ? Essayez donc de créer dans les mêmes condi­tions une appli­ca­tion pour iPad pour voir ! Et cette page Web que j’ai com­po­sée sur mon bloc-​notes, rien de plus facile que de la poser sur un ser­veur Web, celui que met gra­tui­te­ment à ma dis­po­si­tion mon four­nis­seur d’accès par exemple, pour la rendre acces­sible à la terre entière, sans rien deman­der à per­sonne (et je peux même dif­fu­ser ma page direc­te­ment à par­tir de mon ordi­na­teur per­sonne, si je veux). A contra­rio, impos­sible de publier mon appli­ca­tion pour iPad sans avoir obtenu le nihil obs­tat et l’impri­ma­tur de Saint Steve…

Homo Nume­ri­cus en 2000 — Hand made

C’est cette sim­pli­cité à la créa­tion de conte­nus qui m’a d’abord séduit et m’a fait plon­ger dans le Web, comme beau­coup de ma géné­ra­tion. Vivant dans un monde où l’on m’explique à lon­gueur de temps que tout est très com­pli­qué, où pour faire ceci ou cela, il faut tou­jours beau­coup de temps, recueillir l’assentiment d’un nombre incroyable de per­sonnes auto­ri­sées, où il faut en per­ma­nence faire des com­pro­mis avec les pou­voirs établis, le Web m’a d’abord donné la goût de la liberté de pou­voir tout faire tout seul, même si j’ai appris par la suite, que c’est aussi bien plus inté­res­sant de faire avec les autres. Mais jus­te­ment, puisque je suis libre d’écrire et dif­fu­ser mes idées, d’explorer les pos­sibles sans rien deman­der à per­sonne, je prends bien plus de plai­sir à le faire avec les autres, et d’abord parce que je n’y suis pas contraint.

J’aime le Web parce qu’il est ouvert et social

Parlons-​en jus­te­ment de ce « faire avec les autres ». Une des évolu­tions les plus réjouis­santes du Web est qu’il devient de plus en plus social : on pense bien sûr aux réseaux sociaux — pro­fon­dé­ment immer­gés dans le Web, mais il faut aussi pen­ser aux cen­taines de mil­liers de com­mu­nau­tés vir­tuelles qui se ras­semblent autour de sites Web de toutes natures et sur tous les sujets, il faut aussi évoquer les fameux « pla­net » qui struc­turent la blo­go­sphère et donnent une nou­velle vie aux anciens « webrings », sans même par­ler de tous les sites col­la­bo­ra­tifs, Wiki­pé­dia et d’autres, qui sont nés du Web et per­mettent à des mil­liers de gens de co-​créer des conte­nus, dans la logique du Web 2.0. Il faut s’interroger sur le moteur de cette « socia­li­sa­tion » pro­gres­sive du Web.

Don’t use (your) public gar­den ! par Cas­torp Repu­blic en CC by-​nc-​sa 2.0 sur Flickr

Qu’est-ce qui rend pos­sible ces col­la­bo­ra­tions mul­tiples, ces mou­ve­ments par les­quels les gens échangent en per­ma­nence, de manière plus ou moins étroite, mais de plus en plus intense ? Je crois que c’est pré­ci­sé­ment ce pour quoi on cri­tique le plus sou­vent le Web : son carac­tère inor­ga­nisé, sans plan pré­éta­bli, et ouvert à tous les vents. Le Web, c’est un joyeux bazar où un chat ne retrou­ve­rait pas ses petits, c’est une auberge espa­gnole où cha­cun apporte un plat de chez lui com­po­sant un repas pour le moins bigarré, c’est une jungle luxu­riante ou s’épanouissent les cent fleurs de la diver­sité, et c’est jus­te­ment tout cela qui lui donne vie et le fait tel­le­ment res­sem­bler à…la société elle-​même ; une société ouverte et accueillante, s’auto-organisant vaille que vaille, mais aussi vul­gaire, vio­lente, dan­ge­reuse quel­que­fois, créa­trice et des­truc­trice tout à la fois, c’est-à-dire tout sim­ple­ment vivante ! En com­pa­rai­son, l’Eden de Saint Steve est bien confor­table, bien agréable, pas de mau­vaise herbe ni de ronces, les che­mins y sont rec­ti­lignes et bien ratis­sés, chaque chose à sa place et une place pour chaque chose, on peut s’y repo­ser et y lais­ser gam­ba­der les enfants, sans craindre les mau­vais coups. Mais son jar­din de curé ne favo­rise pas les conver­sa­tions ni les ren­contres, il n’autorise pas ses visi­teurs à biner un coin du pota­ger et inven­ter, ensemble, de l’inédit.

