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2006
La semaine dernière, les représentants des principaux organismes de recherche et de l’enseignement supérieur en France, on fait une conférence de presse pour présenter la plate-forme nationale d’archives ouvertes qu’ils sont en train de mettre en place. En fait, quand on creuse un peu, on se rend compte que ce n’est pas tellement la plate-forme en soi qui est nouvelle (elle existe en effet depuis 2001), que le protocole d’accord, signé par tous, qui lui donne un statut de plate-forme nationale unifiée pour les archives ouvertes en France.
Ce protocole d’accord, et l’approche des archives ouvertes qu’il soutient, est très particulier, et mérite quelque explication. Les bons connaisseurs de la question n’ont en effet pas manqué de remarquer à quel point le texte, mais surtout la notion même de plate-forme nationale, est en décalage par rapport à la réalité et au mode opératoire du mouvement à l’échelle internationale. Comme on le voit écrit souvent, la notion d’archive ouverte signifie beaucoup de choses. Historiquement cependant, elle est liée à l’implémentation d’un protocole d’interopérabilité permettant à des dépôts locaux d’articles scientifiques d’être indexés par des moteurs spécialisés indépendants de ces dépôts. L’objectif est la simplicité et la proximité. Il s’agit, à l’origine du mouvement, de permettre à des acteurs proches des équipes de recherche, de mettre très simplement et facilement à leur disposition des outils de mise à disposition des publications tout en satisfaisant à des critères minimaux de description de ces publications leur permettant d’être facilement agrégés au niveau d’outils de recherche et d’exploration d’information scientifique. Ce mouvement s’appuie donc sur une articulation local-global directement congruente avec les propriétés de l’information numérique. Dans cette perspective, on voit fleurir sur la surface de la planète une multiplicité d’archives ouvertes basées sur la proximité institutionnelle (l’archive de telle ou telle université, ou même de tel département de telle institution de recherche) ou disciplinaire (en physique des hautes énergies, en économie, en sciences cognitives, etc.).
Ici, en France, les choses ne sont pas aussi simples. La prégnance d’une culture politique idiotique (attention, je n’ai pas dit idiote), rend très difficile le développement et la pérennisation d’initiatives locales non relayées par le pouvoir central. On peut toujours s’agiter autour des slogans de la déconcentration, de la décentralisation, des processus de prise de décision bottom-up et de la gouvernance responsable, la réalité quotidienne de l’exercice banal du pouvoir est encore essentiellement inverse : top-down, centralisé, cloisonné dans les limites d’une société de caste. Non pas que toute innovation en soit bannie. On pourrait citer mille exemples de projets innovants, venus des acteurs de terrain et ayant connu un certain développement. Ces projets connaissent d’ailleurs souvent une certaine popularité : petits, marginaux, créatifs, ils sont sympathiques. Le drame vient après, lorsqu’il s’agit de grossir, d’avoir prise sur son contexte, lorsque l’innovation doit changer véritablement quelque chose dans son champ. A ce moment, la quasi-totalité des projets se heurte au mur en béton armé du conservatisme et des positions établies...et dépérit. Pour résumer un constat fait dans de nombreux domaines, nous savons concevoir des projets innovants, nous savons faire perdurer des institutions, mais lorsqu’il s’agit que l’innovation ait prise sur l’institution et, pour le dire simplement, la réforme, la bataille est très souvent perdue.
Ce passage par lequel l’innovation placée, du fait même de ses caractéristiques, dans un statut relativement marginal prend une position plus centrale et change les choses, est très exactement ce qui est en train de se dérouler pour cette plate-forme particulière, mais aussi, plus généralement pour le mouvement des archives ouvertes en France. La conférence de presse de la semaine dernière, ne serait-ce que pour sa mise en scène symbolique, à l’Académie des sciences au coeur du 6ème arrondissement parisien avec son protocole de prise de parole, en est l’éclatante manifestation. Et évidemment, pour en arriver là, c’est-à-dire un soutien officiel des représentants institutionnels au mouvement, il a fallu le teinter fortement de cette culture nationale centralisée si étrangère en fait au mode d’organisation fédératif des archives ouvertes dans le monde. Ce serait un bel exercice de sociologie politique appliquée que de prendre HAL pour objet d’étude et d’en décortiquer les traits distinctifs sous cet angle d’analyse ; comme un objet-frontière, à l’interface entre des environnements hétérogènes, ayant pour fonction de résoudre une série de contradictions. Je n’ai malheureusement pas le temps de pousser cette analyse ici, mais peux simplement indiquer des pistes, comme l’invention du « tampon » qui est propre à cette plate-forme, véritable coup de génie techno-politique et qui mériterait un article à lui tout seul.