Une société n’est pas une entre­prise, ni une armée, pas plus qu’une église. Ce n’est pas une bou­tique ou un média et ce n’est même pas non plus une famille ou une com­mu­nauté. La société englobe et dépasse toutes ces formes de col­lec­tifs. Elle est comme un océan sans limite, elle est mul­ti­di­men­sion­nelle et per­sonne n’en a un plan pré­éta­bli en tête. Cer­tains s’imaginent peut-​être la gou­ver­ner, mais ils se font des illu­sions la plu­part du temps. Une société vit sa propre vie et se déve­loppe dans des direc­tions impré­vi­sibles et inat­ten­dues. Elle se nour­rit des mul­tiples ren­contres, échanges et inter­ac­tions qui relient les membres qui la com­posent. Ces inter­ac­tions sont désor­don­nées, chao­tiques, impré­vues elles aussi, et c’est le moteur de la créa­tion. Il me semble que le Web fonc­tionne à peu près de la même manière.

J’aime le Web parce qu’il est démocratique.

Oui, dé-​mo-​cra-​tique. J’ai bien conscience de dire un gros mot par les temps qui courent, et je prie mes lec­teurs de bien vou­loir m’en excu­ser, mais la conjonc­tion de tout ce qui pré­cède : le Web tel que nous le connais­sons, c’est-à-dire acces­sible, ouvert, social et auto­géré lui confère une qua­lité poli­tique incon­tes­table. C’est la rai­son pour laquelle il est autant déni­gré par les puis­sants, poli­tiques, stars média­tiques et autres capi­taines d’industrie, qui n’ont de mots assez durs pour dénon­cer le «  tout-à-l’égout  », la «  pire salo­pe­rie jamais inven­tée par les hommes  », le repaire de ter­ro­ristes et de pédo­philes et plus récem­ment de trotsko-​fascistes. Le Web fait mal aux puis­sants parce qu’il est le

Student demons­tra­tion par Phi­lippe Leroyer, en by-​nc-​nd 2.0

lieu où le peuple — autre gros mot — s’exprime et les cri­tique libre­ment. Il faut com­prendre que tout l’arsenal légis­la­tif qui s’accumule depuis main­te­nant plus de dix ans et celui qui s’annonce, toutes les mesures récla­mées par les uns et les autres pour régu­ler et contrô­ler la « zone de non-​droit » que serait le Web, tous les dis­cours de déni­gre­ment que l’on entend à lon­gueur de temps contre ce moyen de com­mu­ni­ca­tion consti­tuent des ten­ta­tives de réduire la liberté d’expression qui le caractérise.

« Inter­net [elle vou­lait dire le Web] est un dan­ger public puisque ouvert à n’importe qui pour dire n’importe quoi  » s’est un jour écriée Fran­çoise Giroud. Je suis bien d’accord avec elle, et c’est pour cela pré­ci­sé­ment que j’aime tel­le­ment le Web.

Bonus : Et le Web c’est cool aussi !

La sup­po­sée mau­vaise qua­lité, les soi-​disant limi­ta­tions du lan­gage HTML servent sou­vent à ali­men­ter une cri­tique du Web, de la part des éditeurs et des gra­phistes en par­ti­cu­lier. Le HTML serait inca­pable de satis­faire aux cri­tères élevés de la belle typo­gra­phie, avec césures, polices de choix et glyphes léchés, d’où le recours aux fichiers PDF. Le HTML serait inca­pable de prendre en charge la moindre ani­ma­tion, d’où la mul­ti­pli­ca­tion des sites ou des vidéos en Flash (dont Saint Steve ne veut pas d’ailleurs). Ces cri­tiques pou­vaient être fon­dées à une époque. Elles le sont aujourd’hui de moins en moins, grâce, d’une part, à la moder­ni­sa­tion des navi­ga­teurs, et d’autre part à l’évolution des stan­dards eux-​mêmes. Sur le pre­mier point (texte et typo­gra­phie), il faut savoir que le for­mat Epub qui est en train de l’emporter pour encap­su­ler les livres élec­tro­niques à lire sur les tablettes de lec­ture est basé sur le for­mat HTML et écrase très net­te­ment le for­mat PDF, inca­pable de repo­si­tion­ner un texte à la volée en fonc­tion de la taille du sup­port. Belle revanche ! Sur le second point (images et ani­ma­tions), il faut voir cette vidéo pro­po­sée par Tris­tan Nitot qui asso­cie HTML5, CSS3 et Firefox4 nous en met plein les yeux.

Dis­clai­mer : j’ai un iPad moi aussi et je l’adore.…surtout pour sur­fer sur le Web.

Belle-​maman a 70 ans et passera à l’informatique libre dimanche soir

Chicago's Frozen Shadows - CC par Mike Lavoie

Chicago’s Fro­zen Sha­dows — CC par Mike Lavoie

Avec l’arrivée de l’informatique dans les nuages (cloud com­pu­ting), on pour­rait pen­ser que le choix d’un sys­tème d’exploitation pour­rait deve­nir de plus en plus secon­daire. On peut même ima­gi­ner que l’OS pour­rait deve­nir une couche pré­his­to­rique, enfouie pro­fon­dé­ment dans des strates infor­ma­tiques, tou­jours pré­sente, mais de moins en moins visible, de moins en moins déci­sive, dans l’ordinateur du futur.

En pen­sant cela, on ne peut s’empêcher d’espérer la confir­ma­tion du déclin de Micro­soft, qui a tant neu­tra­lisé ses concur­rents et écrasé la dis­tri­bu­tion infor­ma­tique de sa puis­sance com­mer­ciale. Les deux mamelles de Micro­soft que sont Win­dows et la suite Office sont, en effet, cha­cune atta­quée de front par divers concur­rents redou­tables. Avec l’accident indus­triel que fut Micro­soft Win­dows Vista instable, lent, laid, lourd et pro­cé­du­rier, Micro­soft sem­blait avoir engraissé et inté­rio­risé sa posi­tion de domi­na­tion mon­diale au point d’être capable de pro­duire le plus mau­vais OS du monde. Il a mis du temps à prendre la mesure de son incroyable erreur. Micro­soft Win­dows Seven redresse la barre, avec un OS plus moderne, enfin stable…

Les trois OS concurrents

Trois concur­rents majeurs ont pro­fité de la bourde Vista pour conti­nuer à avan­cer leurs pions.

Google, avec Google Chrome OS, est le plus jeune acteur, puisque son sys­tème n’est encore qu’annoncé. Cepen­dant, on sait qu’il sera basé sur Linux, s’appuiera for­te­ment sur le navi­ga­teur Chrome et fera la part belle à la suite bureau­tique en ligne de Google (Google docs). Il com­plè­tera la stra­té­gie de Google en matière d’OS, cou­ron­née par une pre­mière étoile avec Android, le sys­tème d’exploitation pour smartphones.

Apple, avec Mac OS X et iOS 4, dis­pose de deux sys­tèmes d’exploitations modernes, lechés et fer­més. On connaît le suc­cès de l’Iphone et de son OS, désor­mais appelé iOS, qui a pro­duit une dyna­mique dans laquelle le Macin­tosh s’est engouf­fré avec son Mac OS X, dont les qua­li­tés sont indé­niables, et qui est moins fermé qu’iOS : il est en effet pos­sible de déve­lop­per une appli­ca­tion pour Mac OS X sans deman­der l’autorisation de M. Steve Jobs Ier. iOS est une machine à cash qui a pour ambi­tion d’enfermer l’utilisateur dans un écosys­tème ras­su­rant, un hyper­mar­ché cultu­rel design. Pour allu­mer son Iphone la pre­mière fois, il faut don­ner son numéro de carte bleue, qui est ensuite le cézame pour toute évolu­tion dans le monde sou­riant conçu par Apple pour endor­mir les popu­la­tions à fort pou­voir d’achat. Le maga­sin est en le coeur. Lent et ergo­no­mi­que­ment mal conçu, il se com­porte pour­tant comme un immense concen­tra­teur qui relie le consom­ma­teur et le ven­deur, mar­ché au sein duquel Apple se place en entre­met­teur de luxe, pré­le­vant sa dîme au pas­sage et mul­ti­pliant les efforts pour cap­tu­rer l’utilisateur dans son écosystème.

Ubuntu, enfin. La dis­tri­bu­tion Linux la plus facile à ins­tal­ler et à uti­li­ser s’appuie sur deux réus­sites exem­plaires dans le monde du logi­ciel libre. Tout d’abord, Debian, dis­tri­bu­tion rugueuse mais par­fai­te­ment fiable, et Gnome, inter­face confor­table et très simple, ins­pi­rée par la recherche de sim­pli­cité mise en oeuvre par Apple. Encore rela­ti­ve­ment peu connu par le grand public, il souffre de la main-​mise de Micro­soft sur les étals des super­mar­chés. Pour­tant, avec l’arrivée des Net­books, la situa­tion a com­mencé à chan­ger et sa visi­bi­lité a pro­gressé. La débâcle consti­tuée par Micro­soft Win­dows Vista a consti­tué une oppor­tu­nité pour les alter­na­tives, qui n’en deman­daient pas tant. Mais, sur­tout, ce sont les pro­grès rapides et régu­liers d’Ubuntu et de la famille Linux qui ont fait évoluer la donne. D’autant plus que quatre logi­ciels libres pro­gres­saient en paral­lèle, sur tous les OS : Fire­fox, Thun­der­bird, Ope​nOf​fice​.org et VLC.

Les logi­ciels libres qui per­mettent de décro­cher face à la dépen­dance Windows

Avec Fire­fox, le monde du logi­ciel libre a trouvé son navi­ga­teur. Puis­sant et res­pec­tueux des stan­dards, il s’est vite révélé indis­pen­sable grâce à ses exten­sions qui ont per­mis le déve­lop­pe­ment de fonc­tion­na­li­tés nom­breuses. Sur­tout, il fonc­tionne sur Mac OS X, sur Win­dows et sur Linux. Il a, dès lors, consti­tué le prin­ci­pal Che­val de Troie du logi­ciel libre dans le logi­ciel pro­prié­taire. Il a habi­tué des cen­taines de mil­lions d’utilisateurs à uti­li­ser un logi­ciel qui fonc­tionne à l’identique dans un envi­ron­ne­ment Linux. Il a donc pré­paré le ter­rain, en dou­ceur, pour per­mettre la bas­cule vers Linux.