Dire que le mouvement des archives ouvertes est aujourd’hui au point critique de son institutionnalisation, de son passage de la marginalité à la centralité et que HAL est l’outil de ce passage en France n’est ni optimiste ni pessimiste ; ni critique ni favorable à l’égard de HAL. C’est simplement désigner le lieu où vont s’exercer à partir de maintenant et de manière de plus en plus puissante les rapports de force entre des acteurs différents et parfois opposés, poursuivant chacun des objectifs discordants : chercheurs CNRS, universitaires, communautés disciplinaires, documentalistes, administratifs et politiques de la recherche (directions de ministère/CNRS/ANR), directeurs d’établissement, responsables de laboratoire, et je dois en oublier, tout le monde se retrouve dans HAL et chacun n’y voit évidemment qu’une partie de l’ensemble. Les choses auraient été évidemment différentes, les forces de pression bien moins fortes dans une contexte national différent engendrant plusieurs archives disséminées à plusieurs endroits et plusieurs niveaux. Mais voilà, nous sommes en France, il ne sert à rien de s’en lamenter, nous ne pouvions donc faire autrement que produire une archive unique conformément à notre génie national. Il est à cet égard très instructif de lire le véritable dialogue de sourds qui a pu s’engager entre le britannique (mais bon connaisseur des particularités françaises) Stevan Harnad et Franck Laloe sur ce sujet. L’argument de la proximité sur lequel Harnad revient en permanence est sans doute valable un peu partout dans le monde ; il ne l’est certainement pas en France où nous avons besoin, pour des raisons sociologiques et politiques bien identifiées, d’un lieu spectaculaire unique où chacun vient se représenter sa position dans la société (savante ici) .
On peut être cocardier, fier, comme on l’a souvent été, de ce que nous sommes et croire à l’excellence de notre modèle comparativement à ce qui se fait ailleurs dans le monde, sans voir qu’actuellement, la particularité française est plutôt un handicap qu’autre chose. On peut aussi se haïr soi-même et regretter de n’être pas né ailleurs, comme c’est aujourd’hui le cas pour beaucoup de gens de ma génération. On peut enfin accepter son héritage politique et tenter de voir ce qu’on peut faire avec. Mettre en place l’archive commune n’est pas renoncer à l’esprit des archives ouvertes, mais placer son action dans un contexte donné de manière à lui donner prise. Reste à s’organiser.
Crédit Photo : Marin
18 octobre 2006 20:44, par Michel Roland
La particularité de ce protocole d’accord est dans la prise en compte de la diversité des engagements des établissements d’enseignement supérieur français dans la mise en place de leurs archives institutionnelles ouvertes. L’objectif de rendre possible l’interopérabilité entre une archive locale et la plate-forme nationale est inscrite dans l’objet du protocole ("Cette plate-forme sera accessible soit par dépôt direct, par l’intermédiaire ou non d’une interface spécialisée, soit, le cas échéant par dépôt indirect à partir d’un système propre à l’établissement, permettant le transfert des données sur la plate-forme commune en respectant le modèle des données de celle-ci.").
La version du protocole qui avait été diffusée sur le site du consortium Couperin annexait au texte du protocole lui même, identique au texte définitif diffusé sur le site du CCSD, une liste indicative d’actions qui entreraient dans le cadre du protocole. On voit que pour l’essentiel ces actions portent sur l’articulation entre les systèmes d’information locaux et HAL. Il serait sans doute dommage que le protocole d’accord soit pris par les établissements comme une pure et simple délégation de la question des archives ouvertes au CCSD.
19 octobre 2006 09:25, par Piotrr
Merci de votre commentaire, qui précise bien les choses : le texte du protocole d’accord lui-même, mais aussi plusieurs particularités propres à HAL (tampon, visualisations, espaces propres et procédures d’import) définissent un cadre où peut s’exercer l’articulation que vous décrivez.
Mais la critique d’Harnad porte aussi sur un point précis : celui du moissonnage. Il critique le fait de ne pas s’appuyer sur le protocole OAI pour implémenter l’articulation archive locale-archive nationale. Franck Laloe lui oppose des arguments en terme de sophistication technique (les métadonnées ne sont pas suffisantes etc.) mais qui ne convainquent pas Harnad parce que secondaires à ses yeux. Je n’ai pas de religion sur le sujet. C’est vrai qu’au premier abord, il est un peu étonnant de vouloir se priver des avantages de l’OAI comme moyen de mettre en oeuvre une "low-barrier interoperability". Mais en même temps, on ne voit pas pourquoi, dans un contexte local particulier (la France ici), on ne pourrait pas travailler à une interopérabilité plus riche si c’est possible.
21 octobre 2006 15:41, par Franck Laloë
"Les bons connaisseurs de la question n’ont en effet pas manqué de remarquer à quel point le texte, mais surtout la notion même de plate-forme nationale, est en décalage par rapport à la réalité et au mode opératoire du mouvement à l’échelle internationale"
Certainement ! Je ne crois pas qu’il y ait grand monde qui défende la notion de plate-forme nationale. Nous sommes donc tous d’accord sur ce plan.