Mozilla Thun­der­bird a consti­tué une pre­mière oppor­tu­nité libre pour dépas­ser le très vieillis­sant Eudora et les pro­prié­taires Apple Mail Micro­soft Out­look. Mais l’indépendance face aux envi­ron­ne­ments pro­prié­taires a été accen­tuée par la mon­tée en puis­sance des Web­mails, Gmail en tête : rapides et d’une capa­cité de sto­ckage inima­gi­nable il y a encore quelques années, ils modi­fient la donne en pro­fon­deur. Autre­fois, pour chan­ger de machine ou d’OS, il fal­lait pro­cé­der à une sau­ve­garde de ses cour­riels, de ses filtres, de ses dos­siers. Cette tâche, hau­te­ment périlleuse, était un frein impor­tant à toute évolu­tion du poste de tra­vail. Face­book et Gmail sont, depuis, pas­sés par là, et les don­nées se sont envo­lées vers les nuages. Cela pose bien sûr des pro­blèmes de société, mais auto­no­mise for­te­ment de l’environnement maté­riel et logi­ciel uti­lisé localement.

Ainsi, les deux prin­ci­paux usages d’un ordi­na­teur aujourd’hui, qui sont le cour­rier élec­tro­nique et la navi­ga­tion sur Inter­net, se sont décon­nec­tés de l’influence des envi­ron­ne­ments de Micro­soft et d’Apple.

Res­taient le vision­nage de films (DivX et DVD) et la bureau­tique. Pour le pre­mier, VLC s’est révélé d’une redou­table effi­ca­cité. Rapide, léger, libre, il sup­porte la quasi-​totalité des for­mats exis­tants. Et il fonc­tionne sur Mac OS X autant que sur Win­dows et, sur­tout, sur Linux. Pour le second, Ope​nOf​fice​.org pré­sente les mêmes qua­li­tés : il lit les .doc et .docx, pro­pose un trai­te­ment de texte rela­ti­ve­ment évolué (bien que moins sophis­ti­qué que Word), un tableur et même un effi­cace concur­rent de Power­point (Pré­sen­ta­tion). Et, bien sûr, Ope​nOf​fice​.org fonc­tionne sur les trois OS : Mac, Win­dows et Linux.

Depuis long­temps déjà, Linux domine le sec­teur de l’informatique pro­fes­sion­nelle, en par­ti­cu­lier dans le domaine des ser­veurs Web. Le géant Google n’utilise-t-il pas des cen­taines de mil­liers de ser­veurs uti­li­sant Linux? Il n’est pas néces­saire de démon­trer la puis­sance du carré magique Linux Apache PHP MySQL (OS, Ser­veur Web, Lan­gage de pro­gram­ma­tion, Sys­tème de base de don­nées), appelé LAMP. Celui-​ci est uti­lisé dans la majo­rité des sites web du monde. Voilà pour la puis­sance et la fia­bi­lité. Mais quid des usages et des habi­tudes? Elles semblent avoir la vie dure. En effet, Linux ne serait ins­tallé que sur 1,24% des postes de par­ti­cu­liers en 2009 (enquête XITI). Com­ment expli­quer une telle situa­tion, alors que l’environnement Linux est très mûr, très fiable, très stable et très convivial?

Trois obs­tacles persistent

Il ne faut pas comp­ter sur l’industrie du jeu vidéo pour déve­lop­per des ver­sions pour Linux. Cepen­dant, les petits jeux en ligne en Flash, d’une part, et les consoles de jeu dédiées, d’autre part, ont per­mis d’imaginer un pas­sage vers Linux sans douleur.

De même, les fabri­cants de maté­riel infor­ma­tique ont long­temps fait la source oreille à Linux, ce qui a consti­tué un frein consi­dé­rable au déve­lop­pe­ment de Linux. En effet, vous deviez d’abord ache­ter votre machine, puis la tes­ter avec un Live CD Ubuntu pour savoir si l’ensemble de ses par­ti­cu­la­ri­tés maté­rielles seraient sup­por­tées par Ubuntu. Pire : à chaque achat de nou­veau maté­riel (impri­mante, smart­phone, clé 3G), le sus­pense est pré­sent. Ce péri­phé­rique sera-​t-​il géré par Ubuntu? L’auteur de ces lignes a lui-​même dû aban­don­ner Linux pour ce type de rai­son : très mobile pro­fes­sion­nel­le­ment, j’ai dû reve­nir sur Win­dows puis pas­ser à Macin­tosh pour avoir une bonne ges­tion de l’économie d’énergie, donc de l’autonomie, de mon por­table, ainsi qu’un sup­port de ma clé 3G me connec­tant au reste du monde, et notam­ment à l’équipe avec laquelle je travaille.

Le der­nier obs­tacle est la puis­sance de l’artillerie com­mer­ciale mise en place par Micro­soft et l’immense flo­tille qui en dépend. Pour ache­ter un ordi­na­teur équipé d’Ubuntu, il faut se lever tôt le matin. La FNAC ou Car­re­four ne vous en ven­dront pas, du moins pas pour l’instant. Seul votre assem­bleur local pourra avoir envie de se lan­cer dans l’aventure. Et si vous consi­dé­rez que les esca­drilles de machines équi­pées de Win­dows consti­tuent de la vente liée ou for­cée, vous avez rai­son, mais il fau­dra vous armer de patience pour vous faire rem­bour­ser. On appelle ce type de logi­ciels des Racke­ti­ciels <http://​racke​ti​ciel​.info/>. Si vous appe­ler l’assistance télé­pho­nique de votre four­nis­seur d’accès à Inter­net, il vous deman­dera de cli­quer sur le bou­ton « Démar­rer » ou d’ouvrir le poste de tra­vail… Si vous lui dites que vous uti­li­sez Ubuntu, il vous répon­dra sans doute que ce n’est pas conforme, que le pro­blème vient de vous, que vous devez d’abord for­ma­ter votre ordi­na­teur et ensuite rap­pe­ler… On a vu des assis­tances télé­pho­niques de fabri­cants d’ordinateurs pro­cé­der de la sorte. Cette alliance indus­trielle a pour objec­tif de culpa­bi­li­ser le cha­land et de sim­pli­fier le mar­ché en l’uniformisant. Elle place l’environnement Linux dans une situa­tion de mar­gi­na­lité déli­gi­ti­mante, qu’il est dif­fi­cile de contrer. Seriez-​vous un odieux hacker, un mau­vais bidouilleur inca­pable d’utiliser un sys­tème qui marche vrai­ment, attiré par la com­plexité et l’odieuse ligne de com­mande, cet irréa­liste idéa­liste tech­no­borné, fai­sant jou­jou avec son bidule high-​tech under­ground? Vous feriez mieux d’aller jouer à Linux dans les caves de Berlin…

Pour­tant…

Cette situa­tion pou­rait durer long­temps ainsi. Pour­tant, Linux entre dans l’actualité quo­ti­dienne de per­sonnes qui sont très loin d’être tech­no­philes. Le signal a été donné par ma soeur. Débrouillarde mais pas abso­lu­ment pas férue d’informatique, elle a tou­jours pensé que sa machine devait avant tout mar­cher, et trou­vait son grand-​frère exces­si­ve­ment techno. Elle s’est donc tenue loin de toutes ses péré­gri­na­tions linuxiennes, jusqu’à ce jour de prin­temps où son col­lègue lui a ins­tallé Linux. Pour­quoi? Parce que son Win­dows était à bout de course. Elle allait jeter l’ordinateur avec le sys­tème… et son col­lègue lui a gen­ti­ment pro­posé de faire un der­nier essai, pour voir si le cadavre bou­geait encore. Miracle, me dit-​elle! Elle a une machine véloce, qui réa­lise 100% des mis­sions qu’elle lui confie. Et elle me demande com­ment virer son Win­dows ins­tallé en dual-​boot, par sécu­rité… Elle uti­lise un web­mail, Ope­nOf­fice, Fire­fox, Face­book et Net­vibes. Point. Mon fil Twit­ter semble fré­mir face à cette option et je découvre des cas simi­laires. Est-​ce une révolte? Non, Sire, une Révo­lu­tion! Se pourrait-​il donc que Linux soit par­venu à un degré de matu­rité tel qu’il soit désor­mais en mesure de faire de l’ombre à ses concurrents?

Pour en avoir le coeur net, j’ai décidé de sau­ver belle-​maman des griffes de Win­dows. Son his­toire est simple : achat d’un PC por­table 17″ de marque HP à la FNAC. Celui-​ci embarque un Win­dows Vista hor­ri­ble­ment bug­gué, plus rapide qu’un péli­can englué, et qui plante plu­sieurs fois par jour, dès le pre­mier allu­mage. Une honte! A un point tel que j’ai dû ins­tal­ler un Win­dows Seven par des­sus, récem­ment, pour redon­ner vie à cette machine pour­tant neuve… Mais j’ai fait le test avec une ver­sion de Win­dows cir­cu­lant sur le réseau, n’ayant pas envie de vider le por­te­feuille de belle-​maman alors qu’elle a une licence de Win­dows Vista dans la sacoche de son ruti­lant HP (mais pas de CD, car il n’y a pas de petite écono­mie). Comme Micro­soft a détecté que je n’avais pas payé de licence, il affiche sur le poste des mes­sages d’alerte m’indiquant que, déci­dé­ment, je suis un hon­teux pirate et belle-​maman est très inquiète. Du coup, de la colère, je me suis laissé convaincre par les amis et vais ten­ter le virage. Accro­chez vos cein­tures, belle-​maman, vous pas­sez à Linux!

PizzaWeb. Garderons-​nous le mot « crowdsourcing » dans notre langue ?