Quelques précisions concernant Hal :
Il va sans dire que Hal est parfaitement compatible avec OAI-PMH, ainsi d’ailleurs qu’avec plusieurs autres protocoles d’échange. A ma connaissance il n’y a aucune fonctionnalité d’une archive institutionnelle OAI (comme par exemple celles des universités britanniques) qui ne soit présente dans Hal. Pour répondre à un autre message, je ne pense pas que Stevan Harnad, qui connait bien la question, ait jamais reproché à Hal de ne pas être compatible OAI-PMH, car ce serait une erreur factuelle.
Hal est à ma connaissane la seule archive ouverte au monde permettant des échanges automatiques de documents et/ou informations avec ArXiv et PubMed Central. Si ce n’est pas la seule, en tous cas elle fait partie d’une infime minorité qui est bien plus ouverte que ne le permet le seul protocole OAI.
Dernier point : en un sens le protocole d’accord est déjà dépassé, car depuis sa rédaction (déjà ancienne) un certain nombre d’objectifs ont été réalisés ; je pense pas exemple aux webservices qui permettent maintenant aux universités de connecter leur ENT (environnement numérique de travail) local à Hal. Ce protocole est très utile, mais c’est un texte plus politique que technique, de sorte que je pense que décortiquer par le mneu ses phrases (ou du communiqué de presse, qui est passé par de nombreux services de comm) n’a à mon avis pas grand sens.
23 octobre 2006 17:59, par Piotrr
Bonjour, merci de votre message. Je parlais évidemment du moissonnage des archives locales par HAL et non de HAL comme data provider qui est bien sûr compatible OAI-PMH
22 octobre 2006 17:12, par Jean-Claude Guédon
Le problème fondamental de HAL, c’est sa volonté de tout centraliser alors que :
1. Cet idéal ne sera jamais atteint. Certains organismes français refusent et refuseront longtemps, à jamais peut-être, de participer au grand monument jacobin avec le résultat que la France se retrouvera en situation d’incohérence, d’une part, et incapable de procéder à des corrections constructives autrement que par le truchement de moyens de pression divers, d’origine politique, visant à rapprocher le projet d’un objectif finalement peu intéressant, à la limite en porte-à-faux : la centralisation totale du dispositif d’archivage ;
2. Le système européen, et a, fortiori, le système mondial ne pourront être que décentralisés, répartis, etc. Ceci rappelle la création de l’École Polytechnique en France : largement admirée et imitée en son temps, cette institution a inspiré la création d’un ensemble riche d’institutions diverses qui se sont mises à évoluer avec plus ou moins de bonheur dans leurs niches respectives, mais toutes hors de France. Pendant ce temps, l’X, sûre de son monopole national, trônait, largement insensible à toute influence autre que celle de ses membres internes les plus influents. Petit à petit, ce centre incontournable de la science mondiale au début du XIème siècle a dérivé vers la périphérie pour devenir une institution un peu curieuse dont la disparition n’importerait guère à la science mondiale.
Pierre Mounier a parfaitement raison de parler de culture politique idiotique (et non idiote) en France. Vu de l’extérieur, ces façons jacobines de procéder font souvent sourire, suscitent des degrés divers de curiosité amusée, puis engendrent l’ennui. Le monde continuera d’avancer sur un mode décentralisé (ce qui a fait la force de l’Internet, incidemment, dès le début, et la faiblesse du Minitel) tandis que la France demeurera fidèle à une politique "de l’arsenal" qui paraît bien dépassée de nos jours, sauf en quelques rares situations où effectivement l’arsenal s’impose - une armée par exemple.
Les meilleures solutions techniques intégrées à HAL, si elles sont aussi bonnes qu’on le prétend, seront notées et réutilisées ailleurs et ainsi intégrées dans le réseau mondial des dépôts institutionnels. L’inverse n’est pas aussi sûr : HAL saura-t-il toujours repérer les meilleures solutions étrangères, et, même si le repérage se fait, HAL aura-t-il toujours les moyens d’intégrer ces "best practices" étrangères ? Personnellement, j’en doute profondément. Et je connais suffisamment bien la vie institutionnelle française pour savoir aussi que derrière la séduction des grands plans cartésiens qui satisfont l’esprit se profilent souvent des exceptions, dérogations, etc. qui conduisent à des situations chaotiques.
Je terminerai par une suggestion : il faudrait traduire rapidement le Wealth of Networks de Yochai Benkler (Yale University Press) en francais et surtout le mettre au programme de toutes les classes de philo en France. Peut-être en sortirait-il les débuts d’un changement de mentalité qui conduirait à admettre, enfin, que mieux vaut adapter le raisonnement à la réalité que chercher à imposer un ordre purement rationnel à la réalité.

Piotrr