Magnetic Poetry, par Surreal Muse, licence CC

Magne­tic Poe­try, par Sur­real Muse, licence CC

L’arrivée du mot care dans le dis­cours du Parti socia­liste fran­çais m’a étonné et inquiété par sa forme. La force de légi­ti­ma­tion du voca­bu­laire anglais semble n’avoir plus de limite. Or, les acteurs du numé­rique ont un voca­bu­laire for­te­ment anglo­phone. Par­fois, c’est logique, et je ne fais pas par­tie des gens mar­qués par un com­plexe obsi­dio­nal dans le domaine lin­guis­tique. J’aime bien me repré­sen­ter la langue fran­çaise comme la table d’un grand ban­quet, auquel sont conviés les génies des langues de tous les pays du monde, de pizza à Web, de même que res­tau­rant est un mot fran­çais qui a dépassé nos fron­tières lin­guis­tiques. Mais, trop sou­vent, nous uti­li­sons des termes anglais sans choix, par défaut, par iner­tie ou, plus pré­ci­sé­ment, par inca­pa­cité à réagir au flot de nou­veau­tés. Il est donc inté­res­sant de se pen­cher, de temps en temps, sur cette question.

J’avais com­mencé un tra­vail de réflexion ter­mi­no­lo­gique sur les mots tour­nant autour des blogs (Do you speak blog?). Je crois que nous devrions prendre le temps de nous arrê­ter un moment de temps en temps, pour nous regar­der, nous écou­ter et nous lire en train de par­ler, écrire et pen­ser. Il ne s’agit pas de contrer l’influence anglo-​américaine, mais de tra­vailler en conscience, avec une boîte à outils concep­tuelle et tech­nique fine, assu­mée et précise.

Crowd­sour­cing

Dif­fi­cile à pro­non­cer cor­rec­te­ment en fran­çais, ce mot décrit un phé­no­mène majeur du Web. Puis­sant et pré­cis, sa sono­rité me semble un véri­table obs­tacle à sa trans­po­si­tion en fran­çais. La notice Wiki­pe­dia fran­çaise pro­pose « appro­vi­sion­ne­ment par la foule », « impar­ti­tion à grande échelle », « exter­na­li­sa­tion à grande échelle ». Tout ceci me paraît dif­fi­cile à mettre en oeuvre.

Pro­po­si­tion : enri­chis­se­ment collaboratif.

Com­mu­nity manager

Défi­nit par l’APEC comme celui qui « a pour mis­sion de fédé­rer les inter­nautes via les pla­te­formes inter­net autour de pôles d’intérêts com­muns (marque, pro­duits, valeurs…), d’animer et de faire res­pec­ter les règles éthiques de la com­mu­nauté ». On uti­lise par­fois ani­ma­teur de com­mu­nau­tés web, ou ges­tion­naire de com­mu­nau­tés. On a pro­posé «  atta­ché de web  », mais je trouve que cela relie trop à la com­mu­ni­ca­tion. Le mot « com­mu­nauté web » a beau­coup de sens, et je crois qu’il fau­drait par­ve­nir à le conser­ver. Ges­tion­naire fait pen­ser à l’administration, ani­ma­teur asso­cie peut-​être trop à l’animateur de colo­nies de vacances. Mais, à tout prendre, je pré­fère un ani­ma­teur à un ges­tion­naire, et un mot peut avoir plu­sieurs conno­ta­tions. Bien sou­vent, il s’agit d’un modé­ra­teur de com­mu­nauté, mais il joue un rôle bien plus large, car c’est véri­ta­ble­ment quelqu’un qui accueille, qui dit aux nou­veaux venus : « sentez-​vous chez vous », qui encou­rage la prise de parole et l’expression. C’est quelqu’un qui donne envie de tra­vailler ensemble, qui donne du sens col­lec­tif à l’apparent désordre des indi­vi­dua­li­tés ; c’est aussi un pas­seur, c’est-à-dire quelqu’un qui trans­met aux pla­te­formes la situa­tion de la « com­mu­nauté », et qui trans­met, dans l’autre sens, les règles et capa­ci­tés de la pla­te­forme au ser­vice de la com­mu­nauté. De ce point de vue, c’est un inter­ces­seur, un média­teur. C’est quelqu’un qui est « chargé des gens », si on peut se per­mettre une telle expres­sion. Le média­teur est, au fond, le meilleur terme, mais il est uti­lisé en France pour dési­gner les per­sonnes qui font de la média­tion sociale, dans les popu­la­tions défa­vo­ri­sées, et pour rece­voir les plaintes et com­plaintes des lec­teurs d’un jour­nal ou des télé­spec­ta­teurs d’une chaine de télévision…

Pro­po­si­tion : chargé de média­tion pour com­mu­nauté web.

Digi­tal evangelist

En France, les « évan­gé­listes numé­riques » risquent de pas­ser pour les têtes de ponts de sectes. La conno­ta­tion reli­gieuse est dif­fi­cile à accep­ter dans notre concep­tion laïque, et la langue s’en fait le por­teur. Pire, ce sont bien sou­vent des « Chief evan­ge­list » qui sont dési­gnés comme tels avec une mis­sion d’évangélisation des foules à un pro­duit par­ti­cu­lier, c’est-à-dire des VRP de luxe. Dans cette der­nière expres­sion « chef » a rem­placé « digi­tal », ce qui ajoute à la dimen­sion mar­ken­ting moderne, quel que soit le « pro­duit », quel que soit le sec­teur. On entend par­fois égale­ment « Digi­tal acti­vist », qui a perdu la conno­ta­tion reli­gieuse, mais qui risque d’affoler les médias, tou­jours enclins à consi­dé­rer que les hackers, pour ne pas dire les ter­ro­ristes du 3e mil­lé­naire, sont au coin de la rue. Les dits hackers ne sont pour­tant pas des pirates, mais c’est ainsi que le mot a été tra­duit. Un bon exemple d’adoption d’un terme anglais, avec per­ver­sion de son sens au moment du pas­sage de la frontière…Pour ceux qui ont inlas­sa­ble­ment dif­fusé et défendu des idées nou­velles qui ont fini par l’emporter, l’université fran­çais uti­lise volon­tiers le terme de pion­niers. Cela élimine la dimen­sion sociale, avec la force de convic­tion du por­teur de la « bonne parole », mais per­met de main­te­nir l’idée d’une conquête nécessaire.

Pro­po­si­tion : pion­niers du numérique.

Early adop­ters

Les « pre­miers adop­tants » sont une tra­duc­tion mot à mot, assez lourde, mais tech­ni­que­ment exploi­table. Je lui pré­fère primo-​adoptants, parce que ça m’amuse d’utiliser la même racine que les primo-​arrivants, ces immi­grés venant d’arriver dans leur nou­veau pays d’adoption, qui sont en géné­ral en situa­tion très dif­fi­cile, ayant à acqué­rir de nou­veaux repères lin­guis­tiques, cultu­rels et même écono­miques. La notion d’early adop­ters a égale­ment une conno­ta­tion sup­plé­men­taire: ce sont des éclai­reurs, cer­tains diraient des influen­ceurs, par leur rôle de défri­cheurs de nou­veaux usages numé­riques, qui servent ensuite de modèle et d’exemples. Comme nous sommes dans une société de consom­ma­tion, il y a sou­vent confu­sion entre les ama­teurs de gad­gets qui font pro­ces­sion le matin dans un i–maga­sin le jour de la sor­tie du der­nier i–gad­get pour lequel roulent les i–médias.

Propositions :

1) primo-​adoptants : pour ceux qui explorent les usages pos­sibles du numé­rique, même sans marque, même obs­cur, même sans grade.

2) gad­gé­to­philes (ou vic­times des gad­gets) : pour ceux qui ont une oreillette blue­tooth même quand ils ne télé­phonent pas et ne font pas des tra­vaux manuels (res­pect) ou pour ceux qui ont un bud­get d’i–acqui­si­tion de i–maté­riel supé­rieur à leur bud­get lec­ture. Ben quoi, je ne suis pas en train de rédi­ger le Petit Robert, j’ai bien le droit de mani­fes­ter un petit peu de sub­jec­ti­vité, non?

Hackers

Ce ne sont pas des pirates. Les pirates de jeux vidéos crackent des logi­ciels, ils ne les hackent pas. Les hackers sont des bidouilleurs, sou­vent géniaux, au moins astu­cieux. Ce sont les gens qui, au XXIe siècle, s’amusent à com­prendre com­ment ça marche, de la même manière que mon grand-​père répa­rait sa mois­son­neuse bat­teuse lui-​même dans les années 1950 (véri­dique). Il y a des hackers sym­pas, d’autres anti­pa­thiques. Les pre­miers conti­nuent à par­ler un lan­gage humain arti­culé. Les autres ont mis en place une stra­té­gie tech­no­cra­tique comme une autre, qui est la consti­tu­tion d’une fron­tière lin­guis­tique entre eux et le reste du monde. Les hackers seront les résis­tants de demain. Lors de la deuxième guerre mon­diale, pour résis­ter au nazisme, il fal­lait du cou­rage, des convic­tions, et savoir uti­li­ser des armes à feu ou les armes à mots. Dans le XXIe siècle, le réseau aura besoin de per­sonnes armées, s’il fal­lait contrer une avan­cée tota­li­taire. Cela dit, il n’est pas néces­saire d’être un hacker pour être res­pec­table… il y a d’ailleurs très peu de vrais hackers. Je n’en connais qu’une poi­gnée. Je crains que leur pro­po­ser le mot « bidouilleurs » ne leur plaise guère, alors que, pour moi, c’est très noble, au sens que donne Tris­tan Nitot à la bidouilla­bi­lité. C’est vrai que bidouille fait un peu pen­ser aux Bido­chons et à l’andouille, toutes choses très fran­çaises, mais il me semble pos­sible de rendre ses lettres de noblesse à ce terme.

Pro­po­si­tion : bidouilleurs de génie.

Hacka­bi­lity

Pro­po­si­tion : bidouilla­bi­lité.

Défi­ni­tion com­plète par Tris­tan Nitot de bidouilla­bii­lité : Bidouilla­bi­lité nom fémi­nin, tra­duc­tion du terme anglais Hacka­bi­lity. Capa­cité – pour un objet tech­nique ou un outil – à être détourné de sa voca­tion ini­tiale en vue d’essayer de lui trou­ver de nou­veaux usages. Se dit d’un sys­tème dont on peut obser­ver le fonc­tion­ne­ment interne pour le com­prendre, en vue de le modi­fier. Issu du terme anglais Hacker qui a donné hacka­bi­lity, qu’il ne faut pas prendre au sens de pirate infor­ma­tique (abus de lan­gage récent, sur­tout dans les médias). La bidouilla­bi­lité ne tient pas compte de la léga­lité de la démarche : quand on détourne l’usage d’un sys­tème tech­nique de façon créa­tive, c’est démon­trer sa bidouilla­bi­lité, que la démarche soit légale ou pas. Voir aussi le Jar­gon file : The mea­ning of Hack, qui défi­nit le hack comme étant « une démons­tra­tion de créa­ti­vité intelligente ».

Free­mium

Ce terme désigne un modèle écono­mique asso­ciant une offre gra­tuite, en libre accès, et une offre « Pre­mium », haut de gamme, en accès payant (décou­vrant que Wiki­pe­dia ne conte­nait pas ce mot, j’ai créé la notice, à vous de l’enrichir : http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​F​r​e​e​m​ium). Cette contrac­tion entre gra­tuit et pre­mium, dont la langue anglaise a le secret, pour ne pas dire le génie, aura du mal à être sup­plan­tée par Gra­tuit­mium ou « Gra­tuit pour tous, payant pour la ver­sion maxi-​luxe », Gra­tos­pour­tous­Payant­pour­le­sautres, ou toute autre inven­tion. Free est un mot simple et com­pris par tous. Free­mium a une ter­mi­nai­son latine, par ailleurs, qui devrait le confor­ter. Bref, en un mot comme en 100, je pro­pose donc de conser­ver le mot original.

Pro­po­si­tion : Free­mium.

Digi­tal humanities

Stra­té­gi­que­ment, il me parais­sait impor­tant de rédi­ger un Mani­feste des Digi­tal huma­ni­ties incluant ce terme en anglais (ver­sion anglaise du Mani­feste, pour les curieux), pour construire une com­mu­nauté s’inscrivant direc­te­ment dans un mou­ve­ment inter­na­tio­nal au sein duquel nous ne serons ni sui­veurs ni copieurs, mais dont nous serons membres à part entière. Cela était fait, il paraît évident que nous pour­rons pro­chai­ne­ment uti­li­ser Huma­ni­tés numé­riques. D’ici-là, je crois qu’une réflexion sur le fatras de termes dési­gnant nos dis­ci­plines s’imposera : Lettres, Arts, Sciences humaines, Sciences sociales, Sciences humaines et sociales… n’en jetez plus! Huma­ni­tés pour­rait prendre un sens neuf, en recou­vrant l’ensemble des dis­ci­plines citées, sans exclu­sive. Cela nous offri­rait plus de force, en tant que groupe s’étant donné l’homme pour objet d’étude, que ce soit à tra­vers la façon dont il se meut en société, la façon dont il crée ou dont il use de lan­gages. Ma convic­tion est que nous pour­rions ainsi dépous­sié­rer les huma­ni­tés et leur confé­rer noblesse et glo­ba­lité, en les redé­fi­nis­sant. Ce devrait être l’objet d’un futur billet, mais je pro­pose donc comme tra­duc­tion, pour bien­tôt, huma­ni­tés numé­riques. Le terme a donné son titre à un livre publié aux éditions Lavoi­sier. Pierre Mou­nier et moi-​même avions signé un cha­pitre de ce livre. Mais, rece­vant le contrat envoyé par l’éditeur, nous avons décou­vert qu’il exi­geait une ces­sion exclu­sive de nos droits sur ce texte, nous inter­di­sant expli­ci­te­ment de le dépo­ser dans une archive ouverte, refu­sant même de négo­cier une période de bar­rière mobile… Nous avons donc refusé la publi­ca­tion de ce cha­pitre, qui a été trans­formé par l’éditeur en page blanche. Nous l’avons ensuite publié dans la revue Com­mu­ni­ca­tion & lan­gage : « Sciences et société en inter­ac­tion sur Inter­net. Éléments pour une his­toire de l’édition élec­tro­nique en sciences humaines et sociales ». Il est dis­po­nible pour les abon­nés chez l’éditeur. Il est égale­ment dis­po­nible sur HAL : http://​archi​ve​sic​.ccsd​.cnrs​.fr/​s​i​c​_​0​0​4​3​9​8​2​8​/​fr/

Pro­po­si­tion : huma­ni­tés numériques.